UN PELERINAGE AUX CHARMETTES
désiré les mieux connoître. Ce fut le plus mauvais jour que j'eusse éprouvé depuis plusieurs mois ; un dégel froid, avec de la neige et de la pluie ; et cependant, dans cette affreuse saison, quand la nature offre à peine un sourire, les environs étoient charmans : tout étoit collines et vallons, couverts de tant d'arbrisseaux et d'herbes sauvages, que les traits étoient assez hardis pour l'irrégularité d'une scène de forêt ; elle étoit néanmoins tellement adoucie par la culture et les habitations, qu'elle paraissoit magnifique. Le pays est enclos jusqu'à la première ville de France, Pont-de-Beauvoisin, où nous dînâmes et couchâmes. Le passage d'Echîlles, taillé dans le roc par le souverain du pays, est un ouvrage noble et prodigieux. Nous arrivons à Pont-de-Beauvoisin et entrons encore une fois dans ce noble royaume, où nous rencontrons les cocardes de la liberté, et des armes entre les mains du Peuple; puisset-il s'en servir pour assurer sa tranquillité et celle de l'Europe ! — • Huit lieues.
Claude Boudet, chanoine régulier de Saint- Antoine, à Lyon, a publié divers ouvrages, entre autres : La vte de (M. de ^ossillion de Bemex, èvcquc et prince de Genève, — à Paris, chez Michel Lambert, rue Saint-Jacques, MDCCLI (175 1), — inscrit au N" 4367 de la Bibliothèque de Chambéry. Il dit dans la préface : « Je l'ai achevée (cette histoire) en 1742, mais divers contretems, qu'il est inutile de rapporter ici, en ont retardé l'impression jusqu'à ce jour. » Claude Boudet connut personnellement Mme de Warens ; voici comment il raconte sa conversion, dans la se-
conde partie de son ouvrage, au livre VII, pages 119 a 128 :
« A Evian, où il étoit allé présenter ses respects au Roi, qui s'y étoit rendu avec toute sa Cour, M. de Bernex fit une de ces conversions éclatantes dont le récit mérite de passer à la postérité.
« Françoise-Louise-Eléonore de la Tour, baronne de Warens, qui en fait le sujet, naquit à Vevay dans le canton de Berne; sa famille est marquée parmi les plus illustres du pays de Vaud. Comme elle étoit fille unique, son père s'appliqua avec d'autant plus de soin à lui donner une belle éducation. Les talens de la jeune Demoiselle ne tardèrent pas à se développer. Un esprit vif et pénétrant, un cœur bon et naturellement vertueux ne trouvent pas beaucoup de goût dans les amusements ordinaires au sexe ; aussi Mlle de la Tour, qui possédoit ces rares qualités dans un degré éminent, se livrât-elle a des occupations plus solides. La lecture faisoit ses délices. Elle étoit assez instruite, pour lire avec fruit ; elle avoit une mémoire assez heureuse, pour conserver
long-tems le souvenir de ce qu'elle avoit lu. Quoique la variété de ses connoissances lui .rendit agréable tous les bons ouvrages, sur quelque matière qu'ils fussent écrits ; cependant elle avoit un attrait particulier pour les livres qui traitent de la Religion. C'est ce qui l'engagea à lire attentivement l'Ecriture sainte, et à l'apprendre presque toute entière par cœur.
« Ayant ensuite étudié l'origine et les principes des différens cultes, qui partagent le monde chrétien ; elle eut bientôt lieu de soupçonner la fausseté de la Religion Protestante, dans laquelle elle étoit née. Elle entrevit du même coup d'œil, que le salut ne pouvoit être assuré que dans la communion de l'Eglise Romaine. Ces premières impressions restèrent gravées au fond de son cœur, malgré la diversion causée par les objets flatteurs qui l'environnaient. En effet, comme M"' de la Tour joignoit à la solidité de l'esprit les charmes de la figure les plus engageans, et que d'ailleurs, elle étoit l'unique héritière de l'un des plus riches et des plus nobles citoyens de Vevay.elle fut recherchée
l6 LA CONVERSION
par une foule de concurrens, entre lesquels le Baron de Warens obtint la préférence.
« Le contentement qu'il en eut, fut un peu altéré par les fréquentes indispositions de sa nouvelle épouse. Outre qu'elle étoit d'un tempérament délicat, une chute qu'elle avoit faite dans ses premières années, la rendait sujette à divers accidens. On chercha les moyens d'y remédier. Les Médecins conseillèrent les eaux d'Aix, et l'ordonnance fut exécutée. A son retour, la Baronne passa par Annecy. Un mouvement de curiosité la porta à visiter les reliques de S. François de Sales dans l'église du premier Monastère de la Visitation. C'est là qu'elle sentit l'attrait de la grâce, qui l'invitoit à renoncer aux erreurs, dans lesquelles le malheur de sa naissance l'avoit engagée. Elle conçut dèslors le dessein de les abjurer, lorsqu'elle auroit trouvé le moyen de le faire sûrement.
« Son retour à Vevay y ramena la joye et les plaisirs ; car c'était elle qui y faisait l'agrément des meilleures sociétés. Sa douceur, son enjouement, son goût et son génie rendoient sa conversation aussi utile qu'amu-
santé. L'année suivante, on lui ordonna de prendre une seconde fois les eaux. Elle se rendit pour cela à Amphion, qui est un lieu peu éloigné d'Evian, où la Cour se trou voit alors, de même que M. de Bernex, comme je l'ai dit ci-devant.
s< La présence de la Cour attiroit à Evian les personnes qualifiées des Provinces voisines. Lorsque la Baronne de Warens eut pris les eaux, elle s'y rendit, sans autre dessein que celui de s'amuser pendant quelques jours, car elle n'avoit point encore déterminé le tems, où elle devoit rentrer dans l'Eglise catholique.
« Elle assista fortuitement à un sermon, que l'Evéque de Genève prêcha dans l'église d'Evian, en présence de la Cour, où il traita à dessein plusieurs points de controverse, parce qu'il n'ignoroit pas qu'il y avoit beaucoup de Protestants dans son auditoire, et qu'il voulut essayer d'en toucher quelquesuns. Cette tentative eut tout le succès possible par rapport à M'"0 de Warens. L'heure où elle entendit ce discours fut l'époque de son entière conversion. Il s'éleva néanmoins
l8 LA CONVERSION
dans son esprit bien des doutes, qu'elle espéra de résoudre aisément par le moyen de celui dont Dieu s'étoit servi pour la retirer de l'erreur.
oc Dès que M. de Bernex fut retiré chez lui. elle lui fit demander secrètement audiance, et le prévint, sur ce qui devoit en faire le sujet. Le Prélat, qui sçavoit qu'il est des momens précieux, qu'il ne faut point laisser échapper, lui accorda sa demande à l'instant et la détermina au sacrifice que sa conscience exigeoit d'elle. L'Evêque de Genève attribua cette victoire à l'intercession de la Sainte Vierge, à qui il avoit adressé une prière courte et fervente ; ayant remarqué, durant l'entretien qu'il eut avec la Baronne de Warens, qu'elle étoit placée sous un tableau représentant la Mère de Dieu ; il se prêta néanmoins aux tempéramens, que la prudence sembloit exiger, dans la circonstance où se trouvoit la nouvelle Prosélyte. 11 consentit qu'elle retournât promptement à Vevay avant que de déclarer sa conversion, et qu'elle mit ordre à ses affaires, pour avoir le moyen de subsister honorablement en Sa-
vove, où elle avoit résolu de se retirer.
« La Providence en disposa autrement.
Malgré les précautions que M"'* de Warens avoit prises pour cacher ses démarches, elle fut à peine sortie de l'appartement du Prélat, que la nouvelle de son changement devint publique Dès le lendemain, ses domestiques l'abandonnèrent pour aller à Vevay, où cet événement avoit déjà jette le trouble et la consternation.
« Ce contre-tems inopiné, loin d'ébranler la résolution de la Baronne, ne servit qu'à raffermir son courage. Elle comprit, qu'en persistant dans le dessein de quitter la Religion Protestante, elle n'auroit aucun secours à espérer de sa famille. Mais cette vue ne l'étonna point. Elle fit a Dieu un généreux sacrifice de tous ses biens, dont en effet elle n'a jamais pu retirer la plus petite partie.
« Cependant, la tristesse des habitants de Vevay s'était changée en fureur ; ils vouloient a quelque prix que ce fut, ravoir celle qui faisoit l'objet de leurs regrets ; et darts leurs premiers transports, ils ne parloient pas de moins que de l'enlever à main armée
au milieu de la Cour, et de brûler Eviam On en vit même le soir un grand nombre attroupés sur le Port. Ces mouvemens, qui pouvoient avoir des suites, firent dire au Roi parlant à l'Evéque de Genève : « Vos conquêtes, {Monsieur, sont bien biuvantcs. » Pour prévenir le désordre, Sa Majesté fit partir sur-le-champ Mme de Warens. et lui donna sa litière avec quarante de ses gardes, qui lui servirent d'escorte et la conduisirent à Annecy. C'est dans cette ville, que le Roi lui accorda sa protection dans les termes les plus flatteurs, et lui assigna une pension, qui est une preuve éclatante de la piété et de la générosité de ce Monarque, quoiqu'elle n'ôte point à Mme de Warens le mérite d'avoir abandonné de grands biens, et une situation brillante au sein de sa patrie, pour suivre le Seigneur dans une terre étrangère.
« Ce Prince a réitéré plusieurs fois les mêmes assurances à cette Dame. Il lui a offert d'augmenter sa pension pour la mettre en état de vivre d'une manière conforme à sa naissance, si elle vouloit entrer au Palais au service de la Reine. Mais Mrae de Warens
témoigna qu'elle étoit désormais insensible aux honneurs et aux faveurs de la fortune : c'est sur ces maximes de détachement et de modération, qu'on l'a vue se conduire depuis sa conversion.
« M. de Bernex avait chargé le Supérieur du Séminaire du soin de son instruction, qui ne fut ni longue ni pénible. Son application, jointe à ses dispositions naturelles, la mirent bientôt en état de faire son abjuration. Le 8 septembre, jour de la fête de la Nativité de la Sainte Vierge, Mme de Warens rétracta publiquement les erreurs, dont elle avait fait profession. L'Evéque de Genève présida à cette cérémonie dans l'Eglise de S. François de Sales; et après avoir administré tout de suite le Sacrement de Confirmation à la nouvelle Convertie, il en prit occasion de faire une instruction pathétique aux assistans. La Frincesse Louise-Eleonore de Hesse-Rheinfels, sœur de la Princesse de Piedmont, laquelle avoit fait les fonctions de Maraine, et les Dames qui étoient présentes, ne purent retenir leur larmes, au récit détaillé que fit notre Prélat des circonstances singulières
qui avoient accompagné cette conversion, et elles applaudirent aux justes éloges du courage héroïque, avec lequel Mm0 de Warens avoit répondu aux inspirations de la grâce. L'exemple et les exhortations de cette Dame, valurent dans la suite bien d'autres triomphes à la foi Catholique. La Cour en ayant été informée par les relations de M. de Bernex, il reçût la lettre qu'on va lire, écrite par le premier chapelain du Roi, le 18 Décembre. a Monsieur, j'ai cent vingt livres pour la « pension d'une année de la petite nouvelle « Convertie que M"" de Warens tient au pre- '< mier Monastère de la Visitation. Je n'ai « pas manqué de faire remarquer au Roi ?e « zèle de cette pieuse Dame pour la conver- « sion des âmes, qu'elle a laissées dans le « pays de Vaud; et je ne doute pas que Sa « Majesté ne continue d'assister ceux qu'elle « attirera à notre sainte Religion, etc. »
« Le bruit de ces succès s'étant répandu dans les Provinces voisines, combla de joye tous les bons Catholiques. M. de Bernex reçût à cette occasion les complimens de MM. les Evêques de Belley et de Maurienne. Ce
dernier, François-Hyacinthe de Valpergue, voulant avoir part à ces bonnes œuvres; constitue, de son propre mouvement et sans en être sollicité, une pension de 200 livres à Mme de Warens, laquelle a été exactement payée pendant la vie de ce Prélat. Selon les termes de son Testament, la pension devoit être continuée après sa mort; mais ses héritiers (j'ignore sur quel fondement) se sont dispensés d'exécuter cette disposition. Mme de Warens, qui conserve dans un état médiocre les sentiments généreux que sa naissance lui a inspirés, n'a fait aucune démarche pour s'assurer la jouissance de ce legs.
« M. de Bernex a pareillement donné à cette Dame des marques de sa libéralité. Outre les secours abondans qu'il lui a procurés durant sa vie, il lui a légué par testament une rente viagère, hypothéquée sur les meilleurs effets de sa succession.
« Pour satisfaire pleinement la curiosité du lecteur sur l'article de M'"° de Warens, j'ajouteroi, qu'après avoir demeuré plusieurs années à Annecy, cette Dame s'est retirée à la campagne, près de Chambéri, dont l'air
convient, mieux à sa santé. C'est là que j'ai eu l'honneur de la saluer au mois d'Avril 1742, et d'apprendre de sa bouche quelques circonstances de sa conversion. Elle ne parle de M. de Bernex qu'en des termes qui expriment la reconnoissance et le respect, quelle conserve pour sa mémoire. Elle se rappelle les vertus qu'elle a admirées autrefois dans ce grand Evéque; et elle tâche de l'imiter dans son zèle pour la Religion, dans son détachement du monde, et dans sa charité envers les pauvres.
« Les soins que ce Prélat fut obligé de prendre, pour consommer l'ouvrage de la conversion de Mmede Warens, l'empêchèrent de commencer les visites Pastorales de cette année, avant le premier d'Octobre. . . »
Tout le monde, à Annecy, connaît l'hôtel de Savoie. Avec le presbytère de Saint- Maurice et le pâté de maisons compris entre la place de l'Hôtel-de- Ville et celle de Saint- François, il formait, autrefois, le premier Monastère de la Visitation, établi, là, dès 1612, lorsqu'il dut quitter la maison de la Galerie. L'édifice fut commencé en 1614,
l'église consacrée en 1618, année de la reconnaissance de l'Institut comme ordre religieux. Le corps de saint François y fut rapporté de Lyon en 1623. et celui de sai;.te Chantai ramené de Moulins en 1641. Le monastère et l'église reçurent de considérables agrandissements dés 1643. On y reconnaît encore la façade de l'église, consacrée en 1648 par Charles-Auguste de Sales, qui y fut enseveli. Mgr de Rossillon de Bernex reçut l'abjuration de Mma de YYarens, dans cette églisej le 8 septembre 1726.
LE
jV'.OXSEIGXEUR DE j^OSSILLON DE J3cRNEX
LE