‹ La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publiéChapitre 11 sur 46 · CONSULTATION · texte numérisé non relu

CONSULTATION

O horrible! O horrible! most horrible ! (Shakspeare, Ilanilet.)

D'après la conversation précédente , je ne doutai plus que Joseph n'eût le cerveau un peu timbré , et je me mis à réfléchir aux moyens d'arrêter les progrès de cette naissante folie. Après mûre délibération , je résolus d'appeler à mon secours M. Dumont , notre ancien professeur de rhétorique , brave et digne homme, qui nous a toujours témoigné un intérêt particulier. Il a obtenu sa pension de retraite , et partage son temps entre la culture des lettres et celle d'un petit jardin à fleurs dont il fait ses délices. M. Dumont est d'une taille élevée, fortement constitué- des

yeux noirs et vifs cachés sons d'épais sourcils , et un nez aquilin comme celui du père Aubry dans \Atala de Girodet , sont les traits caractéristiques de sa physionomie. Il a le front découvert , et ses cheveux sont disposés suivant cetle ancienne mode connue sous le nom à^ailes-de-pigeon ^ enfin il conserve dans sa parole et dans ses gestes l'air solennel et toute la gravité du collège (i), M. Duniont demeure dans la rue de l'Ouest - assez près du jardin où M. Azaïs explique , en se promenant , les incroyables prodiges de la rayonnance stellaire. Lorsque je me présentai chez notre professeur , je le trouvai dans son parterre , en extase devant une tulipe flamande ; il admirait la fleur aux pétales classiquement arrondis , toute brillante de couleurs vives et bien tranchées. Il parut s'arra-

(i j Ceux qui seraient curieux de le voir peuvent le rencontrer au Luxembourg , dans les belles soirées du printemps, sous la grande allée de mari'oniers, sa promenade favorite.

( Note de Jacques Delorme. )

d'un romantique. 73

cher avec quelque regret à cette innocente contemplation, pour me souhaiter la bienvenue.

Je lui fis part de l'objet de ma visite.

«Comment, me dit -il, Joseph n'a pas échappé à la contagion! ma surprise est extrême ! Il me paraissait doué d'un esprit juste , et d'une assez grande portée d'intelligence. Je lui ai pourtant fait apprendre par cœur VEpître aux Pisons, et Vy^rt poétique de Boileau , où les règles fondamentales de toute composition littéraire sont exprimées avec génie. Je lui ai surtout recommandé de ne jamais oublier le précepte suivant :

Scribendi recte sapere est et princi'piuni et fons{\).

» Est-ce que votre frère aurait perdu la mémoire ?

(i) Le bien-penser est la source du bieii-écrire.

74 l'A CONVERSION

» — Je crains plutôt qu'il n'ait perdu la raison . car le mot seul de raison le révolte ; et quand je veux lui parler d'Horace et de BoileaUjilme répond que ces f^ens-là n'avaient pas des cœurs de poète.

:» — Pauvre enfant ! je le plains de tout mon cœur ; mais je ne pense pas que le mal soit incurable. Vous n'avez qu'à me l'amener un de ces jours : je causerai volontiers avec lui ; je discuterai à fond ses doctrines qu'il croit nouvelles ^ et qui reparaissent périodiquement aux époques où la déraison et le mauvais goût font irruption dans la littérature. Si vous voulez entrer un moment dans ma bibliothèque , je vous montrerai les originaux de toutes les mauvaises copies qui font aujourd'hui tant de bruit. »

Comme je ne demande pas mieux que de m'instruire , je suivis le professeur dans son cabinet.

« Voici , me dit-il , les maîtres de l'école

nouvelle. Je les ai rangés par ordre chronologique, depuis Ronsard, Dubartas, Chapelain, Perrault, Lamotte Houdard, jusqu'à Dorat-Gubières , Letourneur, et William Schlegel. Ce sont là les pères de l'église romantique. Je m'amuse souvent à les lire, car il y a toujours quelque chose de bon à recueillir, même dans les plus mauvais livres. Ces écrivains d'ailleurs ont quelque mérite ; je n'en excepte pas même Chapelain , malgré sa. Pucelle ; et , comme la plupart vivaient dans un siècle moins avancé que le nôtre , j'ai beaucoup plus dé respect pour eux que pour leurs continuateurs. Yenons aux preuves : vous savez que c'est ma méthode.

» M. Victor Hugo croit être très original parce qu'il a jeté dans ses vers un grand luxe de ruines gothiques , de méchants lutins et de squelettes. Il ignore peut-être qu'un poète aujourd'hui oublié , que Saint- Amant a eu la même fantaisie que lui , et qu'il l'a même surpassé dans ces hideuses peintures. Vous allez en juger; voici les vers de Saint-Amant :

Que j'aime à voir la décadence

De ces vieux châteaux ruinés ,

Contre qui les ans mutinés

Ont déployé leur insolence !

Les sorciers y font leur sabat ;

Les démons follets s'y retirent ,

Qui , d'un malicieux ébat ,

Trompent nos sens et nous martyrent f

Là se nichent en mille trous

Les couleuvres et les hibous.

L'orfraie , avec ses cris funèbres , Mortels augures des destins , Fait rire et danser Jes lutins.

Dans ces lieux remplis de ténèbres , Sous un chevron de bois maudit, Y branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible , Qui d'un seul regard de pitié Ne daigna voir son amitié.

Aussi le ciel , juge équitable , Qui maintient les lois eji vigueur, Prononça contre sa rigueur Une sentence épouvantable.

Autour de ces vieux ossements Son ombre , aux peines condamnée,

d'un romantique. 77

Lamente en longs gémissements Sa malheui'euse destinée , Ayant , pour croître son eifroi , Toujours son crime devant soi.

Là se trouvent sur quelques marbres

Des devises du temps passé;

Ici l'âge a presque effacé

Des chiffres taillés sur des arbres j

Le plancher, du lieu le plus haut ,

Est tombé jusque dans la cave ,

Que la limace et le crapaud

Souillent de venin et de bave ;

Le lierre y croît au foyer,

A l'ombrage d'un grand noyer (i).

» Vous avouerez que ces strophes remplissent toutes les conditions du nouveau genre. Les rimes en sont d'une richesse admirable. Saint-Amant ne met point , comme M. Emile Deschamps le reproche à l'abbé Delille, la périphrase à la place du mot propre (2). Il n'y a

(i) La Solitude , œuvres de Saint- Amant.

(2) Etudes françaises et étrangères, page 56. « Cet

rien de plus naïf et de plus naturel que ces vers : ^

Le plancher, du lieu le plus haut , Est tombé jusque dans la cave.

Et puisque j'ai cité M. Emile Deschamps, on ne peut comparer à ces deux vers que la

» abbé , dit M. Emile Deschamps , avec tout son es- » prit et tout son talent , a singulièrement appauvri » la langue poétique en croyant l'enrichir , parce » qu'il nous donne toujours la périphrase à la place » du mot propre. Il a changé nos louis d'or en gros » sous : voilà tout. »

Je voudrais bien connaître au juste la valeur des louis d'or de MM. Emile Deschamps , Sainte-Beuve , Jules Rességuier , Gaspard de Pons, et de leurs honorables amis. Je crains qu'on ne prenne ces louis d'or pour de la fausse monnaie , et qu'on ne préfère les gros sous de cet abbé dont M. Deschamps parle avec tant de goût et de convenance.

. ( Note de l'éditeur. ) ;•

d'un romantique. 79

description suivanlc , dont ce jeune poète a embelli sa romance intitulée Florinde.

Florinde prend avec joie Sa ceinture et la déploie , Et dit : Mesurons nos pieds !

Le ruban court sous les branches , Et Florinde , Dieu merci.

Même au dire des moins franches, A les jambes les plus blanches Et le mieux faites aussi (i).

» Ne pensez-vous pas comme moi que , dans la comparaison des deux poètes , l'avantage demeure à M. Emile Deschamps? Je doute que Saint- Amant , avec tout son génie, eût trouvé ce Dieu merci qui vient si à propos , parce que les jambes de Florinde sont plus blanches et mieux faites que celles de ses compagnes. Il est sûr que , lorsqu'on

(i) Eludes, etc., p. 44-

8o LA CONVERSION

s'efforce de continuer avec autant de succès la littérature des Saint- Amant , des Théophile et des GoUetet , on a bonne grâce à railler les contmuateurs de la littérature nationale.

)) Quant à M. Victor Hugo, c'est dans sa fameuse Ronde du sabat qu'on trouve des vers comparables au chant lyrique de Saint - Amant. Celui-ci n'eût pas désavoué les strophes suivantes , qui sont tout-à-fait dans sa manière :

Venez , boucs méchants , Psyles aux corps grêles, Aspioles frêles , Comme uu flux de grêles Fondre dans ces champs !

Plus de discordance !

Venez en cadence Élargir la danse , Répéter les chants !

Qu'en ce beau moment , Les clercs eu magie Brûlent dans l'orgie Leur barbe rougie

d'un romantique.

D'uu sang tout fumant !

Que chacun envoie Au feu quelque proie , Et sous ses dents broie Un pâle ossement !

Riant au saint lieu , D'une voix hardie , Satan parodie Quelque psalmodie Selon saint Matthieu j Et , dans la chapelle , Oii" son roi l'appelle , Un démon épelle Le livre de Dieu !

Refrain.

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles (i).

Je me permis d'interrompre ici M. Dumont pour lui dire que , dans mon opinion ,

(i) Odes et ballades , t. 2 , p. 442-

il faisait tort à Saint- Amant de mettre ses vers sur la même ligne que ceux de son continuateur j que si, diins l'un et l'autre, les images étaient également dégoûtantes , il j avait moins d'extravagances dans le vieux poète.

<( C'est là , reprit M. Dumont, ce qui assure la supériorité à M. Victor Hugo. « Le y> diahle psalmodiant selon saint Matthieu » l'emporte évidemment sur les sorciers et les démons follets du modèle : c'est ainsi qu'en imitant on devient original. Maintenant, je vais vous montrer ces deux poètes luttant corps à corps dans le même ordre d'idées. Il s'agit du cauchemar , sujet très propre à exercer la verve d'un poète fantastique. Commençons par M. Victor Hugo!

Sui' mon sein haletant , sur ma tête inclinée , Ecoute , cette nuit il est venu s'asseoir : Posant sa main de plomb sur mon âme enchaînée , Dans l'ombre il la montrait, comme une fleur fanée,

Aux spectres qui naissent le soir.

Ce monstre aux éléments prend vingt formes nouvelles.

d'un IIOMANTIQUE. 83

Tantôt d'une eau dormante il lève son front bleu ,

Tantôt son rire éclate en rouges étincelles j

Deux éclairs sont ses yeux, deux flammes sont ses ailes;

Il vole sur un lac de feu.

Comme d'impurs miroirs , des ténèbres mouvantes Répètent son image en cercle autour de lui ; Son front confus se perd dans des vapeurs vivantes ; Il remplit le sommeil de vagues épouvantes

Et laisse à l'âme un long ennui (i).

ï) Ce monstre qui pose sa main de plomb sur une âme enchaînée^ et qui la montre aux spectres du soir, comme une fleur fanée , fait partie de ces créations dont la littérature classique n'offre point d'exemple. Voyons de quelle manière Saint-Amant a créé son cau~ chèmar.

J'erre dans les enfers , je rôde dans les cieux ; L'âme de mon aïeul (2) se présente à mes yeux :

(i) Odes et ballades, t. 2, p. i85, i86.

(2) La nouvelle école se sert beaucoup de cette expression. Au lieu de dire d'un vieillard qu'il est courbé

84 I^A COÎNVERSION

Ce fantôme léger, coilFé d'un vieux suaiie, Et tristement vêtu d'un long drap niortuaix^e , A pas affreux et lents s'approche de mon lit. Mon sang en est glacé , mon visage pâlit ; De frayeur mon bonnet sur mes cheveux se dresse j Je sens sur l'estomac un fardeau qui l'oppresse. Je voudrais bien crier ; mais je l'essaie en vain : Il me ferme la bouche avec sa froide main. *

Tout au travers d'un feu puant , bleuâtre et sombre , J'entrevois cheminer la figure d'une ombre ; J'entends pousser en l'air certains gémissements ; J'avise en me tournant un spectre d'ossements : Lors, jetant un grand cri qui jusqu'au ciel transperce, Sans pouls et sans couleur je tombe à la renverse.

» Je crois que, dans celte lutte poétique , le maître l'emporte sur l'élève , et que le cauchemar de Saint- Amant est supérieur à celui de M. Victor Hugo. Ce sont bien les mêmes inspirations, le même génie , la même afFec-

sous le poids des ans , on dit qu'il est courbé comme un aïeul : c'est un des perfectionnements du langage.

( Noie de l'éilùeur. )

d'un romantique. 85

tation de consonnatices dans la rime , la même absence de raison , la même littérature; mais Vd?ne de l'aïeul me paraît préférable au monstre « doiit le rire éclate en rouges étincelles. y> J'ai lu dernièrement l'un et l'autre passage à la nourrice qui allaite l'enfant de mon voisin , honnête avoué ; et cette nourrice m'a dit qu'en son àme et conscience , elle aimait mieux le conte de M. Saint- Amant que celui de M. Victor Hugo. Dans ces sortes de matières , c'est un jugement sans app'el.

)) Vous connaissez sans doute les OEuvres de M. le comte Alfred de Vigny, lune des plus brillantes étoiles de la pléiade poétique du dix-neuvième siècle ? »

J'avouai à mon vieux professeur que je n'avais pas assez de patience pour supporter de pareilles lectures. « J'ai quelquefois essayé, lui dis-je , de lire à loisir les poésies qu'on est convenu de nommer romantiques , mais la tache m'a toujours paru trop pénible. La prose et les vers' sortis de cette école agissent

sur moi comme le cauchemar de M. Victor Hugo, qui « laisse à Fàme un long ennui. » Ce qui me révolte le plus , c'est la morgue insolente de ces écrivains , qui , lorsqu'ils sont parvenus à fabriquer des volumes à^amphigouris ^ s'en font un titre de gloire pour eux, et de mépris pour les autres.

)) — Il est sûr, répondit M. Dumont, qu'ils ont la plus haute idée d'eux-mêmes : c'est le signe le moins équivoque de la médiocrité. Mais, pour en revenir à M. le comte Alfred de Vigny, ne s'est-il pas avisé de faire des vers dans le goût de Saint-Amant ! L imitation est même si exacte qu'elle pourrait justement être considérée comme un plagiat. Ce poète nous a raconté les aventures de la frégate la Sérieuse. Il commence ainsi sa traversée :

Quand la belle Sérieuse Pour l'Egypte appareilla , Sa figure gracieuse Avant le jour s'éveilla.

A la lueur des étoiles Elle déploya ses voiles ,

d'un romantique. 87

Leurs cordages et leurs toiles , Comme de larges réseaux , Avec ce long bruit qui tremble , Qui se prolonge , et ressemble Au bruit des ailes qu'ensemble Ouvre une troupe d'oiseaux.

» Le poète revient avec amour sur la touchante beauté de cette frégate :

Et surtout la Sérieuse Etait belle nuit et jour.

La mer douce et curieuse La portait avec amour, Comme un vieux lion abaisse Sa longue crinière épaisse , Et sans l'agiter y laisse Se jouçr le lionceau ; Comme sur sa tête agile Une femme tient l'argile , Ou le jonc souple et fragile Du mystérieux berceau (i).

» On ne sait pas trop conioient la nier est

(i) Poèmes par M. A. de Vigny, p. 5i5, etc.

un vieux lion ou une jeune laitière ; mais il faut pardonner quelque chose à l'enthousiasme qu'excite la Sérieuse. Vous allez maintenant la voir dans sa toilette.

Ainsi près d'Aboukir reposait ma frégate , A l'ancre , dans la rade , en avant des vaisseaux ; On voyait de bien loin son corset d' écarlate Se mirer dans les eaux.

» Le corset d'écarlate de la Sérieuse est , sans nul doute , ce qu'il y a de plus remarquable dans ce poème burlesque ; je suis persuadé que l'auteur s'en est applaudi comme d'un trait de génie , d'une de ces conceptions originales qui caracte'risent la poésie de l'époque. Cependant l'idée première appartient à ce Saint-Amant que j'ai déjà montré supérieur à M. Victor Hugo. M. le comte Alfred de Vigny sera forcé lui-même d'en faire l'aveu.

» Saint-Amant , dans une ode sur le passage de Gibraltar, efteclué par une flotte fran-

d'un romantique. 89

çaise (1), parle de plusieurs vaisseaux , et entre autres de la frégate V Hermine , qu'il personnifie en ces termes :

Un symbole de pureté

Qui se trousse , de peur des crottes ,

Et par qui , même aux caillebottes ,

Le lustre neigeux est ôté ;

Une gentille et franche Hermine ,

Qu'une juste fureur domine ,

Y fourre son casaquin blanc;

Et si le poil s'en contamine ,

Ce ne sera qu'avec du sang (2).

)) Vous voyez bien que le casaquin blanc de la frégate V Hermine , et le corset d'écarlate de la Sérieuse , appartiennent au même système de composition • mais le mérite de l'invention est au vieux poète. M. Alfred de

(i) En i656.

(2) OEuvi^es du sieur de Saint-Amant , 5« partie , p. 58.

Vigny ne peut réclamer (jne le modeste éloge de l'imitation , ou , pour parler le langage du jour, de la continuation. Cela prouve que nos réformateurs, en renonçant à la langue de Racine , et à une littérature illustrée par tant de chefs-d'œuvre , pour se mettre à la suite de nos rimeurs les plus ridicules, ont sagement apprécié la portée de leur talent. M. le comte Alfred de Vigny, et ses illustres amis, ne perdent pas trop à la comparaison,

» Ce qu'il y a de plus curieux , c'est que Saint- Amant avait prévu qu'il aurait quelque jour des imitateurs : et il a pris ses précautions pour conserver les honneurs de la priorité. Voici ce qu'on lit dans sa préface du Passage de Gibraltar .

» Après avoir assuré que lu confusion des genres, à laquelle nous sommes si heureusement revenus, produit «les efl'ets merveilleux , il ajoute : <( Je me suis plu de tout » temps à ce genre d'écrire , parce qu'«fm«/2^ » la liberté comme je fais, je veux avoir mes » coudées iVanches , même dans le lanijaije .

d'un romantique. 91

» Or, coniiiic (-cijîcnrc embrasse, sans contre- « (lil, beaucoup plus de termes, de façons » de parler et de mots , que l'héroïque tout » seul , j'ai bien voulu en prendre ma place » le premier ^ aiin que, si quelqu'un y réussit. » mieux après moi -, j'aie à tout le moins la » ^/o^Ve d'avoir commencé (1). »

» Je demanderais volontiers à toutes les personnes de bonne foi si ce n'est pas là le résumé exact des doctrines littéraires de la nouvelle école. Mais la gloire de l'invention , comme l'observe judicieusement l'auteur du Moïse salivé^ lui appartient tout entière. C'est une palme qui lui est due et dont sa mémoire ne sera pas privée. Il a donné tout à la fois , comme un grand maître , le précepte et l'exemple. En confondant tous les genres , en prenant leurs coudées franches , ménïe dans le langage, les génies du siècle doivent

(i) OEuvres du sieur tic Saiut-Amant , 5' paitic , p. 42 , 45.

céder la première place h Saint-Aiiiaiil : voilà le véritable fondateur de l'école : et , je l'annonce avec quelque regret , M. Victor Hui^o est détrôné.

» Ces génies diront peut-être que , dans l'imitation du laid, du grotesque , et dans le mépris des règles du langage , ils ont mieux réussi que Saint-Amant, Théophile, Pradon, et monsieur d'Assouci. C'est un honneur que je ne veux pas leur disputer. Je maintiens seulement qu'il n'y a pas une de leurs règles décomposition, pas une de ces beautés neuves dont ils sont si fiers , qui ne se trouvent dans les plats écrivains sur lesquels le mépris de deux siècles a passé.

» Ils vous disent doctoralement a qu'au » lieu du mot abstrait , métaphysique et » sentimental , il faut employer le mot pro- » pre ou pittoresquCc » Ils conseillent, par exemple , de préférer aux doigts délicats les doigts blancs et longs. Saint-Amant dans le Moïse sauvé y et Chapelain dans la Pucelley avaient mis en praticjuc ce précepte qu'on

d'un romantique. 93

nous donne comme une découverte. On trouve dans le cinquième chant de la Pucelle un portrait d'Agnès Sorel qui se termine par ces vers :

On voit que sous son col un double demi-globe Se hausse par mesure et soulève sa robe , L'un et l'autre d'un blanc si pur et si parfait Qu'il ternit la blancheur de la neige et du lait. On voit hors des deux bouts de ses deux courtes manches Sortir à découvert deux mains longues et blanches.

.« Chapelain aurait pu dire : deux belles mainsy deux mains délicates; mais l'inspiration romantique lui a fait préférer les mains longues et blanches. C'est ainsi qu'en décrivant, dans la douzième partie du Moïse sauvé y le bain d'une jeune princesse , assistée de ses femmes qui la déshabillent, Saint- Amant, toujours guidé par l'instinct du génie , reste fidèle au mot pittoresque :

Sous l'obscure épaisseur de la verte feuillée , Cent doigts polis et blancs l'avaient déshabillée.

T» Tous les poètes de cette ancienne école

ont observé la même règle ; et on ne saurait leur reprocher , comme à Boileau , à Racine et à Voltaire, le goût de la périphrase. Aussi, quoiqu'il n'osent pas encore trop l'avouer , nos maîtres du siècle préfèrent-ils les tragédies de Pradon , qui s'est toujours servi du mot propre , à celles de Racine , qui avait la manie de chercher l'expression poétique. Si les mailres voulaient nier cette conséquence , on citerait le chef de l'école, qui nous a appris, dans une note du drame de Cromwell , que (c ce sont les beaux vers qui tuent les belles » pièces (i). » D'où il faut conclure cj[ue ce sont les mauvais vers qui font vivre les mauvaises pièces. Le même poêle nous assure que c'est le génie qui a trouvé ce « précepte pro- )) fond (2). »

(i) Cromwell, p. 466.

(2) M. Victor Hugo attribue ce mot ridicule à Talina. Je sais que ce graud acteur aurait désiré plus de naturel dans le langage tragique : tous les connais-

d\tn romantique. 95

))J'ai peine à concevoir ia profondeur de ce précepte 5 mais il faut avouer que l'instinct de Pradon et de M. Victor Hugo les a très bien servis : ce ne sont pas les beaux vers qui tueront leurs pièces.

» — Prenez garde , dis-je à M. Dumont , de ne pas trop vous aventurer? Le drame de Cromwell a été porté aux nues. C'est le point de ralliement de nos jeunes professeurs ; s'il faut les en croire , Cromwell et Henri III ont achevé en France la révolution dramatique. Le public , las des beaux vers , qui tuent les belles pièces, aime mieux la prose de M. Dumas, qui n'est pas belle, et les rapsodics historiques de M. Victor Hugo. Ne savez-vous pas que M. Emile Deschamps, le plus tranchant de

seurs sont d'accord sur ce point ; mais il y a loin du naturel à la trivialité, de la simplicité à la bassesse de l'expression.

( Note de l'éditeur. )

nos critiques, a dit , en parlant de Cromwell:

« Ce Cromwell\ œuvre poétique toute vi- » rile , toute réfléchie , jusque dans ses par- » ties les plus attaquées ; type primordial du )) drame moderne en France , qui restera )) comme un objet d'envie et de colère pour )) les uns , d'étude et d'admiration pour les » autres, et de discussions animées pour tous, )) quand l'oubli pèsera sur la plupart des » succès d'aujourd'hui (1). »

» Voilà ce qui s'appelle un éloge complet , répondit M. Dumont j mais on doit y reconnaître le langage de la reconnaissance , car M. Victor Hugo s'exprime ainsi de son côté :

(( M. Emile Deschamps reproduit, en ce )) moment , pour notre théâtre, Roméo et Juy> liette ; et telle est la souplesse puissante de yy son talent , qu'il fait passer tout Shakspeare

(i) Éludes françaises et étrangères, p. Si.

d'un romantique. 97

» dans ses vers, comme il y a déjà fait pas- » ser tout Horace (i). »

» On ne peut rien ajouter à de si magnifiques éloges. Mais ces coups d'encensoir font rire les gens sensés , et rappellent involontairement l'épigramme de J.-B. Rousseau , sur messieurs Syphon et Griphon. Je remarquerai , en passant, dans les paroles de M. Emile Descliamps , l'envie de blesser les écrivains qui s'efforcent de soutenir la scène française , et qui ont obtenu d'honorables succès 5 envie impuissante, et qui justifierait les plus sévères représailles, si elles n'étaient pas trop faciles.

» Je suis tenté de vous entretenir de ce drame de Cromwell, « objet de tant d'envie et de co- » 1ère , » et dont la lecture n'a excité en moi d'autre sentiment que celui de la commisération pour un jeune homme né avec d'heureuses dispositions , d'un caractère estimable , et

(1) Cromwell, p. 465.

qui , dans quelques productions lyriques , a montré un vrai talent.

)) — Je serais charmé de vous entendre. Je n'ai pas lu ce drame de Cromwell ; mais les merveilles de cette pièce fournissent aux camarades (i) un sujet d'éloges intarissable. Mon frère Joseph en raffole ; il dit que c'est le chef-d'œuvre de l'époque. Je suis curieux de savoir ce que vous en pensez.

)) — Il est évident que M. Victor Hugo a voulu composer un drame historique à la façon de Shakspeare. Ceux qui , comme moi , ont fait une étude approfondie du poète anglais reconnaîtront , non pas seulement dans

(i) Un écrivain , qui a réussi en plus d'un genre , a parlé de la camaraderie littéraire avec unegaîtéet des détails très amusants. Ce n'est pas qu'il n'ait quelques peccadilles romantiques sur la conscience; mais à tout péché miséricorde : il a trop d'esprit pour s'associer au ridicule qui assiège les camarades.

( Note de l'éditeur. )

d'un romantique. gg

la contextiire de la pièce , mais dans le dialogue , dans la forme , dans le brusque passage du burlesque au sérieux , dans les quolibets , dans la multiplicité des personnages et jusque dans les moindres détails , l'ambition de ressusciter au dix-neuvième siècle le drame qui convenait parfaitement à une époque de barbarie pédantesque, d'ignorance et de mauvais goût , telle que la fin du seizième siècle : seulement, l'auteur y a mêlé des imitations du Barbier de Séville et de l' Ecole des Femmes,

)) Je dois d'abord vous déclarer que je suis au nombre des admirateurs de Shakspeare ; personne plus que moi ne rend justice à la puissance et à la fécondité de son imagination , à la connaissance intime du cœur humain qu'il a souvent manifestée , enfin , à l'expression vraie et quelquefois sublime de la pensée ou des sentiments qu'il prête à ses personnages. Je ne lui reproche point des défauts qu'il aurait évités , si les hommes supérieurs, quel que soit leur génie , ne subissaient pas, jusqu'à un certain point , l'influence de la société au milieu de laquelle ils s'élèvent.

i 00 LA CONVERSION

Comme ces défauts, que je ne saurais me dissimuler, sont un objet d'admiration pour les prétendus réformateurs de la scène française , je suis porté à croire que les beautés réelles du tragique anglais échappent à leur intelligence. J'en suis d'autant moins surpris , qu'à la manière dont ils s'expriment sur Shakspcare , il est aisé de voir qu'il ne le connaissent que par l'infidèle traduction de Letourneur. Je ne blâmerai certainement pas M. Victor Hugo d'avoir étudié Sliakspeare ; mais ce que je ne saurais approuver, c'est qu'il semble n'avoir étudié que ses imperfections : elles se reproduisent dans son ouvrage avec une vérité parfaite. Ici , je ne puis m'empêcher de remarquer que, lorsqu'on imite si servilement un poète étranger , il faudrait avoir quelque indulgence pour les écrivains qui suivent la route ouverte par les maîtres de la scène. Quand on exige pour soi le privilège de la licence , il faut au moins laisser aux autres la liberté.

)) Toutes ces assertions ont besoin d'être

prouvées. Je ne veux imposer d'autorité mon

1) UN KOMAINÏIQUE. lOi

opinion à personne ; mais je veux que vous (lisiez , après ni'avoir entendu, que celle opinion esl bien fondée. Armez-vous, comme moi , de palience , et venons aux preuves !

» La plupart des pièces de Sliakspearc commencent par des trivialités qu'il jugeait sans doute nécessaires devant un auditoire composé, en grande partie, de spectateurs brutaux et grossiers. C'était peut-être l'unique moyen de fixer leur attention et d'attirer leur bienveillance. De là les plats quolibets qui servent d'introduction à sa tragédie historique de Jules César ^ les mauvaises plaisanteries et les fades obscénités de la première scène de Bornéo et Juliette y défauts qu'on voudrait retrancher de ces deux belles compositions , où brillent tant de beautés de premier ordre.

» Je conçois de pareilles expositions , à l'époque où écrivait Shakspeare : c'était un tribut qu'il payait au mauvais goût du siècle ; mais nulle considération de ce genre ne peut excuser l'auteur moderne , qui ouvre l'action

102 LA G0]NVER5I0N

dramatique par ces vers inconcevables , dignes des tréteaux de Jodelle et de Hardi :

Demain, vingt-cinq juin mil six cent cinquante-sept, Quelqu'un , que lord Broghill autrefois chérissait , Attend de grand malin ledit lord aux Trois-Grues , Près de la Halle-au-Vin , à l'angle des deux rues.

» Le personnage qui a écrit ce billet est lord Ormond , seigneur de la suite de Charles II , et son principal émissaire à Londres. Lord Broghill, attaché au service de Cromwell , vient au rendez -vous: une conversation s'établit entre eux. Lord Broghill, qui ne reconnaît pas celui qu'il chérissait autrefois j se fâche sérieusement, et lui dit même des injures. Voici l'une de ces aménités :

Les marauds de ta sorte Sont faits pour amuser les gens à notre porte.

» Cependant, comme la reconnaissance était nécessaire , elle se fait. Ormond apprend à son ancien ami qu'il est venu en Angleterre , chargé des pouvoirs de Charles II, pour se

d'un romantique. io3

mettre à la tête d'un complot formé par les royalistes et les mécontents de toutes les sectes , qui se proposent de renverser Cromwell ; il invite Brogliill à seconder leurs efforts. Celui-ci , que l'usurpateur a comblé de faveurs et de dignités, rejette cette proposition, et conseille au conspirateur de ne pas trop compter sur le succès de sa tentative.

» Ormond , blessé de ce conseil d'ami , congédie lord Brogliill en ces termes :

Lord Broghill , laissez-moi, je vous prie; Ormond baise les mains de votre seigneurie.

)) Les conjurés arrivent bientôt à la suite les uns des autres. Le premier qui se présente est lord Rocbester, un crayon et un papier à la main, <k fredonnant , dit l'auteur, une chan- )) son sur un air gai. » C'est la caricature du Figaro de Beaumarchais. Voici le premier couplet de cette chanson :

Un soldat au dur visage Une nuit arrête un page ,

Un page à l'œil de lutin.

— • Beau page, alerte, alerte; Où courez-vous si matin , Lorsque la rue est déserte , En justaucorps de satin?

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