I^G LA CONVERSION
se joignaient à une secte, en soutenaient les dogmes, ou se passionnaient pour quelque ancien manuscrit. On ferait une immense bibliothèque de cette littérature contentieuse , expression de la société du seiziènie siècle • mais depuis long-temps elle n'inspire plus d'intérêt : elle est morte pour le public , et les auteurs qui l'ont cultivée sont ensevelis avec elle.
» Dans l'âge suivant , tandis que les querelles religieuses s'envenimaient encore , l'affectation du bel esprit devint une maladie de la société ; des partis se formèrent dans le sein même de l'église catlioli(jue , ainsi que dans la république des lettres 5 on se rangeait sous le drapeau de Jansénius ou sous les enseignes de Molina y on se partageait entre le sonnet de Joh et celui (ÏUranie. Les presses pouvaient difficilement suffire à l'attaque et à la défense. D'un autre côté, les récits interminables d'aventures romanesques mises sur le compte des héros de l'antiquité , les jeux frivoles de l'esprit, les ballades, les triolets, les fades madrigaux , inondaient la cour et la
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ville. Ces innombrables productions, où se réilceliissnit l'inia^e de la société qui les recherchait avidement, ont éprouvé le sort de la littérature pleine d'irritation du siècle précédent, avec un malheur de plus, je veux dire avec des souvenirs de mépris et de ridicule.
» Nous retrouvons le même phénomène dans le dix-huilième siècle. yVu commencenicnt de cette méuiorable époque, la corruption des mœurs , autorisée par l'exemple de la noblesse et tlu haut dérivé, domina la société 3 et une littérature énervée en reçut l'empreinte. De là , les théâtres de Campistron , de la Granij;c-Chanccl, et des autres impuissants iuiilaleurs de Racine; de là les romans de Crébiilon fils, les contes licencieux du chanoine Grécourt , les fadeurs de Eernard, de Dorai , du cardinal de iiernis. Celte école poétique , qui rejetait , comme celle d'aujourd luii , toute philosophie , occupe dans les lettres le rani; de Técole de Eouclur en })einture • Tune était digne de l'autre.
); 11 est donc, ainsi (|ue je v(îus i'ai dit.
une littérature où l'image de la société se reproduit, comme les objets se peignent dans une eau limpide; mais, comme la société est dans un état perpétuel de mobilité , son image passe avec elle. Venons maintenant à la grande littérature , indépendante des formes accidentelles de la société, qui constate et détermine les progrès de l'esprit humain : c'est là la vraie littérature, celle qui, prenant la raison, la vérité pour points de départ, ne se modifie qu'en se perfectionnant. Cette littérature, toujours vivante, ne reçoit en dépôt que les œuvres du génie et les productions du talent, consacrées à l'amélioration de l'homme et des sociétés. Dans le seizième siècle, c'est un Rabelais agitant sa marotte philosophique ; un Montaigne , un de Thou, qui traversent l'époque en dominateurs. Dans le siècle suivant, Pascal, Bossuet, Fénelon, sublimes moralistes; Corneille, Molière, Lafontaine, Racine , Boileau , puisent aux sources pures de l'antiquité , réunissent la force du génie à celle de la raison, et, au milieu du mouvement des cabales, des attaques de l'envie et des clameurs de la sottise , s'élèvent à une gloire immor-
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telle. Au dix -huitième siècle , Montesquieu, Voltaire, J.-J. Rousseau , loin de s'asservir à la mollesse d'une société viciée , s'en rendent maîtres; et , domptée qu'elle est, ils la poussent avec autorité vers un état progressif de perfectionnement. Aussi , que nous reste-t-il de cette foule d'écrivains qui , depuis le seizième siècle, ont eu leurs coteries, leurs preneurs , leur vogue d'un jour? Pas une seule pensée digne de mémoire. Mais ceux que l'on nomme aujourd'hui, avec une slupide ironie, les vieux classiques, sont entrés dans cette majestueuse littérature qui grandira avec la civilisation , en dépit de tous les pygmées qui voudraient se hausser sur ses débris.
» Venons maintenant à votre argument bannal, à ce que vous appelez, dans votre jargon alambiqué , « les nécessités de l'époque ! » Yoici , je crois , ce que cela signifie : Nous devons nous conformer aux goûts qui dominent la société. On veut du nouveau , du bizarre ; les esprits, lassés, mais non rassasiés d'émotions, s'ébranlent difficilement : il faut les frapper avec force. Les écrivains les plus
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audacieux peuvent seuls tenir l'attention captive. L'art aujourd'hui consiste à satisfaire un public qui ne lient compte ni de l'ordre dans la composition, ni de la justesse des pensées , ni de la correction du langai,'e ; il faut donner le frisson aux lecteurs pour enlever leurs applaudissements. La société , dé- ,L;ontée des réalités , s'élance dans le domaine de l'illusion. Des spectres, des cadavres, des bourreaux, l'enfer même : voilà ce qui l'émeut et lui plaît !
» J'accorde toutes ces propositions. Qu'en résulte-t-ii ? Que votre littérature, appropriée à ce {^oùt du moment, passera avec luij qu'elle subira la destinée des littératures esclaves de l'époque qui les vit naître. Un jour, qui n'est pas éloigné , on en rira de pitié , comme on se raille du pédantisme de Scaligcr, de la préciosité de l'hôtel Rambouillet , et des vers fleuris du cardinal de Bernis (i).
(i) Voltaire l'avait sunioininé Babet la bouqueliète. Ce caidiiial a cliauté un peu cyniquement les charmes de madame de Pompadour.
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» Sans doute, il y a satiété, inquiétude dans les esprits j mais c'est parce que rien n'est encore fondé ; parce que nous jouissons de la liberté avec étonnement , et presque comme d'un bien dont nous ne sommes pas dignes. Quand la société , rassurée sur l'avenir, jouira de ses droits dans toute leur plénitude , alors la raison reprendra son empire ; alors le calme sera la conséquence de l'ordre et de la règle ; l'imagination sera fixée dans de justes limites j le vrai et le beau s'allieront encore avec le génie.
)) Vous pouvez donc regarder comme une vérité incontestable que, de toutes les productions littéraires de l'époque, il ne restera que celles où le talent aura servi la civilisation. Cette littérature, que le temps ne saurait outrager, plane sur votre petite littérature de circonstance : et vous l'insultez parce que vous n'êtes pas faits pour l'apprécier. Vous ferez du bruit, elle aura de la gloire. L'avenir ne connaîtra ni vos dissertations pédantesques, ni vos romans atroces, ni vos drames patibulaires, ni vos poésies infernales, ni
tout ce fatras gothique dont la raison s'indigne et dont gémit le goût, , .<
» Je vous parle avec quelque sévérité , parce que je vous plains d'user votre jeunesse en puériles occupations ; tandis qu'avec votre intelligence et l'activité mieux dirigée de votre esprit , vous pourriez réussir dans les poursuites d'une honorable profession. »
Joseph, qui avait écouté attentivement les observations de son ancien professeur, lui répondit :
(( Je voisbicn que j'étais dans Terreur sur ce que je regardais comme une révolution dans les lettres. Vous m'avez montré que chaque époque a deux littératures qu'il ne faut pas confondre : l'une transitoire, et l'autre durable. J'abandonne volontiers la carrière poétique , où j'ai trouvé plus d'épines que de fleurs ; mais il faut pourtant que vous m'accordiez une chose, c'est que, depuis quelques années , la philosophie a fait de grands progrès : la découN erte des phénoinènes de con-
science*esi un événement qui renouvellera la science, et finira par éclaircir, mieux que M. de Montlosier , les mystères de la vie humaine.
» — Ceci vous regarde, dit M. Dumont au docteur Lefranc. Je ne m'occupe guère de métaphysique , et je consens volontiers à ignorer ce que je ne puis comprendre.
» — Mon cher ami , répliqua le docteur, en s'adressant à Joseph , votre prétendu perfectionnement philosophique n'est qu'une chimère. Dites-moi , je vous prie, si vous avez jamais vu des phénomènes de conscience ?
» — Oui certes, j'en ai vu aussi distinctement que je vous vois. Je me donne ce plaisir toutes les fois qu'il m'en prend envie.
)) — Je voudrais bien savoir comment vous faites pour vous procurer ces visions ?
» — Je me retire dans quelque lieu écarté où le mouvement des objets extérieurs ne
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peut nie distraire, et je m'écoute penser. Je ferme les yeux pour mieux voir ce qui se passe dans ma conscience, et je me Ijouche les oreilles pour mieux entendre ce qu'elle me dit. Je suis alors clans un système d'idées indépendantes des sensations matérielles ; les abstractions se réalisent et deviennent des entités ; j'aperçois clairement la causalité, l'objectivité, la subjectivité, et même la pluralité phénoménale. C'est un monde nouveau , qui n'a aucun rapport avec celui que nous habitons corporeîlement. Les faits que j'y vois sont liés les uns aux autres par des rapports intimes dont je travaille à saisir les lois. Voilà comment les enfans du siècle sont initiés aux plus sublimes secrels de la philosophie.
)) — Cette situation que vous vous procurez n'est pas un phénomène nouveau. Il a existé dans tous les temps et dans tous les pays, même chez les tribus sauvages, où le jongleur ]owc un grand rôle. C'est l'état d'extase, ou d'irritation cérébrale, excitée par une affection morbide, comme dans la catalepsie; ou produite par des moyens naturels agissant
sur une organisation débile , comme dans le somnambulisme. La permanence de cet état d'extase constituerait la folie. La Pythonisse, qui, au milieu de vapeurs enivrantes, éprouvait un accès d'enthousiasme; le faquir, qui , dans une inmiobilité absolue, tient les yeux fixés sur son nombril , et finit par voir le ciel ouvert; le cénobite, dont la solitude se peuple de fantômes; l'iiommede l'Orient, qu'une dose d'opium combiné avec des aromates plonge dans de voluptueuses rêveries , voient aussi clairdans leur conscience que les psycliologistes dans la leur ; seulement, ils n'ont pas la prétention de former uue science exacte des phénomènes qu'ils perçoivent.
» — Ainsi, vous neferiez aucune différence entre l'intelligence et la sensation ?
)) — Je sais que sans les sensations nous n'aurions point d'idées , et , par une conséquence nécessaire, que nous manquerions d'inteliigence. Si nos cerveaux n'étaient pas dans leur état normal , nous ne pourrions suivre la discussion qui nous occupe en ce moment. Il
peut y avoir sensation sans intelligence, comme dans les enfants nouveau-nés et les idiots ; il n'y a intelligence que par le moyen des sensations.
» Mais il y a des idées sur lesquelles les sens ne peuvent rien nous apprendre , telles que celles de la nature du principe intellig'ent, et des facultés qu'il possède. Voilà le domaine de la conscience ou du sens interne.
» Quant à la nature du principe intelligent , la conscience ne répète que ce qu'elle a appris par l'exercice des sens. Nous voyons un ouvrage , et nous concluons , d'après l'expérioncc que nous avons acquise , qu'il existe ou qu'il a existé un ouvrier. Nous contemplons l'admirable mécanisme de l'univers , nous en déduisons la conséquence d'un suprême ordonnateur; nous sentons que nous agissons avec un but déterminé , et nous affirmons , toujours par induction ou comparaison , que nous sommes guidés par un principe intelligent. Vouloir aller au-delà, vouloir déterminer sa nature, c'est folie. Notre orga-
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nisation s'oppose à ce que nous connaissions jamais la cause de notre organisation. Il faudrait que l'intelligence pût se séparer de ses organes pour se considérer et s'apprécier, chose impossible , même dans l'état d'extase, qui n'est lui-même qu'une excitation déréglée des organes de l'intelligence.
» — Voilà du matérialisme tout pur. Vous nous emprisonnez dans nos sens comme les animaux ; enfin... »
Joseph hésitait dans l'expression de sa pensée. Le docteur Lefranc lui dit avec un sourire : « N'ayez aucun scrupule; nous sommes accoutumés à ces sortes de syllogismes .
» — Enfin, vous êtes un athée !
» — C'est cela. Pure dialectique d'inquisition; et, comme l'accusation d'athéisme emporte avec elle une idée odieuse , les hommes passionnés pour leurs opinions l'ont toujours légèrement prodiguée. Dites-moi ce que c'est qu'un athée.
» — Un homme qui nie l'existence de Dieu.
» — Qu'entendez -vous par cette expression ?
)) — J'entends la cause première , ou la suprême intelligence.
» — Maintenant apprenez-moi ce qui vous fait conclure que je nie l'existence d'une cause première.
)) — 3e pensais que vous n'admettiez rien au-delà de l'organisation matérielle des êtres.
» — Vous vous trompez ! il faudrait être privé de toute raison pour nier l'existence d'une cause première, (jueles peuples adorent sous des noms divers. Le vrai philosophe sait seulement que tous les efforts de l'esprit humain ne sauraient parvenir à expliquer son essence , et le mode d'action qu'elle exerce sur la nature inerte ou animée. Ces questions sortent de la région philosophi{jur, pour en-
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Irer dans le domaine de la tliéoloi^ie; l'une et Fautre ne se tonclient que par un point , l'existence de Dieu.
» Les théologiens ont parlé de Dieu, dans tous les temps, avec autant d'assurance que s'ils l'avaient vu et connu familièrement ; ils n'ignorent aucun de ses penchants: ils disent qu'il est enclin à la jalousie et d'humeur vindicative. Comme ils savent ce qui lui est agréable et ce qui lui déplaît , ils enseignent par quelles cérémonies on peut désarmer sa colère, ou obtenir sa bienveillance. De là les systèmes religieux que le philosophe, qui n'a pas autant de foi que Pascal, ne saurait comprendre , parce qu'il n'a d'autre instrument d'appréciation morale que sa raison , mais dont il ne conteste ni le principe , ni les conséquences , et qu'il respecte dans la pratique , attendu que ces systèmes , renfermés en de certaines limites, peuvent être utiles aux sociétés.
))Le philosophe moraliste considère l'intelligence suprême dans un autra ordre d'idées.
Elle existe ; elle n'est point aveugle , car elle ne serait plus intelligence. L'homme se trouve organisé de manière que la société de ses semblables lui est agréable et nécessaire : elle a donc voulu qu'il fût sociable , c'est-à-dire susceptible des affections domestiques , de la pitié pour les souffrances d'autrui, de l'amour de l'ordre , enfin de toutes les qualités qui assurent la durée et le bonheur des familles réunies en société ; enfin, elle a placé au fond de son cœur le sentiment religieux , ce qui est une révélation d'elle-même. Je n'ai pas besoin de faire de ma conscience un théâtre de phénomènes, pour reconnaître les vérités d'où jaillit , comme conséquence naturelle , cette morale bienfaisante, que le but de toute éducation raisonnable doit être de développer, parce qu'elle seule peut former l'honnête homme et le bon citoyen. Maintenant , je vous demande si je suis athée.
)) — • Je me reproche une semblable accusation. Mais enfin quelle base donnez-vous à la morale ?
» — Une base indestructible ; je la pose rayonnante de lumière sur une vérité : c'est le phare que la raison élève pour sauver les sociétés au milieu des orages de l'opinion, et du naufrage des croyances imposées par l'autorité. ))
M. Dumont prit ici la parole.
c( C'est, dit-il, le plus grand service que la philosophie ait rendu à l'humanité. Mais puisque l'homme est naturellement religieux, il me seudole que le christianisme, religion de paix , d'amour et de charité, est la forme laplussublimc sous laquelle ce sentiment, ou, si vous l'aimez mieux, cet instinct, put se manifester.
» — Ma fille et moi nous pensons comme vous , dit M'"*^ Lefranc. En remplissant nos devoirs religieux , surtout en faisant de bonnes œuvres , nous sommes en paix avec nousmêmes , et nous croyons obéir aux lois de Dieu.