‹ La conversion d'un romantiqueChapitre 26 sur 29 · EN FRANCE · texte numérisé non relu

EN FRANCE

Sic enim statuo, perfecti oratoris moderatioDe et sapientia non soluin ipsius dignitatem , sed et priyatOTum plurimorurm , et universâe reipublicae , salutem liiazime contineri.

( M. T. Cic. De Oratore.)

La première tribuiie politique de la révoiation fut un ehamp de bataille 3 l'éloquence , qui se modifie suivant les besoins et les lu-

* Cet Essai a été composé pour l'édition des discours parJementaiFes du général Foy.

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mières des sociétés , s'arma de toutes ses foa* dres pour renverser la monarchie absolue ^ fondée par Richelieu , décorée plutôt qu'aflFermie par Louis XIV, privée de respect sous la régence, abandonnée ensuite pendant un demi siècle aux caprices de Tarbitraire, aux coups de la fortune et aux mécontentements du peuple. Toutes les classes s'étaient réunies pour la destruGUaaf-eUe«^«d divisèrent lorsqu'il fallut refaire l'ordre social; chacune d'elles parut sur la scène , avec ses passions , ses intérêts , ses Vieux ou ses nouveaux préjugés. L'éloquence fut alors appliquée aux plus hautes questions d'ordre public ; les disculpions, calmes et réfléchies dans l'origine , s'animèrent par degrés ; enfin , toutes les résistances intérieures étant vaincues , la monarchie constitutionnelle s'éleva sur des bases déjà chancelantes sops le poids des factions et au milieu des mouvements impétueux -d'une nation devenue libre sans avoir acquis les mœurs et les habitudes régulières de la liberté.

Chaque époque digne de mémoire* enfante

l^homme qui lui convient. Cet bomme apparaît à tous les regards comme un géant ; il

frappe les imaginations et se place sûr les hau-

teurs de la société ; à sa yoix , tout niârche , tout se précipite dans la liberté ou dans la servitude. Ecoutons Mirabeau s'adressant , en 1 789 , aux états de Provence :

• <( Dans tous les payd , dans tous les âges , » les aristocrates ont implacablement pour- » suivi les amis du peuple j et si , je ne sais y) par quelle combinaison de la fortune , il y> s'en est élevé quelqu'un dans leur sein , c'est » celui-là surtout qu'ils ont frappé , avides y> qu'ils étaient d'inspirer la terreur par le )) choix de la victime. Ainsi pérît le dernier y) des Gracques dé la main des patriiciens j )) mais , atteint du coup mortel, il lança de y> la poussière vers le ciel , et de cette poos- » sière naquit Marins 3 Marins, moins grand » pour avoir exterminé les Cimbres que pour y> avoir abattu dans Rome l'aristocratie de la )) noblesse. »

A ces menaçantes paroles , la révolution

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reconnaît son orateur ; elle l'adopte , lui prête ses forces , et lui donne l'empire de la tribune* Mirabeau comprit l'étendue de sa mission ) *et y fut fidèle. La nature aussi l'avait moulé pour le tribunat : l'audace de son front, le sombre éclair de ses yeux , la fierté de ses attitudes , ses formes athlétiques , le retentissement quelquefois heurté d'une voix impérieuse , tout annonçait en Im l'homme né pour les combats et les yictoires de l'éloquence.

Les hasards de la fortune avaient servi à perfectionner l'œuvre de la nature ; toujours en lutte avec les pouvoirs de la société , il n'avait trouvé nulle part la place qui lui convenait y le despotisme même lui avait enseigné le prix de la liberté ; ses méditations du donjon de Yincennes respirent la haine de l'arbitraire. Ce fut donc avec une âme profondément blessée qu'il se jeta dans l'arène politique, où allaient se débattre les intérêts d'un peuple , ou plutôt les destinées du mionde.

Mirabeau, devenu l'interprète de l'agitation sociale , rallie autour de lui les forces dispersées de l'opinioa j et , derrièns ce rem-

part, il brave, il fait reculer les pouvoirs qui soutiennent encore la vieille monarchie. On se rappellera éternellement cette adresse, ou , si l'on veut , cet ordre intimé au monarque pour le renvoi des troupes que- l'imprudence de ses conseillers avait réunies autour des volcans de la capitale. Dans les débats qui précédèrent la délibération , l'orateur déchira audacieusement un coin du voile qui cachait encore les catastrophes sanglantes de l'avenir ; sa bouche prophétique lança ces sinistres paroles, au milieu d'une cour frappée de vertige :

(c Ont-ils prévu , les conseillers de ces me- » sures, ont-ils prévu les suites qu'elles eny) traînent pour la sécurité même du trône?

y> Ont-ils étudié dans l'histoire de tous les y> peuples comment les révolutions ont comy> mencé , comment elles se sont opérées ?

y> Ont-ils observé par quel enchaînement fu- )) neste de circonstances les esprits les plus )> sages sont jetés hors de toutes les limites de » la modération, et par quelle impulsion ter- » rible un peuple enivré se précipite vers des

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1» excès dont la première idëe l'eût fait fré- » mir? »

Quel autre que Mirabeau aurait pu envelopper de fôrines respectueuses envers le trône, de ces formes qui n'avaient pas encore cessé d'appartenir aux habitudes sociales , les énergiques volontés de la révolution? C'était la foudre sous un nuage transparent. Après un effrayant tableau des dangers qui menacent l'état, l'orateur s'adresse ainsi au roi :

ce Ne croyez pas ceux qui vous parlent » légèrement de la nation , et qui ne savent y> que vous la représenter , selon leurs vues , )) tantôt insolente , rebelle , séditieuse ; tantôt » soumise , docile au joug , prompte à coury> ber la tête pour le recevoir ; ces deux ta- » blcaux sont également infidèles.

. » Toujours prêts à vous obéir , Sire , parce » que vous commandez au nom des lois, no- » tre fidélité est sans bornes comme sans aty> teinte.

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» Prêts à résister à tous les commandey> ments arbitraires de ceuiE qui abusent de 7> votre nom / parce qu'ils sont ennemis des » lois , notre fidélité même nous ' ordonne » cette résistance , et nous nous honorerons » toujours de mériter les reproches que notre » fermeté nous attire.

» Sire , nous vous en conjurons au nom de » la patrie , au nom de Totre bonheur et de » votre gloire, renvoyez vos soldatsaux pos- » tes dont vos conseillers le» ont tirés; ren*- » voyez ceUe artillerie destinée à couvrir nos » frontières; renvoyez- surtout ces troupes » étrangères , ces alliés de la nation, que nous » payons pour défendre , et non pour trou^ y) bler nos foyers ! »

L'ordre de la révolution fut exécuté ; les troupes s'éloignèrent , et l'assemblée reprit ses travaux.

De grands talents honorèrent cette assemblée. L'histoire conservera ces savantes di&r eussions où furent approfondis les plus hauts

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sujets de gouvernepient , d'adminiistration et d'économie politique. Là brillèrent, chacun dans sa sphère d'activité et d'opinion, cet abbé Maury, dont la parole académique, s'échauffant au foyer de l'opposition , éclatait quelquefois avec éloquence; Barnave, habile à saisir les questions , et à les ramener aux grands principes de l'éternelle raison ; Gazalès, sorti des rangsde l'ancienne armée, et qui dut à la tribune la première révélation de son talent. Mais, au-dessus de tous, dominait le génie de Mirabeau; c'est lui qui brisait les obstacles et enlevait les délibération^; ses forces croissaient par la résistance , et c'est dans les moments difficiles que s'échappaient de son âme ces vives inspirations qui devenaient des lois.

Mirabeau avait des connaissances étendues , fruit d'une observation profonde et des longues veilles de sa captivité. Il profitait aussi des lumières de tout ce qui l'entourait; les idées reçues germaient dans son entendement , y prenaient la forme et la vie , «t en sortaient armées d'une force, irrésistible. Il

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aimait, comme tous les grands orateurs, à procéder par l'interrogation; jamais un sou'^ venir historique, ou une frappante image, ne lui manqua au besoin. C'est ainsi que , pressé de faire adopter un plan de finances utile à la révolution , il s'écrie : ce Gardez -vous de de- » mander du temps; le malheur n'en accorde » jamais... £t. Messieurs, à propos d'une » ridicule motion du Palais-Royal, d'une ri- )) sible insurrection, qui n'eut jamais d'im* » portance que dans les imaginations faibles, » ou les desseins pervers de quelques hommes » de mauvaise foi , vous avez entendu na- » guère ces mots forcenés : Catilina est aux y> portes de Rome, et Von délibère /..;.. Et » certes , il n'y avait autour de nous ni. Cati- »lina, ni périls, ni Rome... Mais aujour- » d'hui la banqueroute , la hideuse banque- )) route est là; elle menace de consumer vous , » vos propriétés , votre honneur/... et vous )) délibérez !...)>

Combien d'autres traits je pourrais citer de cette heureuse présence d'esprit , de cette imagination éclatante , qualités si essentielles

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à un orateur populaire ! Souvent calomnié , souvent attaqué, ses défenses furent presque toujours victorieuses, parce qu'il tenait le sceptre de l'opinion, et qu'il marchait en avant d'un peuple qui hasardait le premier pas dans une carrière inconnue. Tel fut l'avantage de la position de Mirabeau; tel fut le motif de sa confiance en lui-même , de cette confiance qui donne tant de force au talent. Il mourut à propos , car le peuple commençait à le dépasser. L'époque, changeant de caractère, demandait d'autres organes. Ce n'était plus du génie qu'il lui fallait : la révolution allait créer sa propre éloquence. Mirabeau mourut assiégé de sombres pressentiments. Près de se fermer à la lumière , ses yeux s'ouvrirent un moment sur l'abyme où l'ordre social allait s'engloutir ; il m*burut, et la tribune législative demeura froide et inanimée jusqu'au moment où la révolution y monta elle-même pour se défendre, et pour incendier les trônes des rois qui osaient la regarder en face et la menacer.

La tribune de l'assemblée législative a lais-

se, jusque près de son terme , peu de souvenirs. Tout était alors dans une fausse position; l'un des pouvoirs élémentaires des sociétés , quels que soient leurs modes de gouvernement, l'aristocratie avait été bannie de la constitution; il ne restait plus en prq^nce que la royauté^ dépouillée d'influence et de près* tige , et une démocratie inexpérimentée, qui voulait essayer la domination : une catastrophe était inévitable. Le mouvement des armées étrangères vers la France , les clameurs menaçantes de l'émigration , le soulèvement de la Yendée, précipitèrent la crise.

C'est alors qu'une nouvelle éloquence , une éloquence toute révolutionnaire , agît^ la tribune , et appelle le peuple à la destruction. Le peuple obéit ; une monarchie de quatorze siècles est , en un jour , couchée dans la poussière; Louis XYI, roi honnête homme, Louis XYI, digne d'une autre époque et d'un sort meilleur, est livré à l'implacable révolution , qui ne se croira hors d'atteinte qu'en donnant au monde le terrible spectacle de la majesté royale traînée à l'échafaud.

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L'orateur de l'époque fut Vergniaud , de la Gironde. Ses paroles maîtrisaient les imaginations ; les grandes formes de l'éloquence , le majestueux développement des périodes, l'abondance et l'éclat des Images , l'accumulation des yreuyes , l'art d'émouvoir , le placèrent au premier rang. 11 présida à la tempête qui engloutit le trône. Il voulut alors, avec son parti, s'arrêter; maïs la force de projection qui avait lancé le peuple dans l'anarchie ne pouvait être suspendue par des lois. La révolution , toujours inquiète , avait besoin , pour croire à sa propre existence , d'un des^ potisme sans limites; elle saisit un sceptre sanglant , et tout courba la tête devant elle.

Telle fut l'origine de ces luttes terribles entre les représentants de la révolution et les honimes qui voulaient fonder la république , et établir les formes, légales propres à ce genre de gouvernement. Vergniaud fut encore le premier parmi ces républicains; mais une lutte vive et prolongée répugnait à l'indolence naturelle de son caractère. Il semble, en méditant ses discours , qu'il pressentait sa desti-

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née ; il y a souvent de la douleur , quelquefois des gémissements dans son éloquence; on voit que de sombres présages obsèdent et attristent son imagination. Lorsqu'au nom de la France, au nom de ses amis , il veut repousser la soli* darité des attentats révolutionnaires; lorsqu'il s'efforce d'arrêter le mouvement anarchique du peuple, c'est ainsi qu'il parle aux habitants de Paris :

(c Qui pourrait habiter une cité où régne- » raient la désolation et la mort ? £t vous , » citoyens industrieux, dont le travail fait «toute la richesse, et pour qui les moyens » de travail seraient détruits ; vous qui avez y> fait de si grands sacrifices à la révolution , ». et à qui l'on enlèverait les derniers moyens y> d'existence ; vous , dont les vertus , le pa- » triotisme ardent et la bonne foi ont rendu » laséduction si facile, que devîendriez-vous ? » quelles seraient vos ressouroes ? quelles y> mains essuieraient vos larmes, et porteraient » des secours à vos familles désespérées ?

)> Iriez -vous trouver ces faux amis, ces

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y> perfides flatteurs qui yous auraient préci- » pités dans Fabyme ? Ah ! fuyez-les plutôt ! » Redoutez leur réponse ! Je vais vous Tap- )> prendre. Vous leur demanderiez du pain j y> ils vous diraient : uéllez dans les earrié- » res disputer à la terre quelques lambeaux y> sanglants des victimes que nous avons y> égorgées t ou : p^oulez-vous du sang ? pre^. y> nez-en ! voici du sang et des cadavres y » nous n avons pas d^ autre nourriture à vous y> ojffrir !.\.. Vous frémissez , citoyens ! O ma » patrie , je demande acte à mon tour des ef- » forts que je fais pour te sauver de cette crise » déplorable. »

ce Profitons , s'écriait - il dans une autre » conjoncture , profitons des leçons de l'expé- » périence ! Nous pouvons bouleverser les » empires par des victoires; mais nous ne fe- )) rons de révolutions chez les peuples que » par le spectacle de notre bonheur. Nous y> voulons renverser les trônes î prouvons que » nous savons être heureux avec une repu- » blique ! Si nos principes se propagent avec » tant de lenteur chez les hâtions étrangères.

)) c'est que leur ëclat est obscurci par des so- » phismes anarchiques , des mouvements lu^ » multueux , et surtout par un crêpe ensan- )) glanté.

» Lorsque les peuples se prosternèrent pour » la première fois devant le soleil pour Fap- » peler père de la nature, pensez -vous qu'il » fût voilé par ces nuages destructeurs qui » portent les tempêtes ? Non , sans doute ; ï) brillant de gloire il s'avançait alors dans y) l'immensité de l'espace , et répandait sur y> l'univers là fécondité et la lumière.

y> £h bien ! dissipons par notre fermeté ces » nuages qui enveloppent notre horizon po- » litique ! Foudroyons l'anarchie , non moins » ennemie de la liberté que le despotisme !

ï> Fondons la liberté sur les lois et une sage » constitution ! Bientôt vous verrez les trô- » nés s'écrouler , le s sceptres se briser , et les » peuples, étendant les bras vers vous, pro- » ckmer par des cris de joie la fraternité uni- » verôelle !»

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Ce genre d'éloquence, où tout est image et sentiment , représente bien l'état d'exaltation et de violence où la société était plongée.

Maïs Yergniaud et son parti voulaient des lois; le sanglant génie des révolutions leur répondait par l'organe mugissant de Danton y son orateur :

c( Une nation en révolution est comme l'ai- » rain qui bout et se régénère dans le creu- » set. La statue de la liberté n'est pas fony) due : le métal bouillonne , et si vous n'en » surveillez le fourneau , vous serez tous y> brûlés.

)> Montrez -vous révolutionnaires , mon- » trez -vous peuple , et alors la liberté n'est )) plus en péril. Les nations qui veulent être >) grandes doivent, comme les héros, être » élevées à l'école du malheur.

» J'insiste sur ce qui est plus qu'une loi , » sur ce que la nécessité vous commande :

y> soyez peuple ! Que tout homme qui porte » encore dans son cœur une étincelle de li-

» berté ne s'éloigne pas du peuple ! Nous ne » sommes pas ses pères , nous sommes ses ea- » fants ; exposons-lui nod besoins et nos res- » sources; disons-lui qu'il sera inviolable s'il y> veut être uni. »

A ces paroles d'un tribun révolutionnaire, le peuple s'ébranle j l'ennemi s'enfuit avec consternation, comme le voyageur surpris, qùî s'éloigne , en fpémissant , du Vésuve irrité* La Gironde périt, consumée dans l'embrasement général j la révolution est sauvée j mais que deviendra la liberté ?

La liberté! Les révolutions et les contrerévolutions ne sauraient vivre en paix avec elle : lés unes veulent du despotisme pour se défendre , les autres pour envahir. La liberté est dans l'ordre légal , et Tordre gêne les mouvements excentriques des peuples, qui ont besoin d'une impétueuse énergie de tous les jours , de toutes les heures, pour sauver leur indépendance. Aussi, quand le parti républicain fut vaincu , commença ce règne d'épouvante , qui fit cesser toutes les résistances

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