‹ La conversion d'un romantique, manuscrit de Jacques Delorme, publiéChapitre 29 sur 46 · I^^ C0> VERSION · texte numérisé non relu

I^^ C0> VERSION

)^ — Ainsi, répondit Joseph, wn peu pique, vous ne reconnaissez aucun mérite à la jeune France î

» — Vous vous trompez encore. C'est précisément parce queje rends justice au mérite, de quelque année qu'il date , que je ne suis point injuste envers la nouvelle génération littéraire , pas même envers ceux qui manquent de justice pour leurs contemporains. Je reconnais dans M . de Lamartine et dans M. Victor Hugo le don de poésie, avec plus de charme dans le premier , plus de puissance dans l'autre. Je les plains seulement d'être trop étrangers aux nobles et patriotiques sujets, les seuls qui puissent aujourd'hui assurer une longue durée aux productions de l'esprit. Je n'attribue même qu'à une vaine illusion, et à un malheureux travers d'esprit, les écarts où se perd le talent de M. Victor Hugo. C'est un regret sincère que j'exprime ici : car j'applaudirais volontiers aux succès qu'il pourrait facilement obtenir en renonçant à un système gothique de composition.

» — Il faudra pourtant le subii^; toute la jeunesse a adopté ce système.

» — Je n'en crois rien. La jeunesse raisonnable finira par en rire. Quant à la jeunesse qui n'est pas raisonnable, qu'importe son opinion ! Elle fera quelque bruit , et passera comme un songe. L'époque actuelle résiste à l'absurdité. L'espritde civilisation, qui a formé la littérature française dans le dix-septième siècle , qui l'a soutenue au dix-huitième , la maintiendra dans les voies delà raison. Nous avons déjeunes écrivains très spirituels, pleins de goût , de talent et de connaissances , qui n'abdiqueront jamais la gloire littéraire de la patrie , pour se traîner misérablement à la suite des littératures étrangères.

» — Pourriez-vous me citer ces écrivains qui vous donnent tant d'espérances ?

» — La plupart les ont réalisées, Casimir Lavigne , Béranger, se présentent au premier rang : Casimir Lavigne , d'un esprit

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étendu, d'un talent flexible; Béranger, inspiré quelquefois comme Lafontaine , et plus souvent comme Horace; tous les deux poètes populaires, parce qu'ils aiment leur pays, qu'ils ont pleuré sur ses malheurs , et vengé ses outrages. Je pourrais vous nommer encore M. Barthélémy et M. Méry , jeunes poètes dont la verve audacieuse . le rare talent et le goût éclairé donnent un démenti forme aux détracteurs de la haute poésie.

» Dans la prose , M. Villemain reste fidèle aux bonnes traditions , et écrit sur les lettres , comme il en parle, avec charme et éloquence. L'historien de Louis XI et de Philippe II , M. Alexis Dumesnil, inexorable apôtre de la vérité , flagelle d'une main puissante les vices de l'époque : il n'écrit pas, il burine; s'il ne corrige point, il châtie. Malgré les tentatives de M. de Barante , dont j'estime d'ailleurs le caractère et le talent , l'histoire ne sera point changée en chroniques dénuées de morale et de philosophie. Quelques jeunes écrivains de mérite l'ont ramenée à sa vraie destination;

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elle restera ce qu'elle doit être , l'institutrice des peuples et le tribunal des rois.

r> Le drame, non plus, n'est pas dans une décadence aussi complète que vous voudriez le faire croire. MM. Casimir Bonjour, Delaville d'Épagny, Mazères, ont réuni dans leurs pièces le talent du style, la vérité du dialogue, et l'esprit d'observation. Sur la scène tragique, de justes applaudissements ont accueilli diverses productions dans lesquelles le respect du bon sens n'exclut point la nouveauté des combinaisons (i).

» — J'ai une réclamation à vous présenter, dit mademoiselle Berthe. Je trouve un grand charme dans les poésies de M"'«^ Amablc Tastu. Il me semble qu'on ne saurait l'oublier sans injustice.

(i) On peut citer le Charles T^I Aa M. Lemercier, le Sigismond de M. Viennet, dont la muse patriotique a tant de titres à la faveur populaire.

» — Cette observation est bien placée dans votre bouche , ma chère Berlhe. M"'« Tastu fait honneur à son sexe par ses vertus modestes et la supériorité de son talent ; elle occupera , près de M'"« Dufrénoy , un rang distingué sur le Parnasse français. »

A ce mot de Parnasse , Joseph fit un bond sur sa chaise , comme s'il eût été piqué par un serpent.

Ce soubresaut fut remaniué avec surprise.

(( Je vois ce que c'est , dis-je un peu étourdiment : mon frère a une répugnance invincible pour les expressions empruntées de la mythologie.

» — Cela est vrai , répliqua-t-il avec vivacité : nous avons mis à V index toute cette phraséologie mythologique , que nous reléguons dans la vieille littérature ; elle n'a rien de pittoresque , et n'exprime que des choses vulgaires. On veut , à toute force , que le ca-

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ractèro de la langue française soit la claiic. Nous en avons décidé autrement ; nous sommes obscurs, parce que nous sommes profonds; nous nous comprenons mutuellement, et cela suffit.

» — Fort bien ; mais cela ne suffit pas au public. Vous croyez avoir de la profondeur dans la pensée parce que vous êtes ténébreux. Sachez que , si l'on voulait se donner la peine de soumettre à l'analyse les conceptions de vos écrivains , dont le style est si pédantesquement tourmenté , on n'y trouverait que desparalogismesoudes lieux communs. C'est en effet la profondeur dans le vide. Si la langue française, perfectionnée par le génie, l'emporte sur les autres , c'est précisément par ce caractère lumineux qui éclaire la pensée , et la fait entrer sans effort par toutes les issues de rintelligence. Cette (jualité si précieuse n'exclut ni la force , ni l'éclat ; mais il faut du savoir, du talent, du goût, pour se servir avec bonheur de cet instrument exquis de la raison et de la civilisation. Ce nVst que par un

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sentiment de faiblesse que vous abandonnez la langue de Pascal, de Bossucl , de Montesquieu, de Voltaire et de 3.-J. Rousseau, pour je ne sais quel jargon sophistique et bâtard , parfaitement assorti à la nullité des idées.

» Quant à l'emploi des termes mythologiques, l'abus incontestable qui en a été fait ne justifie pas la proscription de l'usage; il faut seulement s'en servir à propos. Voulez-vous (jue je vous cite un exemple de l'heureux emploi de ces expressions ? Dans la fable des Deux Amis , La Fontaine, en parlant d'un palais où règne le sommeil , dit :

Morphée avait touché le seuil de ce palais.

Cette image n'est- elle pas tout à la fois neuve, poétique et gracieuse. Je ne saurais parler de La Fontaine sans remarquer qu'aucun écrivain n'a plus étudié les anciens , et ne les a plus imités que lui : c'est en imitant qu'il est devenu inimitable ; mais aussi dit-il :

I) UN ROM AMIQin:. 20 l

Mon iinitalioii n'est point un csclfivagc :

Je ne prends que l'idée, et les tours, et les lois

Que nos uiaîtrcs suivaient eux-mêmes autrefois.

Sid'ailieursquelqueendroit, plein chez, eux d'excellen-

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence, [ce,

Je l'y transporte, et veux qu'il n'ait rien d'airecté,

Tâcliant de rendre mien cet air d'antiquité.

Je vois avec douleur ces routes méprisées :

Art et guides , tout est dans les Champs-Elysées (i).

» La Fontaine ne s'exprimerait pas antreîiient. aujourd'luii , et sa douleur serait sans doute plus vive, en voyant avec quelle présomptueuse légèreté et quel stupide dédain ou parle de Virgile et de Racine, les deux plus parfaits modèles de la grande poésie. Mais revenons à la mythologie !

» — Tout cela est bien usé, reprit Joseph. Votre Pluton, par exemple, est bien vieux ; ne serait-il pas temps de le mettre à la réforme ?

(ij Epître n M. Huet, évèque d'Avranches , en lui envoyant un Quintilien.

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)) — Croyez-vous que votre Satan avec sa queue ridicule et son pied fourchu soit un personnage plus poétique ? II n'y a rien d'usé pour le génie : il sait tout mettre en œuvre , tout rajeunir 5 mais il est sous l'empire de la raison, sans laquelle il s'épuiserait en conceptions monstrueuses. »

Jusqu'ici Joseph n'avait pas perdu un pouce de terrain ; mais il ne parlait plus avec la même conviction. On vo3^ait qu'il y avait lutte entre son amour-propre et son jugement. M. Dumont lui porta les derniers coups par les paroles suivantes :

c( Mon cher enfant , vous vous êtes laissé séduire par de vains sophismes, et surtout par la facilité de faire quelque bruit , à l'aide d'une coterie qui , en proclamant la liberté d'opinions et l'indépendance de la pensée, que personne ne conteste, veut dominer la littérature et la philosophie. Il faudrait , pour qu'elle eût quelques chances de succès, brûler nos bi])liothèques et refondre la société ; il faudrait qu'à sa voix, l'ignorance , la bar-

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baric , les idées supertitieuses, pussent voiler la raison humaine , éclairée par tant de lumières ; la tentative est folle et désespérée. Les oeuvres de génie qui ont illustre deux grands siècles, produit de ces profondes études de l'antiquité , de ces méditations philosophiques , enfin de ce classicisme dont le nom seul vous met en fureur , résisteront à toutes les attaques. Revenez donc à la raison !• ne vous séparez pas de ce génie de la civilisation, qui est l'àme de notre littérature, et qui assure sa durée. Apprenez qu'aujourd'hui nul ouvrage de l'esprit ne peut obtenir de succès s'il n'a un but moral et utile. C'est là le caractère dominant de l'époque, qui ne changera point, au gré de quelques rêveurs , mécontents des autres et d'eux-mêmes. Abandonnez donc une carrière stérile. Vous êtes jeune encore; vous pouvez vous livrer à d'honorables travaux , et tenir un rang d'homme dans la société, y)

Joseph jeta un regard sur la jeune fille , qui semblait attendre ses paroles avec intérêt, et répondit modestement, contre son usage :

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« Vos observations peuvenl être justes; mais elles ne sauraient changer l'état des choses. Les peuples , agités par de grandes catastrophes, témoins d'événements merveilleux, ont besoin d'émotions vives et puissantes, qui ne peuvent naître d'une littérature réglée comme l'ancienne littérature. C'est parce qu'il y a une fermentation générale parmi les peuples, qui tendent à «ne réforme radicale dans les rapports sociaux, dans les institutions politiques et religieuses , que nous aspirons à produire de nouvelles impressions, à créer de nouveaux moyens d'action sur le coeur et l'esprit de l'homme. Le génie classique , c'està-dire le génie que la raison domine et intimide , est arrivé au terme de sa carrière. Le génie romantique , donnant pleine liberté à l'imagination, commence la sienne ; s'il ne fait pas mieux , il fera du moins autrement : c'est déjà un mérite. Les nécessités de Vépoque ^ voilà notre meilleure apologie.

» — Je vous sais gré de ces remarques, parce qu'elles me ramènent à une question que j'ai légèrement touchée, et qui mérite un exa-

mon sérieux. Il s'agit de savoir si la littérature est l'expression de la société. Je vais expliquer ce qui donne à cette pensée de M. de Bonald une apparence de vérité.

)) Depuis l'invention de l'imprimerie , qui a mis à la portée du plus grand nombre un moyen facile de publicité , il y a eu , à chaque époque, deux espèces de littérature : l'une que j'appellerai littérature fugitive , l'autre qu'on peut nommer littérature yiormale ou régulatrice. La première réfléchit en eflPet le mouvement extérieur de la société : on y voit le caractère de l'époque , ses passions et ses préjugés; mais cette littérature passe avec les circonstances qui l'ont un moment soulevée. Quelques exemples me feront mieux comprendre. Dans le seizième siècle , la société fut agitée par les disputes de théologie et d'érudition scolastique. Il n'était bruit que de controverses religieuses, et de démêlés entre les érudits, qu'on nommait alors des savants; les hommes avides de renommée prenaient part à ces stériles débats. Il n'y avait alors de crédit et de célébrité que pour les écrivains qui

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