‹ La conversion de Mme de Warens. Son père spirituel, Mgr de Rossillon de Bernex. Son séjour à la Visitation d'Annecy. La vérité sur la conversion d'après le témoignage du mari. La famille et l'entourage de Mme de Warens. Son habitation à Annecy. Le miracle de 1729. Mme de Warens en surveillance. La sincérité de sa conversion. D'après des lettres inédites et les documents de l'époqueChapitre 6 sur 15 · A S. E. MONSEIGNEUR LE GOUVERNEUR DE SAVOIE · texte numérisé non relu

A S. E. MONSEIGNEUR LE GOUVERNEUR DE SAVOIE

« J'ai l'honneur d'exposer très-respectueusement à Son Excellence le triste détail de la situation où je me trouve, la suppliant de daigner écouter la générosité de ses pieux

sentimens pour y pourvoir de la manière qu'elle jugera convenable.

o Je suis sorti très-jeune de Genève, ma patrie, ayant abandonné mes droits pour entrer dans le sein de l'Eglise, sans avoir cependant jamais fait aucune démarche, jusqu'aujourd'hui, pour implorer des secours, dont j'aurois toujours tâché de me passer s'il n'avoit plu à la Providence de m'affliger par des maux qui m'en ont ôté le pouvoir. J'ai toujours eu du mépris et même de l'indignation pour ceux qui ne rougissent point défaire un trafic honteux de leur foi. et d'abuser des bienfaits qu'on leur accorde. J'ose dire qu'il a paru par ma conduite que je suis bien éloigné de pareils sentimens. Tombé, encore enfant, entre les mains de feu Mgr de Genève (i), je tâchai de répondre, par l'ardeur et l'assiduité de mes études, aux vues flatteuses que ce respectable prélat avoit sur moi. Mn" la baronne de Warens voulut bien condescendre à la prière qu'il lui fit de pren-

(1) M. de Bernes, évêque de Genève, mort le 23 avril 1734. (Note de l'édition Lahure des Œnr,-< s complètes de J.-J. R.).

dre soin de mon éducation, et il ne dépendit pas de moi de témoigner à cette dame, par mes progrès, le désir passionné que j'avois de la rendre satisfaite de l'effet de ses bontés et de ses soins.

« Ce grand évêque ne borna pas là ses bontés; il me recommanda encore à M. le marquis de Bonac , ambassadeur de France auprès du Corps helvétique. Voilà les trois seuls protecteurs à qui j'aie eu l'obligation du moindre secours ; il est vrai qu'ils m'ont tenu lieu de tout autre, par la manière dont ils ont daigné me faire éprouver leur générosité. Ils ont envisagé en moi un jeune homme assez bien né, rempli d'émulation, et qu'ils entrevoyoient pourvu de quelques talens, et qu'ils se proposoient de pousser. Il me seroit glorieux de détailler à Son Excellence ce que ces deux seigneurs avoient eu la bonté de concerter pour mon établissement ; mais la mort de Mgr l'évêque de Genève et la maladie mortelle de M. l'ambassadeur ont été la fatale époque du commencement de tous mes désastres.

a Je commençai aussi moi-même d'être

attaqué de la langueur qui me met aujourd'hui au tombeau. Je retombai par conséquent à la charge de Mme de Warens, qu'il fau droit ne pas connoître pour croire qu'elle eût pu démentir ses premiers bienfaits en m'abandonnant dans une si triste situation.

« Malgré tout, je tâchai , tant qu'il me resta quelques forces, de tirer parti de mes foibles talens : mais de quoi servent les talens dans ce pays ? Je le dis dans l'amertume de mon cœur, il vaudroit mille fois mieux n'en avoir aucun. Eh ! n'éprouvé-je pas encore aujourd'hui le retour plein d'ingratitude et de dureté des gens pour lesquels j'ai achevé de m'épuiser en leur enseignant, avec beaucoup d'assiduité et d'application, ce qui m'avoit coûté bien des soins et des travaux à apprendre? Enfin, pour comble de disgrâces, me voilà tombé dans une maladie affreuse, qui me défigure. Je suis désormais renfermé sans pouvoir presque sortir du lit et de la chambre, jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de disposer de ma courte mais misérable vie.

« Ma douleur est de voir que Mmc de Wa-

rens a déjà trop fait pour moi; je la trouve, pour le reste de mes jours, accablée du fardeau de mes infirmités, dont son extrême bonté ne lui laisse pas sentir le poids, mais qui n'incommode pas moins ses affaires, déjà trop resserrées par ses abondantes charités, et par l'abus que des misérables n'ont que trop souvent fait de sa confiance.

« J'ose donc, sur le détail de tous ces faits, recourir à Son Excellence comme au père des affligés. Je ne dissimulerai point qu'il est dur à un homme de sentimens, et qui pense comme je fais, d'être obligé, faute d'autre moyen, d'implorer des assistances et des secours : mais tel est le décret delà Providence. Il me suffit, en mon particulier, d'être bien assuré que je n'ai donné, par ma faute, aucun lieu ni à la misère ni aux maux dont je suis accablé. J'ai toujours abhorré le libertinage et l'oisiveté ; et, tel que je suis, j'ose être assuré que personne, de qui j'ai l'honneur d'être connu, n'aura, sur ma conduite, mes sentimens et mes mœurs, que de favorables témoignages à rendre.

« Dans un état donc aussi déplorable que

le mien, et sur lequel je n'ai nul reproche à me faire, je crois qu'il n'est pas honteux à moi d'implorer de Son Excellence la grâce d'être admis à participer aux bienfaits établis par la piété des princes pour de pareils usages. Ils sont destinés pour des cas semblables aux miens, ou ne le sont pour personne.

« En conséquence de cet exposé, je supplie très-humblement Son Excellence de vouloir me procurer une pension, telle qu'elle jugera raisonnable, sur la fondation que la piété du roi Victor a établie à Annecy, ou de tel autre endroit qu'il lui semblera bon, pour pouvoir subvenir aux nécessités du reste de ma triste carrière.

« De plus, l'impossibilité où je me trouve de faire des voyages, et de traiter aucune affaire civile, m'engage à supplier encore Son Excellence qu'il lui plaise de faire régler la chose de manière que ladite pension puisse être payée ici en droiture, et remise entre mes mains, ou celles de M™8 la baronne de Warens, qui voudra bien, à ma très-humble sollicitation, se charger de l'employer à mes

besoins. Ainsi jouissant, pour le peu de jours qu'il me reste, des secours nécessaires pour le temporel, je recueillerai mon esprit et mes forces pour mettre mon âme et ma conscience en paix avec Dieu, pour me préparer à commencer, avec courage et résignation, le voyage de l'éternité, et pour prier Dieu sincèrement et sans distraction pour la parfaite prospérité et la très-précieuse conservation de Son Excellence.

« f.-J. Rousseau. »

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MME DE WAPx.ENS

Au lendemain de son arrivée à la Visitation d'Annecy, Madame de YVarens aurait écrit à une amie intime, à Villeneuve :

« Reconnois le caractère de celle que tu appellois ton amie. De quelque extravagance qu'on l'accuse dans le monde, de quelqu'étourderie qu'elle paroisse coupable à tes yeux, elle espère toujours être digne de ton attachement; ma conduite t'aura d'abord paru des plus blâmable. Avant de t'unir à cette foule de personnes, qui ne parlent et ne décident pour l'ordinaire, qu'après celles qui hasardent tout sans réflexion dans le monde, et quelquefois par passion, écoute-moi. et

tu reconnoîtras bientôt qu'il y a plus de courage, plus de grandeur d'àme dans ma façon d'agir, que d'étourderie.

« Tu te rappelles le contenu de la lettre que je t'envoyai, par l'exprès choisi au hameau, où je fus boire du lait avec ma Gouvernante ; tu te rappelle mes plaintes ; tu sais que c'est l'amour qui en étoit l'objet ; que c'est à mon amant, fugitif des contrées que j'habitois. quand je ne pouvois plus vivre sans lui, que je devois le commencement du dégoût qui m'assiégoit, et des chagrins domestiques qui m'obsédoient : que c'est à un mariage que mon père cherchoit à me faire faire avec le cruel M. de Warens, que je devois le dessein de m'enfuir de la maison ; quec'étoit pour aller chercher celui qui m a voit ravi le repos, et à qui on vouloit m'enlever, en me forçant d'être parjure solemnellement à la face de tout mon pays. Eh bien, tu me fis des représentations; tu m'annonças que j'ailois me déshonorer, porter le trouble dans ma famille, m'avilir même aux yeux de mon amant. Tu me disois d'un ton absolu, que je devois me soumettre aveuglement aux vo-

lontés de mon père ; j'ai suivi tes conseils, et voici quel en est le résultat affreux.

« Je suis loin de t'en vouloir le moindre mal ; je ne prétends pas même t'en faire des reproches ; on n'en fait qu'aux coupables : tu ne l'est pas, et je la suis seule. Tu ne pouvois pas pénétrer dans l'avenir, ni deviner les désordres que cette union fatale alloit entraîner. Je sais que je ne devois écouter que mon cœur, parce qu'alors l'égarement où je me serois livrée, m'auroit rendue moins criminelle, au-lieu que par ma fuite tardive, par mon peu de courage et mes irrésolutions, je me suis rendue coupable de plusieurs crimes.... Esclave de mon amour, je n'aurois eu qu'un seul tort à me reprocher, en fuyant la maison de mon père ; mais aujourd'hui qu'ai-je fait? je ne me suis pas seulement rendue criminelle à ses yeux; mais je lui ai encore attiré les. reproches cuisants qu'il va essuyer de la famille de Warens, à laquelle je suis unie... Je vois M. de Warens qui m'aimoit, et dont j'ai abandonné les foyers, (quand je n'étois plus ma maîtresse, et quand je lui appartenois selon les loix) ;

je le vois, dis-je, verser des larmes, devenir furieux, donner des ordres pour me faire arrêter ;... je le vois confus aux yeux de ses amis, déshonoré, flétri dans l'opinion publique... O funeste ascendant des préjugés!

pourquoi faut-il qu'un époux soit la victime des égarements d'une femme qui fuit pour éviter ses embrassements ? N'est-il pas assez puni d'être détesté?

« J'aurois suivi tes conseils, même après mon mariage, chère amie, si la calomnie n'eût réveillé la mauvaise humeur de M. de Warens, et allumé sa jalousie, au point que je ne pouvois plus regarder personne, sans que ce fût un amant. Hélas ! qu'il jugeoit mal de mon cœur ! Je n'aimois que celui qui m'avoit fui ; et tout ingrat qu'il me paroissoit, rien ne pouvoit l'arracher de mon cœur... Oui... je l'avoue, dans les bras de M. de Warens, qui me chérissoit, je brûlois d'une flamme criminelle ; je n'y voyois que mon amant ; c'est lui que je croyois serrer ; c'est sur ses lèvres que je croyois coler les miennes. Mes baisers étoient faux , l'Eternel en est témoin ; mais cette flamme lui

garantissoit que je n'aurois point profané le lit nuptial en recevant effectivement les baisers d'un autre. Le mariage m'avoit livré à M. deWarens; ilpossédoit tout malgré moi; mon cœur seul me restoit... Hélas ! qu'on me pardonne si je me livrai aux égarements de mon imagination. Ah! mon amie, ne me crois pas si coupable... Ce qui rne détermina absolument à m'enfuir, j'en fais la confession, c'est que je n'ai jamais pu être fausse impunément, et que j'ai voulu éviter les fureurs de M. de Warens.

« Enfin, obsédée par le remords d'être parjure à mon amant , persécutée par mon mari, il n'en fallut pas davantage pour me décider à partir. A la nuit tombante, je me rendis au port; des bateliers me conduisirent à Evian. C'est ainsi que je me suis soustraite à la jalousie tyrannique de mon époux, m'affranchissant de l'esclavage du mariage. J'arrivai effectivement dans le Chablais ; je fus présentée au Roi ; je lui demandai sa protection, je l'obtins; je vins à Annecy par ses ordres ; j'entrai ensuite à la Visitation où je suis....

« Hélas, mon amie ! que j'y ai besoin de tes conseils, que je voudrois t'avoir auprès de moi!... mais hélas ! j'ai pris mon parti, je ne reverrai jamais le pays de Vaud ; c'est pour toujours que je l'ai fui... Ce qui m'afflige dans ma solitude, c'est de n'y voir que des personnes qui me parlent journellement d'abjuration... Le Ciel a-t-il voulu me punir?... Oh, amie ! tu sais l'empire qu'ont sur les cœurs, les premières notions de la religion que l'on a sucée avec le lait : je te l'avoue, je me sens de l'aversion pour ceux qui cherchent à profiter de mes revers, pour me orcer à embrasser le catholicisme... Oh dans quelle perplexité je me trouve plongée ! Si je te voyois un seul moment, que de choses je répandrois dans ton sein ! . . . Conseille-moi, écris-moi, je t'en conjure, si je dois retourner dans mon pays... mais non... écris-moi seulement dans mon hermitage, écris-moi que tu seras mon amie jusques à la mort... Adieu... j'embrasse M. Perret; tâche dem'excuser à ses yeux. Adieu — »

Avant son mariage, Madame de Warens aurait déjà résolu de s'enfuir, mais auprès de

son amie. Elle lui écrivait alors, d'une lieue de la Tour :

s< Tu m'as souvent repétée , chère amie, que l'amour feroit tous mes malheurs; que les nuits entières que je donnois aux lectures romanesques , préparoient mon cœur à la tendresse; que la musique et les concerts seroient funestes à mon repos. Je riois, je folâtrois quand tu cherchois à m'instruire : maintenant qu'il n'est plus temps, je voudrois t'avoir écoutée. Tu me disois encore, s'il t'en souvient, que les hommes n'étoient que faux et cruels : tu me disois vrai ; et si je t'avois crue, je vivrois en paix, au-lieu que je ne vois plus dans les murs que j'habite, que des vautours acharnés pour me ravir à la félicité.

« Mon père même, celui à qui je dois le jour, est de ce nombre : le cruel vient de m'annoncer qu'il faut que j'aille aux marches de l'autel consacrer ma perfidie, m'avouer parjure aux yeux de l'Eternel, démentir du cœur ce que ma bouche pourroit proférer. Hélas! tendre amie, tu m'entends, tu connois mon cœur, tu sais mes inclina-

tions ; eh bien, on veut m'unir par les liens sacrés du mariage, à un homme que je déteste autant que j'adore l'amant qui m'a fui. L'époux qu'on veut me donner, est M. de Warens, fils aîné de M. Villardin de Lausanne. On m'assure chaque jour qu'il a delà fortune : c'est à mon âge ce qui m'inquiète le moins; ce n'est pas là où gît le bonheur, il gît dans la satisfaction du cœur. Je ne vois donc d'autres moyens pour me soustraire aux entraves que l'intérêt et l'ambition de mon père veulent me forger, que celui de fuir la maison paternelle; je suis décidée à le faire, j'irai seule chercher celui qui m'a ravi la félicité...

« Pour exécuter mon dessein, il ne faut que du courage de mon côté, et de la complaisance de ta part. Promets-moi de me recevoir chsz toi ; je suivrai de près le messager qui te porte cette lettre ; je n'en dirai pas un mot à ma gouvernante ; elle est à mes côtés dans le moment que je t'écris. Elle me demande à chaque ligne, ce que je trace : je lui assure que c'est pour te faire part de mon mariage, auquel la cruelle m'engage, mal-

gré l'amour dont elle sait que je suis éprise. Tout le monde semble d'accord pour me tromper et me trahir. . .

« Tout ce qui me fâchera en fuyant, c'est le chagrin que je vais répandre dans le cœur d'un père qui me tourmente innocemment, et s'est imaginé assurer mon bonheur, en me choisissant un époux ! Je m'abuse. . . Que les pères sont cruels! S'ils aimoient leurs enfants, ne consulteroient-ils pas leurs inclinations? Ils n'écoutent au contraire que l'ambition et le vil intérêt. ... ; ils les sacrifient. . .

O mon père ! je vais donc vous attrister ; que de larmes vous allez verser sur ma fuite? Quoi qu'il en soit, mon parti est pris. J'attends ta réponse; ton ami de. . . . »

L'amie, plus sensée, aurait répondu :

« J'étois à la laiterie, lorsque la femme qui en a le soin, me dit qu'on me demandoit. Je sortis ; le messager que tu m'as envoyé, me remit ta lettre; il n'avoit pas besoin de me dire qu'elle venoit de toi ; j'ai tout de suite reconnu ton écriture; je tremblois en rompant le cachet : je craignois pour toi, quelques-unes des suites funestes qui accom-

pagnent ordinairement l'amour. Je ne pouvois me calmer ; je lus avec rapidité cette lettre : j'y ai très bien reconnu à chaque ligne le style, que les lectures romanesques t'ont rendu familier, les idées folles que tu as puisées dans les volumes que tu dévoroisde nuit, assise au chevet de ton lit, et les sentiments que ne cessoit de t'inspirer celui que tu chéris encore. Je t'assure que je ne me suis tranquillisée, que lorsque j'ai vu qu'il n'y avoit pas tout le mal que je îrfétois d'abord imaginé. Il est vrai que l'amour t'égare ; mais quand on est susceptible de réflexion, comme tu m'as toujours paru l'être, on doit se faire une raison.

« Tu sais, tendre amie, qu'une folie est bientôt faite, mais qu'elle se répare difficilement. Quoi! éviter un mariage, que ton père croit pour toi le souverain bien ; tu veux le fuir, tu veux payer les soins paternels par une étourderie, qui le mettra au tombeau ! tu veux le désespérer ? Songe qu'en croyant le punir d'un crime dont il est moins coupable que tu ne le penses, tu vas devenir pariticide, tu vas te déshonorer aux

yeux de l'univers entier, tu vas devenir l'opprobre de ton sexe, qui ne cherche à tout instant que les moyens de se nuire. Oh ! que tu va donner à la médisance et à la calomnie un vaste champ pour s'égayer à tes dépens! que ne hasardera-t-on pas sur ton compte? Tu es belle, tu as de l'esprit, tu dois avoir des rivales; songe donc quelles seroient trop satisfaites, si tu te laissois entraîner à l'extravagance que tu médites : pour les punir, reste à Vevey.

« Je dois te dire encore que la plupart des jeunes Demoiselles qui ont soupçonné ton intrigue, ne tarderoient pas de publier que tu as été cacher le fruit de tes amours dans l'étranger, ou que tu as suivi un amant qui t'avoit abandonnée, pour courir

à ses genoux, lui redemander la vie

Que l'amour-propre, que l'honneur, la fierté et l'orgueil de ton sexe se fassent entendre au fond de ton cœur ; tu dompteras bientôt un fol amour. . . Pense aux larmes que ta fuite feroit verser à ton père, à tous tes parents et à moi... Cet homme que tu regrettes, vaut-il la peine que tu te déshonores? Sais-

tu s'il ne t'a pas oubliée, et s'il n'est point un ingrat?... Pense que tu te creuses un cachot horrible en allant affronter mille dangers pour le chercher dans les lieux qu'il habite. Ton père te fera sûrement poursuivre; tu pourras peut-être te déguiser, et être ignorée quelques heures ; et bientôt reconnue, tu seras ramenée captive. . .

« Comment peux-tu me demander un asyle? Voudrois-je pour l'Univers entier, coopérer à ta fuite ? Je te chéris trop, pour t'aider à te plonger dans l'abyme. Crois-moi, laisse cette fatale idée, je suis sans passion dans ce projet, j'en vois mieux que toi tout le danger. Tandis que tu crois toucher au port, je vois l'orage et la tempête se former sur ta tête. . . Je ne peux donc absolument te recevoir. .. Tu m'en voudras mal; mais revenue de tes égarements, tu m'en chériras davantage : c'est alors que tu reconnoitras qu'une amie sincère t'a retirée, comme par la main, du bord du précipice où tu étois prête à te jetter. J'en appelle au calme de. ta passion; et je suis sûre que dans ces moments maîtresse de toi-même, si j'avois été assez

insensée pour seconder ton projet, tu m'accablerois de reproches les plus cruels.. Pour éviter toutes les sollicitudes et les désordres qu'une semblable conduite entraîneroit, suis les volontés de ton père; et situ es malheureuse, réfléchis qu'il vaut mieux l'être avec honneur, que d'être heureuse déshonorée.

Et qui sait si tu serois heureuse ? Quoiqu'il en soit, garde-toi de faire des folies... J'ai vu plusieurs fois M. de Warens ; c'est un homme assez ordinaire, il est vrai, qui se passionne aisément, jaloux a l'excès; tout cela ne doit point t'allarmer, dès que la jalousie est la compagne inséparable de l'amour... Du caractère dont je le connois, tu passeras d'heureux jours; c'est-làtout ce que je peux te dire...

« Je renvoyé le messager avec ma lettre, et te recommande le mariage ; telle est mon ordonnance... Tu es jeune et belle, il n'en faut pas davantage pour t'égayer dans ce lien... Ne m'écris absolument plus, que lorsque selon le vœux de ton père et les miens, tu seras unie à M. de Warens... Ton amie...»

"j6 MADAME DE WARENS

Insérées à la fin des Mémoires de madame de Warens publiés par le général Doppet, ces lettres son évidemment apocryphes, comme le volume qu'elles terminent. Elles ont néanmoins le mérite de nous fixer sur la tradition acceptée à Chambéry, vers la fin du xvnr siècle, laquelle attribuait la conversion de madame de Warens aux conséquences d'une intrigue galante. La baronne s'était mariée à quatorze ans, en avril 17 13. Est-il admissible qu'une enfant écrivît la lettre passionnée qui précède ces lignes ; est-il croyable qu'une jeune femme quittât le foyer conjugal par simple dépit d'amour? Non.

Rousseau a créé cette légende, évidemment sur la version que la baronne mit elle-même en œuvre. Il dit, en effet, dans ses Confessions, partie I, livre II : « Elle avait épousé fort jeune M. de Warens, de la maison de Loys, fils aîné de M. de Villardin, de Lausanne. Ce mariage, qui ne produisit point d'enfants, n'ayant pas trop réussi, madame de Warens, poussée par quelque chagrin domestique , prit le temps que le roi Victor-Amédée était à Evian, pour passer le lac et venir se jeter

aux pieds de ce prince , abandonnant ainsi son mari , sa famille et son pays, par une étourderie assez semblable à la mienne, et qu'elle a eu tout le temps de pleurer aussi. » Avec Boudet, nous avons entendu l'apologiste ; chez Rousseau, c'est toujours l'amant qui parle. Ainsi, il ajoute, à propos du séjour de madame de Warens à la Visitation : « Ses erreurs lui vinrent d'un fonds d'activité inépuisable qui voulait sans cesse de l'occupation. Ce n'étaient pas des intrigues de femmes qu'il lui fallait, c'étaient des entreprises à faire et à diriger. Elle était née pour les grandes affaires. A sa place, madame de Longueville n'eût été qu'une tracassière ; à la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l'Etat. Ses talents ont été déplacés ; et ce qui eût fait sa gloire, dans une situation plus élevée, a fait sa perte dans celle où elle a vécu. Dans les choses qui étaient à sa portée, elle étendait son plan dans sa tête et voyait toujours son objet en grand. Cela faisait qu'employant des moyens proportionnés à ses vues plus qu'à ses forces, elle échouait par la faute des autres ; et son

projet venant à manquer, elle était ruinée où d'autres n'auraient presque rien perdu .Ce goût des affaires, qui lui fit tant de maux, lui fit du moins un grand bien dans son asile monastique, en l'empêchant de s'y fixer pour le reste de se jours, comme elle en était tentée. La vie uniforme et simple des religieuses, leur petit cailletage de parloir, tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui, formant chaque jour de nouveaux systèmes, avait besoin de liberté pour s'y livrer. Le bon évêque de Bernex, avec moins d'esprit que François de Sales, lui ressemblait sur bien des points ; et madame de Warens, qu'il appelait sa fille et qui ressemblait à madame de Chantai sous beaucoup d'autres, eût pu lui ressembler encore dans sa retraite, si son goût ne l'eût détournée de l'oisiveté d'un couvent. Ce ne fut point manque de zèle si cette aimable femme ne se livra pas aux menues pratiques de dévotion qui semblaient convenir à une nouvelle convertie vivant sous la direction d'un prélat. Quel qu'eût été le motif de son changement de religion, elle fut sincère dans celle qu'elle

avait embrassée. Elle a pu se repentir d'avoir commis la faute, mais non pas désirer d'en revenir. Elle n'est pas seulement morte bonne catholique, elle a vécu telle de bonne foi; et j'ose affirmer, moi qui pense avoir lu dans le fond de son àme, que c'était par aversion pour les simagrées, qu'elle ne faisait point en public la dévote : elle avait une piété trop solide pour affecter de la dévotion. »

De son côté, Doppet, dans les Mémoires de madame de IVarens, fait tenir à la baronne le langage suivant, à propos de son séjour à la Visitation :

« Accueillie et comblée des bontés de toutes les Dames Religieuses, comparant mon état à celui de mon mariage, et ma nouvelle habitation au ménage que je venois de quitter, je jouissois de mon triomphe; j'attendois avec plaisir le moment de faire ce qu'on appelle abjuration. Cette cérémonie devoit rompre tous mes engagements passés ; l'image de l'amant que j-'avois adoré, n'étoit plus rien pour moi. Enfin, ce jour tant désiré arriva ; je prononçais mon abjuration dans le dessein de passer le reste de mes jours au

8o MADAME DE WARENS

fond d'un cloître. La vie des Religieuses, m'ayant jusqu'alors semblé exempte de troubles, je me félicitai de l'avoir connue. Mais hélas ! un peu plus familiarisée avec ces Dames, j'eus bientôt occasion d'apprendre de quelques-unes d'entr'elles, que ces grilles monastiques n'excluent pas les chagrins du monde. Quel fut mon étonnement, lorsque dans la confidence d'une jeune Religieuse, je fus instruite, que ni les prières, ni les vœux, ni le voile, que rien enfin ne pouvoit éteindre les feux de l'amour ? Jugez de ma surprise, lorsque, plus au fait de toute la maison, je vins à débrouiller parmi celles qui l'habitoient, un esprit d'intrigue, une jalousie qui les portoient jusqu'à se haïr entr'elles, et même se persécuter. Je vis ces couches saintes et solitaires plus d'une fois arrosées par les larmes de quelques victimes, à qui la tyrannie des parents avait seul fait subir le joug. Sensible, comme je l'ai toujours été, le bonheur de quelques Religieuses pouvoit-il me fermer les yeux sur l'infortune de celles que je voyois vivre dans les larmes ? Je cherchois à diminuer l'amertume de

leurs chagrins, mes tentatives furent inutiles... J'eus recours à la fuite; c'étoit le seul parti que j'avoisà prendre pour me soustraire à un spectacle qui me déchiroit l'ame.

« Je suis loin de chercher à blâmer ce qui se pratique dans la Religion Romaine ; mais elle me paroîtroit bien cruelle, si elle autorisoit les pères et mères à ouvrir à leurs enfants des tombeaux où ils meurent chaque jour, chaque heure, chaque minute. Ces sépulcres sont d'autant plus affreux, que la vie s'y peut conserver, quoiqu'elle y soit cent fois pire que la mort.

« Quoi de plus effrayant que de voir une jeune personne dont le cœur est encore fermé à toutes les passions, venir couronnée de fleurs, se présenter au pied des autels d'un Dieu clément, faire un vœu qui outrage les fins du Créateur, en promettant solemnellement de renoncer aux appas du monde qu'elle ne connoît pas ? Cette innocente victime souvent interrompt par mille sanglots, les paroles fatales que la superstition lui suggère, ou que la cruauté d'un père lui arrache. Sent-elle la force de ce qu'elle vient

de promettre par un serment que l'Eternel a rejette d'avance ?... Elle n'est, hélas ! vertueuse, que parce qu'elle ignore tout : elle dépouille sans frémir les ornements dont on l'a parée ; elle se couche innocemment sous un drap mortuaire, autour duquel ses compagnes attendries, chantent sur un ton triste et lugubre, les dernières prières qu'on fait ordinairement pour les morts. Le son des cloches apprend à la société qu'une fille, à peine sortie de l'enfance, vient de renoncer à la douceur d'être mère, au plaisir de faire le bonheur d'un époux... La plume m'échappe, les expressions me manquent, le souvenir de cette lugubre cérémonie m'arrache encore des larmes... Passions cruelles ! quoique vous sovez filles de la nature, respectez la cellule de cette jeune vierge, laissez-la jouir en paix des fruits de sa résolution... Souhaits inutiles ! le temps fuit ; les jeûnes et les cilices sont des armes trop foibles pour vaincre la nature ; le cœur parle, et le désespoir vient y régner pour toujours. Tirons un voile sur ces demeures saintes ; le respect m'arrête... »

Or, tout cela n'est que légende.

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