I>A CONVERSION
Le docteur Lefranc interrompit cette discussion.
(c Je vous écoute avec plaisir, mon vieil ami , dit-il à M. Dumout; mais si vous continuez cette leçon de littérature, nous laisserons refroidir le café , au grand déplaisir de Véronique, qui nous attend avec impatience. Prendre le café chaud est une bonne règle , quoiqu'elle soit ancienne ; romantiques et classiques sont d'accord sur cette règle; ce qui, je n'en doute pas , amènera quelque jour l'harmonie entre eux. »
Joseph s'empressa encore d'offrir la main à mademoiselle Berthe , et nous passâmes dans le salon. Le café , préparé de la main de Véronique , était excellent , et Joseph ne put s'empêcher d'en faire la remarque.
(( C'est probablement qu'il a été fait suivant les règles de l'art, dit la jeune fille, avec un sourire.
» — Véronique, ajouta madame Lefranc,
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n'entendrait pas raillerie sur un point aussi essentiel. Maintenant je désire , ma chère Berlhe , que vous nous fassiez entendre quelques chants de Rossini. M. Dumont, qui est un peu mélomane , vous en saura gré. »
Mademoiselle Berthe ne se fit point prier : elle exécuta avec verve et sentiment les morceaux qui lui furent indiqués , et , mariant la douce mélodie de sa voix aux chants inspirés de Rossini , elle excita notre admiration. Joseph était en extase j il m'a depuis avoué que l'impression qu'il avait reçue dans ce moment ne pouvait plus s'efifacer.
« Puisque Rossini a fait une révolution en musique , dit-il, en s'adressant à notre ancien professeur, pourquoi n'en ferions-nous pas une en littérature ? «
Cette transition assez naturelle ramena la question que M. Dumont voulait traiter dans toutes ses parties. Les dames témoignèrent le plaisir qu'elles auraient à l'entendre, et il reprit la discussion en ces termes :
<,i En comparant la littérature l\ la musique , vous n'arriverez à aucun résultat favorable à votre système. Le but de la littérature est non seulement d'émouvoir, mais d'éclairer l'esprit , et de perfectionner le sens moral de l'homme. Le génie du musicien consiste à trouver dans la puissance du rhytlime et dans l'accord des sons les moyens de peindre la nature , et d'exprimer les passions humaines. L'art du compositeur nous place sous le charme des émotions ; le plus habile est celui qui excite nos sensations avec le plus d'énergie. En ce sens , Rossini n'a point lait de révolution en musique ; il l'a seulement portée à un degré de perfection inconnu jusqu'à lui. Il a continué les grands artistes qui l'avaient précédé ; il a été plus loin que ses maîtres dans la même carrière ; d'autres pourront le surpasser.
» La littérature , dans l'acception la plus étendue c£ue nous donnons à cette expression, n'est point , comme on l'a dit superficiellement, l^expressïofî de la société. Cette définilion a besoin d'élre expliquée , et j'y revien-
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lirai. La littérature cligne de ce nom csl le produit du travail de l'intellii^cnce humaine sur elle-même et sur la société. L'intelligence de riiomme, ou la raison, se reconnaît, se mesure, cherche à augmenter ses forces : voilà la philosophie. Elle considère l'homme et les sociétés dans leurs rapports mutuels, et cherche à les améliorer : c'est la politique et la morale , deux sœurs séparées à leur berceau, et qui jusqu'ici n'ont pu se rencontrer. Enfin elle s'exerce sur le cœur humain , sonde les profondeurs où s'agitent tant de passions: c'est la littérature proprement dite , le drame, l'histoire, la poésie.
» La raison aujourd'hui est au fond de tout Votre littérature réclame une indépendance absolue, et répudie la raison : c'est donc une chimère qui s'évanouira comme les bulles de savon souillées par des enfants. Quand l'autorité tenait la raison captive, que l'esprit d'examen n'avait pas ébranlé les croyances populaires, et que des illusions ténébreuses existaient encore ; dans le moyen âge, par exemple , votre système de composition aurait pu
réussir. Ce n'est de nos jours qu'une déplorable folie, qui peut exciter quelque curiosité , mais nul intérêt.
» — Vous ne lui contesterez pas au moins l'originalité !
» — C'est précisément ce qui lui manque. Ce sont les théories dramatiques de William Schlegel, de ce ridicule déprédateur de Molière (i) , que vous adoptez. Shakspeare , Schiller et Gœthe, voilà vos maîtres et vos modèles! Encore n'avez-vous de puis-
(i) « Je me crois eu droit d affirmer, contre l'opiiiioji dominante , que c'est dans le comique burlesque que Molière a le mieux réussi , et que son talent , de même que son inclination , était pour la farce. » ( Cours de Utléralure dramatique, par W. Schlegel, t. 1 1 , p. ?.68. )
M. Schlegel, dont le livre est V Alcoraii des romantiques, regarde le roi de Cocagne comme un chefd'œuvre supérieur au Tartuffe et au Misanthrope.
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sance que pour reproduire leurs défauts. Il n'y a pas jusqu'au langage de Ronsard que vous ne cherchiez à imiter ; tout en vous est imitation , même ces peintures hideuses ou grotesques que vous nous donnez pour des nouveautés.
)) — Il fallait pourtant régénérer la littérature. Nous le répétons tous les jours, Va?i~ cien 'parti classique est définitivement ruiné. Ce n'est que depuis quelques années que les vieilles routines sont abandonnées ; que la jeune France s'est mise en route , et marche à pas de géant dans la carrière des lettres et de la philosophie.
» — Vous voudriez bien faire croire au public que ce que vous nommez Van ci en parti classiqîie est ruiné; mais vous ne le crevez pas vous-mêmes, et j'en juge par l'ardeur de dénigrement contre les meilleurs écrivains du siècle, qui se fait remarquer dans vos préfaces , vos dissertations et vos apologies. Je ferai ici une observation affligeante : la plu-
part (les écrivains qui ont soutenu pendant trente ans , au milieu du choc des partis, et sous le régime militaire de l'empire , l'honneur des lettres françaises, existent encore, et se voient sans cesse signalés au dédain public , comme des hommes dépourvus de tout mérite; leur âge même est pour nos réformateurs un sujet facile d'épigrammes. Il y a dans le mépris de la vieillesse quelque chose d'immoral et de honteux, qui ne s'était point encore vu , et qui atteste une dépravation effrontée ; qu'en pensez -vous , docteur ?
)) — Je pense que les enfants de l'époque^ qui se plaisent à insulter les hommes qui les ont précédés dans la culture des arts d'imagination, sont des enfants maussades, dont l'éducation est manquée, et qu'il faut renvoyer à l'école. »
Joseph Delorme rougit et baissa les yeux, comme s'il avait sur la conscience quelque faute de ce genre , et M. l^umont reprit ainsi la suite de ses observations :
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« Examinons un peu cette époque littéraire aujourd'hui si décriée. Je vous prie d'observer que, pendant ces années de triomphes merveilleux, Ducis, Bernardin de Saint- Pierre et l'abbé Delille, ont publié quelques unes de leurs productions les plus admirées ; que la scène française s'est ranimée j que Chénier, écrivain de premier ordre, a composé son Tibère , M. Lemercier son PïntOy M. Raynouard ses Templiers , M. Arnaud ses Vénitiens , M. Etienne ses Deux Gendres; que MM. Andrieux , gracieux et aimable conteur , Collin d'Harleville , Duval et Picard , ont obtenu de nombreux et durables succès. C'est à la même épof[ue que M. Parseval Grandmaison terminait son épopée de Philippe-Auguste (1): que s'exerçaient dans l'art des vers M. Ghenedollé , poète dont la renommée n'égale pas le mérite j Mil-
(1) Ce poème, objet d'impertinentes critiques et
de sarcasmes injurieux , n'en est pas moins parvenu à sa quatrième édition.
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levoie, enlevé trop tôt aux séductions de la gloire ; Victorin Fabre , dont la vigoureuse jeunesse a produit des ouvrages qui honoreraient le talent dans sa maturité (i). Qu'on me cite parmi les enfants du siècle des écrivains d'un mérite aussi distingué que M. de Fontanes, M. Garât, M. Charles Lacretelle, M. Lemontey, M. Daunou; M. Miehaud, historien desCroisades; MM.Ginguené,Cuvieret Four rier. M. de Jouy est l'objet de vives attaques, qu'il doit à ses succès , à sa vive admiration pour Voltaire , et à la franchise de son mépris pour les détracteurs de ce grand homme. Mais l'écrivain qui a composé l'Hermite de la Cliaussée-d' yintin y la tragédie de Sylla^ et qui s'est heureusement exerce en divers
(ij On regrette que cet écrivain n'ait pas fait réimprimer ses ouvrages, parmi lesquels se distinguent l'Eloge de Corneille, celui de La Bruyère, le Tableau de la littérature au dix-huitième siècle, et quelques petits poèmes d'un vrai talent.
( Note de l'éditeur. )
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genres , est au-dessus de l'injure et des critiques passionnées; les hostilités brutales de la sottise sont un titre de plusà i'esliuje(i). Combien je pourrais encore nommer d'honorables écrivains qui ont acquis, pendant cette cpo- ([ue , une renommée que les dédains de votre coterie ne parviendront point à obscurcir. N'oublions pas que les plus belles conqjositions de M . de Chateaubriand et de M"'^ de Staël, auxquelles nos professeurs de romantisme accordent leurs suffrages, par des raisons qu'il est inutile d'indiquer ici , ont paru sous le sceptre de l'empire.
(i) Le bon professeur aurait pu citer M. Emmanuel Dupaty, auteur de jolies pièces de théâtre et d'un poème satirique plein de talent; M. Moreau , chansonnier plein d'esprit et de gaîté , et auteur de charmants vaudevilles ; M. Tissot , que Delille avait nommé son successeur au Collège de France; M. Campenon , et M. Droz , écrivain correct , élégant , philosophe aimable et éclairé.
( Note (le l'éditeur. )