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EXTRAIT xMORTUAIRE DE Mme DE WARENS
Il existe, à la Bibliothèque de Chambéry, sous le n° 3168, un curieux ouvrage d'Arthur Young, intitulé : Voyage en France pendant les années ij8j-88-8ç et ço. Paris, chez Buisson, 1793, 3 volumes. — Né dans le comté de Suffblk, le 7 septembre 1741, mort à Londres, le 12 avril 1820. le célèbre agronome anglais visita Chambéry et fit un pèlerinage aux Charmettes. le 24 décembre 1789.
Par un hasard heureux, dit Léonce de Lavergne, l'époque de ce voyage de Young, en France, a coïncidé avec le commence-
UN PELERINAGE
ment de notre Révolution, et il n'existe dans nul autre ouvrage que le sien une peinture aussi vivante de notre grand mouvement national. Tout se réunit donc pour faire de sa relation un véritable monument, surtout pour nous, Français, qui ne possédons dans notre langue aucun document aussi complet sur l'état de notrcpays en 1789.
Voici le passage concernant Chambéry.Ia Savoie, les Charmettes et M"'6 de Warens. 11 est extrait du tome II, pages 88-94. Nous en respectons scrupuleusement l'orthographe :
« Le pays (d'Aiguebelle) jusqu'à Chambéry est beaucoup meilleur ; les montagnes, quoiqu'encore élevées, semblent graduellement se reculer ; les vallées s'élargissent et les coteaux sont mieux cultivés ; et vers la capitale de la Savoie, il y a plusieurs maisons de campagne qui animent la scène. Audessus de Maltaverne est Chàteau-Neuf, maison de la comtesse de ce nom. Je fus fâché de voir, dans le village, un carcan ou poteau seigneurial, auquel sont attachés une chaîne et un gros collier de fer, marque de l'arrogance de la noblesse et de l'esclavage
AUX CHARMETTES
du peuple. Je demandai pourquoi on ne l'avoit pas brûlé avec toute l'horreur qu'il méritoit? Cette question n'excita pas la surprise à laquelle je m'attendois, ce qui seroit arrivé avant la révolution française. Cela amena une conversation par laquelle j'appris que, dans la haute Savoie, il n'y avoit pas de seigneurs, et que les habitants étoient en général à leur aise, possédant de petites propriétés, et que la terre, en dépit de la nature, rapportoit presque autant que dans les pays moins élevés, où le peuple est pauvre et mal a son aise. J'en demandai la raison ? Parce qu'il y a par-tout des seigneurs. duel vice, ou plutôt quelle malédiction, que les nobles, au lieu d'être les bienfaiteurs de leurs pauvres voisins, n'en soient que les tyrans par leurs abominables droits féodaux ! N'y a-t-il donc rien que des révolutions, où l'on brûle leurs châteaux, qui puisse les engager à accorder à la raison et à l'humanité ce qu'on leur arrachera par la violence et par des émeutes ? Nous avions arrangé notre voyage de manière a arriver de bonne heure à Chambéry, afin de voir ce qu'il y avoit de
UN PELERINAGE
plus intéressant dans la ville, qui ne possède pas grand'chose ; c'est la résidence d'hiver de presque toute la noblesse de Savoie. La meilleure terre du duché ne rapporte pas plus de 60,000 liv. piémontaises de rente ; mais avec 20,000 liv. de rente on vit ici en grand seigneur. Quand un gentilhomme de campagne a 150 louis de rente, il passe ordinairement trois mois en ville ; ce qui fait qu'il en passe neuf fort mal à son aise à la campagne, afin de faire une pauvre figure pendant les trois autres à la ville. Ces fainéans sont cet hiver bien trompés, parce que la Cour a refusé d'admettre une compagnie de comédiens français comme à l'ordinaire ; — le gouvernement craint d'importer parmi les rudes montagnards l'esprit de liberté des Français. Est-ce foiblesse ou politique ? Mais Chambéry a, pour moi, des objets plus intéressans. Je brûlois de voir les Charmettes, le chemin, la maison de Mma de Warens, le vignoble, le jardin, en un mot, tout ce qui avoit été décrit par le pinceau de l'inimitable Rousseau. Il v avoit quelque chose desi délicieux,de si aimable dans son caractère, mal-
AUX CHAR.METTES
gré ses foiblesses, — sa constante gaieté et sa bonne humeur, — sa tendresse et son humanité. — ses spéculations d'agriculture ; — mais sur-tout l'amour de Rousseau a écrit son nom parmi le petit nombre des êtres dont la mémoire est unie avec la nôtre par des liens qu'il est plus aisé de sentir que de décrire. La maison est à environ un quart de lieue de Chambéry, en face du chemin plein de rochers qui conduit à cette ville, et le bois de châtaigniers est dans la \illée. Elle est petite et à peu-prés de la même grandeur qu'on bàtiroit, en Angleterre, une maison dans une ferme de cent arpens, sans le moindre luxe ou la moindre prétention ; et le jardin d'arbrisseaux et de fleurs est borné, et sans ostentation. La scène est agréable, étant si près d'une ville, et cependant, comme l'observe ce célèbre auteur, tout-à-fait isolée. Elle ne pouvoit que m'intéresser, et je la contemplai avec émotion ; elle me plut, quoique nous fussions dans la tristesse sans feuillage de décembre. Je parcourus quelques coteaux, qui étaient sûrement les promenades qu'il a si agréablement décrites. Je retournai
UN PELERINAGE
à Chambéry, le cœur plein de Mm" de Warens. Nous avions avec nous un jeune médecin, appelé M. Bernard, de Modane en Maurienne; c'étoit un homme aimable, qui avoit des liaisons à Chambéry ; je fus fâché de voir qu'il ne savoit rien du tout à ce sujet, sinon que Mm0 de Warens étoit morte. Je me procurai, avec quelques difficultés, le certificat suivant :
« Extrait du registre mortuaire de la paroisse de Saint-Tierre de Lemens.
« Le 30 juillet 1762, fut enterrée, dans le cimetière de Lemens, dame Louise-Françoise-Eléonore de la Tour, veuve du seigneur-baron de Warens, née à Vevay, dans le canton de Berne, en Suisse, qui mourut hier à dix heures du soir, comme une bonne chrétienne, après avoir reçu les derniers sacremens, âgée de soixante-trois ans. Elle avoit abjuré la religion protestante depuis environ trente-six ans, et avoit depuis vécu dans la nôtre. Elle termina sa carrière dans le fauxbourg Nesin, où elle résidoit depuis huit
AUX CHARMETTES
ans dans la maison de M. Crépine: elle a demeuré auparavant au Reclus pendant environ quatre ans, maison du marquis d'Alinge : elle a, depuis son abjuration, passé le reste de sa vie dans cette ville.
« Signé Gaime, curé de Lemens. »
« Je soussigné, curé actuel de ladite paroisse de Lemens, certifie avoir transcrit le présent du registre mortuaire de la paroisse de ladite place, sans y rien ajouter ou retrancher, et, après l'avoir collationné, l'avoir trouvé conforme à l'original ; en foi de quoi j'ai signé le présent. A Chambéry, le 24 décembre 1789.
« Signé A. Sachod, curé de Lemens. »
— Huit lieues.
Le 25. Je quittai Chambéry assez mécontent de ne pas en avoir vu davantage. Rousseau parle bien des habitants (1), et j'aurois
(1) S'il est une petite ville au monde ou l'on goûte la douceur de la vie dans un commerce agréable et sûr, c'est Chambéry. (Rousseau, Confessions. — Note de Young.)