G LA CONVERSION
fessions vulgaires , tels qu'un banquier , un juge , un avocat , un capitaine de gendarmerie j un rentier de la Place Royale 5 de ces gens qui vivent bourgeoisement , et meurent , sans métaphore, d'une attaque d'apoplexie ou d'une consultation de médecins, la réponse ne coûterait qu'un oui ou un non. Il en est autrement pour les poètes romantiques : un homme de cette trempe sait qu'il mourra demain, ce soir peut-être j mais en attendant il se fait porter, à midi , au soleil , sur le banc tapissé de chèvrefeuilles , ou sous un pommier en fleurs. Par exemple , s'il faut en croire son historien , ce Joseph ne vivait plus que de )) chaleur et de soleil , d'effets de lumière au » soir , sur les nuages groupés au couchant , » et des mille aspects d'un vert feuillage clair- )) semé dans un horizon bleu. Plusieurs amis )) que le ciel lui envoya vers cette époque , a- » mis simples et bons , cultivant les arts avec » honneur, et quelques uns avec gloire , l'arra- » chèrent souvent à une solitude qui lui était )) mauvaise; et, par un admirable instinct, » familier aux nobles âmes , le consolèrent » sans presque savoir qu'il souffrait. Joseph
d'un lîOM antique. 4?
» ne mourait pas moins à chaque instant , at- » teint d'une plaie incurable; mais il mou- » rait plus doucement , et il y avait des )) chants aux abords de la tombe: la rai- )) son morte rôdait autour de lui comme un » fantôme , et l'accompagnait à l'abyme , » qu'elle éclairait de lueurs sombres (i). »
Tout cela veut dire que Joseph était tombé dans une espèce de folie qui lui faisait croire , de temps à autre , qu'il était mort et enterré. Mais il ressuscitait bientôt -. et, au lieu d'être porté au bal des sorciers , par quelque vilain squelette , il se promenait tranquillement sur le boulevart Poissonnière , en attendant l'heure de l'Opéra.
Il ne faut pas croire non plus qu'il vécût entièrement de rayons du soleil , du clair de la lune, et des aspects d'un vert feuillage sur un horizon bleu. Je dirai , pour rendre hom-
(i) Vie de Joseph Delorme.
mage à la vérité , que Joseph aime à bien dîner , et qu'il digère presque aussi bien qu'un martyr de la congrégation.
■ Sa folie consistait à se transporter, sur les ailes de son imagination , dans ce qu'il nommait ce le monde poétique. » Il savait lui-même qu'il était en démence ; mais, comme le fou du Pirée , il aimait sa douce folie. Je vais en donner une preuve certaine dans le dizain suivant , intitulé le Vœu , qu'il n'a jamais désavoué.
Le Voeu.
Pour trois ans seulement, oh! que je puisse avoir Sur ma table un lait pur, dans mon lit un œil noir; Tout le jour du loisirj rêver avec des larmes; Vers midi me coucher à l'ombre des grands charmes; Voir la vigne courir sur mon toit ardoisé , Et mon vallon riant sous le coteau boisé; Chaque soir m'endormir en ma douce folie. Comme l'heureux ruisseau qui dans mon pré s'oublie ; Ne rien vouloir de plus, ne pas me souvenir; Vivre il me sentir vivre! ... et la mort peut venir I
Quelques personnes s'étonneront que Jo-
dVn romantique. 49
seph ne veuille avoir dans son lit qu'îm œil noir. Il faut que j'explique cette bizarrerie dans l'intérêt des personnes qui ne sont pas familiarisées avec la nouvelle langue poétique. Lorsque Joseph m'eut récité ces vers , qui, je le répète, sont bien de lui (i), et pour lesquels il avait une prédilection particulière , je lui dis que je ne comprenais pas vSuffîsamment ce qu'il entendait par cet œil noir couché dans son lit :
«Tant mieux , me répondit-il : c'est là le triomphe de la jeune littérature. Vous autres qui ne parlez que pour être compris , vous auriez dit tout simplement : Une belle fille aux yeux noirs. Voyez le beau mérite ! quelle difficulté y a-t-il à cela ? Parlezmoi des poètes de l'époque : ils prennent , quand ils en ont besoin , la plus petite partie
(i) Ceci demande une explication, dont l'importance se fera sentir plus tard. Joseph n'avouait que deux ou trois pièces de vers , qui sont peut-être les plus médiocres du recueil qui porte son nom : cela prouve du moins sa modestie.
( Note de Jacques Delorme. ) I. 4
5o LA CONVERSION
d'une chose pour le tout : c'est la synecdoche romantique. Il suffit de ne pas oublier la couleur de l'objet. Ainsi , au lieu d'un œil noir , j'aurais pu mettre dans mon lit une oreille rouge, ou une main blanche; mais j'avais besoin pour ma rime d'un œil noir : c'est là le motif de ma préférence, car, au fond , j'aimerais autant un œil bleu. »
Puisque j'en suis aux figures de rhétorique , je dois ajouter que les génies modernes aiment singulièrement un trope que nos professeurs de belles- lettres nous conseillent d'éviter avec grand soin. Ainsi , dans une pièce de vers adressée à l'un de ses amis , Joseph se trouve au milieu d'une valse générale , et s'écrie :
Moi ie valsais aussi ce soir-là, bienheareux I Entourant ma beauté de mon bras amoureux ; Sa main sur mon épaule , et dans ma main sa taille 5 Ses beaux seins suspendus à mon cœur, qui tressaille. Comme à l'arbre ses fruits (i).
Lorsque Joseph me lut ces vers , je me
(0 Poésies de Joseph Delorme.
d'un romantique. 5i
permis avec beaucoup de réserve de lui faire observer qu'il était difficile que les beaux seins de sa beauté fussent suspendus à son cœur j comme des pommes à un pommier ; il me répondit en souriant :
ce C'est que tu n'as pas le sentiment de la poésie : je suis fâché de te le dire ; mais c'est la vérité. Tu penses toujours à ces vieilles règles dont nous avons secoué la domination. Je t'apprendrai que cette image est ce que nous nommons la grande hyperbole. Nous nous en servons beaucoup , parce que son effet est infailliblement d'exciter une vive surprise. Ce que nous redoutons le plus , c'est d'écrire comme les autres ; ce ne serait pas la peine de faire une révolution dans la république des lettres, pour nous retrouver au point d'où nous sommes partis. Nous avons imaginé bien d'autres tropes dont jusqu'ici personne n'avait entendu parler. Je commencerai par la triviale : elle abonde dans ma pièce des Rayo}îs jau7iesj que je regarde ajuste titre comme mon chef- d'oeuvre. Ecoute avec attention !
Ce lie sont que chansons , clameurs , rires d'ivrogne , Ou qu'amours en plein air, et baisers sans vergogne,
Et publiques faveurs.
Je rentre : sur ma route on se presse , on se rue j Toute la nuit j'entends se traîner dans la rue
Et hurler les buveurs (i).
y) Qu'en dis-tu ? Tu ne sens peut-être pas tout le sublime de la figure triviale. Je ne connais que mes amis Alfred de Vigny et Emile Descliamps qui puissent descendre à cette profondeur. Aussi sont-ils , avec ton serviteur , les maîtres du siècle , dont ils ont acquis la propriété exclusive. Nous vivons seuls en poésie ; tous les autres sont morts ; Casimir Lavigne lui-même est enterré. »
Je priai Joseph de continuer , pour mon instruction , le lumineux exposé de ses doctrines.
(( Volontiers, me répondit-il. Tune manques pas d'une certaine intelligence ; mais il faudrait que cette intelligence , avide comme
(i) Poésies de Joseph Delorme,
d'un romantique. 53
la mienne, a vécût de sa propre substance. » Alors 5 tii n'aurais qu'à coudre des rimes bien exacles au bout les unes des autres , et tu aurais l'honneur d'être reçu dans notre cénacle (i). Tu pourrais dire , à notre exemple , avec un juste orgueil :
Ne désespérons point , poètes , de la lyre !
Car le siècle est à nous / Il est à nous } chantez , ô voix harmonieuses ! Et des humains bientôt les foules envieuses
Tomberont à genoux (2).
» Revenons maintenant à notre perfectionnement du langage. L'un des tropes les plus séduisants dont nous nous servons est le non-sens (3) ; c'est l'ombre que nous jetons , comme d'habiles peintres, dans nos tableaux. Toutes les fois que cette figure se
(i) Cénacle; vulgaii'ement , salle à manger.
(2) M. Sainte-Beuve.
(5) De l'anglais non sensé.
présente à notre esprit , et cela arrive souvent , nous sommes saisis d'enthousiasme o
Rime , écho qui prends la voix
Du hautbois , Ou l'éclat de la trompette; Dernier adieu d'un ami ,
Qu'à demi , L'autre ami de loin répète (i).
Ou je ne m'y connais pas, ou il me semble que c'est là le triomphe du non-sens. La rime qui est à la fois un écho , une trompette , un dernier adieu ï voilà, si je ne me trompe, des beautés neuves. Emile Deschamps lui-même n'a rien de pareil dans ses Etudes étrangères.
» Le vide est une figure qui tient au nonsens , mais qui en est cependant séparée par une nuance délicate , que le sentiment poétique peut seul faire distinguer. En voici un exemple bien instructif :
(i) M. Sainte-Beuve.
Un livre est entr'ouvert près de moi , sur ma chaise ,
Je lis ou fais semblant ; Et les jaunes rayons que le couchant ramène , Vlus jaunes ce soir-là que pendant la semaine.
Teignent mes rideaux blancs (i).
» Je ne sais pas si tu goûtes comme il faut l'heureux mélange de non -sens et de vide que j'ai mis dans ces vers. Un livre ouvert sur une chaise, voilà le vide : les rayons du soleil couchant, plusjaunes le dimanche que pendant le reste de la semaine , voilà le nonsens. Cette alliance, que notre Alfred de Vigny a , je crois , trouvée le premier , car je ne veux point lui enlever ce mérite j cette alliance est d'un grand secours pour les poètes du siècle. Avec elle , ils sont toujours sûrs de se tirer d'embarras. Je voudrais bien qu'on me montrât dans votre littérature à règles , dont nous voulons éteindre le souvenir, des beautés aussi éclatantes. 11 y a encore
(i) Poésies de Joseph Delorme.
des gens qui voudraient que la raison ne fût pas séparée de la poésie ; cela est vieux comme le monde. Horace, je le sais , était de cet avis : cela me ferait soupçonner qu'Horace portait perruque comme M. Boileau et M. de Voltaire. Or nous avons établi en règle fondamentale que la pré^ sence d'une perruque supposait nécessairement l'absence de l'inspiration. Sans l'air un peu effaré et les cheveux en désordre , il n'y a point de salut en poésie. Aussi, dans le monde, on peut nous reconnaître à l'abandon pittoresque de notre chevelure , et à la manière dont nous ouvrons les yeux : c'est l'enseigne du génie. »
Je ne voulus pas contredire Joseph , parce que je m'étais aperçu plus d'une fois que la contradiction l'irritait au dernier point. Je me joignis à lui pour rire des perruques de M. de Voltaire et de M. Boileau ; j'eus même la faiblesse de lui dire que , de tous les arguments de la nouvelle école contre l'ancienne littérature, celui-là me paraissait l'emporter sur tous les autres , et qu'il ne laissait
d'un romantique. 57
aucune prise à la réfutation. Là dessus, Joseph se rengorgea, comme un docteur en droit , ou un professeur de métaphysique , et accueillit avec complaisance la prière que je lui fis de me donner de nouveaux renseignements sur la nature du langage romantique.
(( Nous avons jugé à propos , me répondit-il, de placer parmi les tropes dont nous aimons à nous servir celui que je nommerai volontiers V enfantin. Lamartine est un modèle en ce genre. Tu trouveras dans ses Adieux à la mer un nombre assez considérable d'images enfantines qui te feront le plus grand plaisir. Que diras-tu de cette strophe que j'aime mieux que toutes les odes de Pindare? Lamartine suppose qu'il est dans une barque , et il parle ainsi à la mer de Naples :
Ah ! herce, berce, berce encore , Berce pour la dernière fois , Berce cet enfant qui t'adore , Et qui depuis sa tendre aurore N'a rêvé que l'onde et les bois !
» Si tu n'es pas touché de l'harmonieuse
répétition de berce ^ herce ^ berce encore , il faut que tu sois dépourvu de toute sensibilité naturelle.
)) La similitude éloignée , autre figure , dont le grand poète que je viens de citer a fait un admirable usage dans les vers suivants : ^
Qu'il est doux , quand le vent caresse
Son sein mollement agité ,•
De voir sous ma main qui la presse
La vague qui s'enfle et s'abaisse '> ^..
Comme le sein de la beauté.
» L'idée de comparer une vague au sein de la beauté n'était encore venue à personne. Voilà de ces coups de maître , de ces bonnes fortunes qui doivent exciter beaucoup de jalousies. Lamartine est bien heureux d'avoir pressé le sein mollement agité de la mer de Naples ; d'autant plus que dans un autre passage il en fait une amante fidèle.
Murmure autour de ma nacelle , Douce mer, dont les flots chéris, Ainsi ([xx'wic lUiianlc fidèle ,
d'un kom vintiquk. 59
JclliMit uiu' plainlc clcnifllc Sur CCS poctifjiics dchiis.
)) Je te défie bien de comprendre comment des flots cliéris peuiient être une amante fidèle , et jeter des plaintes stir des débris. Mais c'est là précisément le plus haut degré du sublime. J'ai fait beaucoup d'efforts pour y parvenir ; et je puis dire sans me vanter que je n'ai pas trop mal réussi. Mais, à propos de Lamartine , il faut que je te fasse une confidence. Si nous l'avons admis dans notre cénacle , ses dernières pièces de vers , qui annoncent un véritable progrès , lui ont valu ce privilège. Nous n'avons pas été contents de ses premiers ouvrages. On y trouvait des images naturelles , une malheureuse étude de la manière de Racine , assez de clarté , et même quelque raison. Il n'aurait pas dit alors en jwriant à saiuaitresse :
Tes deux mains sont deux corbeilles Qui laissent passer le joui- ; Tes doigts , de roses vermeilles.
Eu courouucut le < onlour.
6o LA CONVERSION
Ou bien :
Les anges amoureux se parlent sans parole , Comme les yeux aux yeux.
Ou bien encore :
En vain une neige glacée D'Homère ombrageait le menton.
» Ce n'est que par degrés que Lamartine est arrivé à ces sublimités poétiques , qui l'ont placé au premier rang clans la radieuse constellation dont j'ai l'honneur de faire partie. Maintenant , il est à nous , et le siècle est à lui.
» Si je voulais énumérer toutes les richesses dont nous ayons grossi le trésor de la langue nouvelle , tu serais frappé d'admiration ; mais je n'en ai pas le loisir. Seulement je ne saurais passer sous silence deux tropes nouveaux , qui reviennent souvent dans nos vers. Le premier est la hattologie romantique^ comme dans ces vers de Victor Hugo :
d'un romantique. 6i
Je revenais du bain , mes frères j Seigneurs , du bain je revenais.
Ou ceux-ci d'Alfred de Vigny :
Qu'il est doux ! qu'il est doux d'écouter des histoires , Des histoires du temps passé !
« La seconde figure est V exagérée , c'est-àdire la tension violente et continuelle des pensées ; ce qui produit une charmante sensation. Ainsi , dans la traduction déjà célèbre de Roméo et Juliette^ tragédie de Shakspeare , Mercutio , l'un des personnages , est blessé à mort d'un coup d'épée : il revient sur la scène , et s'écrie d'une manière agréable et très dramatique :
Le coup n'est pas très fort^ non, il n'est pas sans doute Large comme un portail d'église, ni profond Comme un puits : c'est égal , la botte est bien à fond.
)) Veux- tu un autre exemple de l'exagérée ? Nous le trouvons dans le Pas-(V armes du roi
Jean^ de M. Victor Hugo , où ce genre de beauté est poussé à ses dernières limites. Figure -toi que les gens-d'arnies sont à cheval, et qu'ils s'excitent les uns les autres par ces vers harmonieux :
Sans attendi^e , Çà piquons!
L'oeil bien tendre , Attaquons De nos selles Les donzelles Aux balcons !
Tu vois ces chevaliers qui s'exhortent mutuellement à attaquer, de leurs selles, les donzelles aux balcons. Cela fait un tableau où le trait et la couleur sont en parfaite harmonie. Mais peut-être aimeras-tu mieux la peinture de l'enterrement du beau page qui vient d'être tué dans la mêlée :
Moines , vierges , porteront De grands cierges sur son front 3 Et dans l'ombre, D'un lieu sombre ,
d'un romantique. 63
Deux yeux d'ombre Pleureront.
» Conçois-tu toute la portée de génie qu'il a fallu pour faire pleurer des yeux d'ombre. 11 y a là de quoi désespérer la cohue des. serviles continuateurs du système scolastique. Ils croiraient trébucher à chaque pas s'ils ne s'appuyaient sur la vérité. « Quant à nous , » nous le dirons hardiment, le temps en est y) venu , et il serait étrange qu'à cette époque , )) la liberté comme la lumière pénétrât par- » tout , excepté dans ce qu'il y a de plus na- » tivement libre au monde , les choses de la y) pensée. ISous mettons le marteau dans les » théories , les poétiques et les systèmes ; » nous jetons bas ce vieux plâtrage qui mas- » que la façade de l'art ; il n'y a ni règles . ni » modèles ; ou plutôt , il n'y a d'autres règles » que les lois générales de la nature , qui pla- » nent sur l'art tout entier, (i) »
» Tu ouvres de grands yeux , et tu as l'air
(0 M. Victor Huf
» de ne pas comprendre ces paroles. Ap- » prends que c'est parce que nous avons mis )) le marteau dans les théories, et démoli la )) façade de l'art , qu'un poète du siècle a pu y) écrire en toute liberté , et sans craindre la » critique, les beaux vers suivants :
Venez sans remords ,
Nains aux pieds de chèvre ;
Goules dont la lèvre
Jamais ne se sèvre
Du sang noir des morts !
Femmes infernales,
Accourez , rivales ;
Pressez vos cavales ,
Qui n'ont point de mors !
Satan vous verra :
De vos mains grossières ,
Parmi des poussières ,
Ecrivez , sorcières ,
Abracadabra I
Volez , oiseaux fauves ,
Dont les ailes chauves
Aux ciels des alcôves
Suspendent Smarra ( i ) !
(i) M. Victor Hugo.
d'un romantique. 65
« Tu m'écoutes tranquillement comme si je te disais les choses vulgaires de la pensée ; tu n'es pas saisi d'enthousiasme ; tu restes froid comme un marbre à ces chants lyriques que notre thuriféraire Sainte-Beuve met bien au-dessus des odes et des cantates de J.-B. Rousseau. Peut-être es-tu de ces gens qui voudraient gêner notre liberté . et couper les ailes de notre génie. Serais - tu , par hasard , de la faction des continuateurs ? »
Je répondis avec modestie que , puisque les choses de la pensée étaient ce qu'il y avait de plus nativcment libre , et que nous étions arrivés en littérature à une indépendance absolue, je lui demandais la permission de trouver détestables tous les vers qu'il m'avait cités.
A cette réplique , qui m'échappa sans réflexion , les cheveux de Joseph se dressèrent sur sa tête ; son œil bleu-clair jeta des flammes : et il me répondit avec l'accent de l'indignation :
c( Je reconnais bien dans tes paroles l'esprit d'une littérature tirée au cordeau comme la rue de Rivoli. Mais je te répondrai avec Victor Hugo :
« Crois-tu que l'art soit fait pour recon- » naître des lisières, des menottes, des bâil- » Ions? Il vous dit f^a! et vous lâche dans ce » grand jardin de poésie , où il n'y a pas de y) fruit défendu. L'espace et le temps sont au y) poète : que le poète donc aille où il veut , » en faisant ce qui lui plaît ! c'est la loi! Qu'il » croie en Dieu ou aux dieux , à Pluton » ou à Satan , à Canidie ou à Morgane , ou à » rien ; qu'il acquitte le péage du Styx , qu'il » soit du sabbat , qu'il écrive en prose ou en )) vers, qu'il sculpte en marbre ou coule en » bronze , qu'il prenne pied dans tel siècle ou )) dans tel climat; qu'il soit du midi , du » nord , de l'occident , de l'orient ; qu'il soit » ancien ou moderne , que sa muse soit une » muse ou une fée ; qu'elle se drape de la co- )) locasia ou s'ajuste la cotte-hardie : c'est à )) merveille , le poète est libre. ...
d'un romantique. 67
» Pourquoi n'en serait-il pas de l'œuvre » d'un poète comme de ces belles vieilles villes » d'Espagne , où vous trouvez tout : fraîche » promenade d'orangers le long d'une rivière , » larges places ouvertes au grand soleil pour » les fêtes ; rues étroites , tortueuses , quel- » quefois obscures , où se lient les unes aux )) autres mille maisons de toute forme , de » tout âge , hautes , basses , noires , blanches , )) peintes , sculptées ; labyrinthe d'édifices » dressés côte à côte , pèle mêle , palais , hosy> pices , couvents , casernes , tous divers, tous » portant leur destination écrite dans leur » architecture ; marchés pleins de peuple et » de bruit; cimetières , où les vivants se tai- » sent comme les morts; ici le théâtre avec )) ses clinquants , sa fanfare et ses oripeaux ; » là-bas le vieux gibet permanent, dont la y) pierre est vermoulue , dont le fer est rouillé, » avec quelque squelette qui craque au vent. »
La longueur démesurée de cette période me fit craindre que Joseph n'en perdît la respiration ; mais il continua avec une nouvelle véhémence et sans perdre haleine :
(( An centre , la grande cathédrale gotlii- » que , avec ses hautes flèches tailladées en )) scie , sa large lour de bourdon , ses cinq » portails brodés de bas-reliefs , sa frise à » jour comme une collerette y ses solides » arcs-boulants , si frêles à l'œil ; et puis , ses )) cavités profondes , sa forêt de piliers à cha- )) pitcaux bizarres, ses chapelles ardentes, » ses myriades de saints et de chasses , ses co- )) lonneltes en gerbe , ses rosaces , ses ogives , » ses lancettes qui se touchent à l'abside et )) en font comme une cage de vitraux ^ son )) maître-autel aux mille cierges, merveilleux » édifice , imposant par sa masse , curieux » par ses détails, beau à deux lieues, beau » à deux pas. »
Je fis encore une tentative pour arrêter ce torrent de paroles inutiles ; mais ce fut peine perdue.
« Enfin , à l'autre bout de la ville, cachée » dans les sycomores et les palmiers , la mos- » quée orientale , aux dômes de cuivre et d'é- )) tain , aux portes peintes , aux parois ver-
d'un romantique. 69
» nissés , avec son jour d'en haut , ses grêles » arcades , ses cassolettes qui fument jour et )) nuit, ses versets du Coran sur chaque porte, » ses sanctuaires éblouissants, et la mosaïque )) de son pavé, et la mosaïque de ses mu- » railles , épanouie au soleil comme une large » fleur pleine de parfums (i). »
c( Voilà ce que doit être l'œuvre du poète ! 11 fait ce qui lui plait : c'est sa loi. O maudite critique, dont le souffle glacial nous déseîichante , et fait disparaître ces belles visions , où des spectres et des squelettes se tiennent par la main et dansent des rondes infernales ! que deviendra la poésie du siècle , si ta voix est écoutée ? »
A ces derniers mots , Joseph me lança un regard foudroyant . et me quitta avec humeur. Pour moi , je restai stupéfait , comme un homme qui vient de faire un mauvais rêve.
(i) Préface des Orientales.