SECONDE LETTRE
Duiness is ever apt to magnifjr.
( Pope. )
Nos écrivaiàs dramatiques sont accusés de manquer de naturel. Cette accusation se retrouve dans toutes les 'pages de leurs adversaires. Ceux-ci , en condamnant l'affectation française , élèvent jusqu'aux nues le beau naturel de Shakspeare ; c'est le type qu'ils nous proposent. M. Schlegel entre autres vante , d'un ton d'inspiré, la vérité des pensées et du langage qui respire dans la tragédie de Rome o et Juliette. Vous allez me trouver bien hardi.
C'est précisément ce naturel si rare que je vais examiner ^ je choisis même la scène- la plus fameuse de cette œuvre dramatique : vous m'avouerez qu'on ne saurait montrer plus de loyauté. Le jardin de la maison des Capulets est le lieu- de la scène; il fait nuit; Bornéo
s'avance.
ROMÉO
(( Celui qui n'a jamais été blessé se moque des cicatrices. ( Ici Juliette paraît à la fenêtre au clair de la /t^ne«) Mais! doucement, quelle lumière s'échappe de cette fenêtre?
C'est l'orient, et Juliette est le soleil. Lèvetoi, aatreJbrillant; éclipse la lune, qui est déjà pâle et malade de douleur de te céder , à loi, l'une de ses nymphes , le prix de la beauté»
JVe sois plùs^a compagoe, puisqu'elle est envieuse; rejette ses draperies d'un vert jaunâ^ tre, qui ne conviennent qu'aux insensés. Oui^ c'est elle, c'est mon amour; el plût à Dieu qu'elle connût le secret de mon coeur !. EUe pajrle, et cependant elle n'exprima rien. Qu'importe? ses yeux sont pleins d'éloquence, et
ROMANTIQUE. 3^j
je leur répondrai. Je suis trop audacieux; ce n'est pas à jûaoi qu'elle s'iadresse. Deux étoiles des plus éclatantes du ciel , ayant affaire ailleurs , ont supplié ses yeux de briller dans leurs sphères jusqu'à ce qu'elles fussent de retour. Qu'arriveràît-il si ses yeux étaient là haut 9: et que ces étoiles fussent dans sa tête ? Elles seraient obscurcies . par l'éclat de ses joues , comme la lumière du jour fait pâlir celle d'une lampe. Ses yeux, placés au firmament ^ répandraient une telle clarté dans les régions aériennes , que les oiseaux commenceraient leurs chants, comme si le soleil avait chassé les ténèbres de la nuit. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main. Oh! que rie èuîsje un gant pour couvrir sa main et toucher sa joue !
JULIETTE , soupirant.
» Hëlas!
ROMÉO
y> Elle parle ! Ah! parle de nouveau, ange de lumière : car, du lieu élevé oA tu es placée, tu me parais aussi rayonnante qu'un messager
348 ' SUR liA LITTÉRATURE
ducièl, lorsqu'aux yeax étonnés des mortels qui lèvent la t«te pour le contempler, il s'élance sur les nuées paresseuses, et sillonne le sein de l'aû.
JULIETTE
» Oh ! Roméo ! Roméo ! pourquoi ës-tu Roméo? Renonce à ton père ; abjure ton nom; ou, si tu l'aimes mieux, jure-moi un constant amour, et je cesserai d'être une Capulet.
ROMÉO , à part.)
» Faut-il que j'en entende davantage , ou répondrai- je à ses paroles ?
JULIETTE
y> Ton nom seul est mon ennemi : car tu es toi-même , et non un Montaigu ? Ce n'est ni une main , ni un pied , ni un bras , ni un visage , ni rien de ce qui appartient à un homme. Oh! sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un non^ 7 Ce que nous appelons une rose ne répandrait - elle pas un aussi doux parfum
ROlkTANTIQUË. 349
SI nous luylonnions un autre nom. Ainsi, Roméo , retrâiycfae ce nom, qui n'est aucune partie de toi " même , et je me donne à toi tout entière.
ROMÉO
» J'accepte l'échange. Appelle - moi ton aipour : ce sera un nouveau baptême, et désormais je ne serai plus Roméo.
JULIBTTB. ;
» Qui es-tu , toi qui , sous le voile ténébreux de la nuit , écoutes ainsi mes paroles ?
ROMÉO
» Je lie sais comment , à la faveur d'un nom , te dire qui je suis. Mon nom , cher ange , m'est odieux , puisqu'il est ton ennemi. Si je le tenais , je le mettrais en pièces.
JULIETTE
» Je n'ai encore entendu qu'un petit npm-
35ô SUR LA lilTTÉBATURË
bre de paroles sortir de cette bouct^e; mais je reconnais le son de la voix. N'es^tu pas Roméo et un Montaigu ?
ROMEO
» Ni Tun ni l'autre , vierge céleste , si l'un et l'autre te déplaisent.
JULIETTE
y> Comment et pourquoi es-tu venu ici ?
Les murs du verger sont élevés et difficiles à franchir, et ces lieux te menacent de la mort^ si quelqu'un de mes parents vient à te rencontrer.
ROMéo.
>x C'est avec les ailes légères de l'amour que j'ai pris l'essQr, et que je n^e suis élevé au-dessus de ces murailles : car nulles limites ne peuvent retenir l'amour; et tout ce que l'amour peut faire j l'amour ose le tenter. Ainsi tes parents ne peuvent être un obstacle pour moi. ^
ROMANTIQUE. 35l
JULIETTE
» S'il arrive qu'ils te voient , ils te donneront la mort.
BOMÉO.
y> Ah ! il y a plus de danger dans tes jtMi^ que dan6 leurs épëeé. Jette sur moi un doux regard, et je serai à Fépreuve de leur ini'^ mîtié.
JULIETTE
» Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils t'aperçussent en ces lieux.
BOMEO.
» J'ai le manteau de la nuit pour me cacher à leurs regaîrds ; et si tu ne m'aimes , je désire qu'ils me voient. J'aime mieux que leur haine termine ma vie que d'éprouver une mort prolongée par l'absence de ton amour.
352 Sim LA LITTERATURE
JULIETTE
y> Qui t'a dirigé vers ces lieux ?
ROMÉO
» L'amour, qui m'inspirait; il m'a prête ses ailes, et je lui ai prêté des yeux. Je ne suis point navigateur ; mais , fusses-tu à la même distance que cette vaste plage où se brisent les flots des mers les plus éloignées , je traverserais tous les périls pour obtenir un si rare trésor. •
JULIETTE
y> Tu le sais , le masque de la nuit est sur mon visage; autrement, les paroles que tu m'as entendue prononcer auraient coloré mes joues d'une rougeur virginale. Que ne puisje , comme je le voudrais, m'arrêter aux formes , et démentir mes paroles; mais je laisse là toute espèce de cérémonie. M'aimes-tu ? Je sais quQ tu vas répondre oui , et je te pren-
aOMAKTlQVB. 3S3
drai au mat ; mais si tu fais des serments , tu peux les violer ; et Jupiter, dit-on , se rit des parjures des amants. Aimable Roméo ! si tu m'aimes, prononce ce mot avec sincérité; ou si tu penses que je suis trop facile , je froncerai le sourcil , je ferai la méchante , et pour t'engager de me suivre je te dirai : Non. Eà vérité, charmant Montaigu , je découvre trop ma tendresse. Tu peux me croire légère ; mais sois bien sàr que je serai plus constante que celles qui ont plus d'adresse pour cacher leurs sentiments.
» J'aurais été plus difficile , il faut que je l'avoue, si tu n'avais surpris l'expression de mon fidèle amour. Ainsi, pardonne-moi; n'impute point à la légèreté des aveux qui ne te sont parvenus, qu'à la faveur des ombres de la nuit!
BOMÉO.
> Je jure par cet »stre sacré dont la kiiAière argentée étincelle sur la cime de ces àribres fruitiers. ... .
JUIilBTTB.
y> Ne jure pas par la lune , par cette lune inconstante dont l'orbe change tous les mois, de peur que ton amour ne 3oit aussi variable qu'elle.
ROMÉO
» Par quoi faut-il donc que je jure?
JULIETTE
» Ne jure en aucune manière , ou bien jure par ta gracieuse personne , qui est l'objet de mon idolâtrie, et je te croirai.
( Le dialogue continue sur le même ton jusqu'à ce qu'on entende du bruit : c'est la nourrice de Juliette qui l'appelle. )
JULIETTE
» Je suis à VOUS , bonne nourrice. Cher Montaigu, sois fidèle ! Demeure un instant , etje reviens à toi.
(Elle sort.)
ROMANTIQUB. 355
ROMEO
» O nuit bienheureuse ! je crains que tout ceci ne soR un songe , enfant des ténèbres , trop doux et trop flatteur pour être une réalité.
JULIETTE, reparaissant à la fenêtre.
y> Trois mots , cher Roméo ^ ej bonsoir tout de bon. Si tes intentions sont honorables 5 et que tes vœux soient pour le mariage , fais-moi savoir demain , par l'émissaire qui viendra de ma part , en quel lieu et en quel temps tu veux accomplir la cérémonie nuptiale. Je mettrai ma fortune à tes pieds, et je te suivrai partout comme mon seigneur et mon époux.