‹ La conversion de Mme de Warens. Son père spirituel, Mgr de Rossillon de Bernex. Son séjour à la Visitation d'Annecy. La vérité sur la conversion d'après le témoignage du mari. La famille et l'entourage de Mme de Warens. Son habitation à Annecy. Le miracle de 1729. Mme de Warens en surveillance. La sincérité de sa conversion. D'après des lettres inédites et les documents de l'époqueChapitre 7 sur 15 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

LA CONVERSION DE M™ DE WARENS d'après le témoignage du mari

La Bibliothèque universelle et Revue Suisse a publié, dans son tome XXIIe (89me année, troisième période), n° 65, mai 1884, — Lausanne, chez GeorgesBridel, place de la Louve, — une étude de la plus haute importance, intitulée : Madame de Warens et son Mari, un document inédit, par Albert de Montet et Eugène Ritter.

La famille de Loys leur ayant ouvert l'accès de ses riches archives, ces publicistes ont mis la main sur un document de premier ordre, une longue lettre que M. de Warens écrivit sur la fuite de sa femme et sur

la visite qu'il alla lui rendre à Annecy, en septembre 1726.

Cette lettre fut écrite six ans après la fuite de Mme de Warens, pendant un long séjour que son mari fit en Angleterre. Il l'adressait à son beau-frère. M. deMiddes, pour lui fournir les moyens de répondre à une requête présentée au Sénat de Chambéry par Mme de Warens. qui avait fait mettre un séquestre sur les biens que la famille de Loys possédait en Savoie.

Voici le document :

« Ta lettre, mon très cher frère et amir du 5e du courant nouveau style, m'a fait d'un côté un vray plaisir en m'apprenant que toute la famille jouit d'une parfaite santé, et par les nouvelles assurances que tu m'y donnes de ton amitié , qui me sera toujours très chère.

« De l'autre, elle m'a mortifié extrêmement en y voyant les nouvelles persécutions que la Savoyarde me suscite, et surtout les

insinuations calomnieuses et les voyes indignes qu'elle met en usage pour arriver à son but. Il y a longtemps que j'aurois vu avec plaisir que mon père eût retiré les sommes qui lui sont dues en Savoye, parce que j'ay toujours craint quelque croc-en-jambe de ce côté-là. Cependant la tentative que ma déserteuse fit en 1728 pour rentrer dans ses prétendus biens, et en empêcher la vente, ayant été sans succès, et elle étant restée dès lors dans le silence., quoyqu'elle n'ignorât pas que Messieurs de la Bastie et Le Jeune fussent débiteurs de mon père, je me flattois d'être à l'abri de ses poursuites. J'étois enfin parvenu à l'aide des deux meilleurs médecins, le temps et la réflection, à regarder en stoïcien cette époque tragique de ma vie, et à supporter avec patience la situation fâcheuse dans laquelle elle m'avoit mis. Cette dernière attaque m'a été un coup de foudre. « Je n'ay pu parcourir la copie que tu m'as envoyée de la requête présentée au Sénat de Chambéry, sans être pénétré de la douleur la plus vive en la voyant remplie de faits supposés, de circonstances entiè-

rement contraires à la vérité , et mes démarches les plus innocentes déguisées sous les plus noires couleurs. Un procédé si noir a retracé si vivement dans mon esprit l'idée de tous mes malheurs, et m'a si fort frappé, que dévoré par un chagrin que j'étois obligé de concentrer en moy-même pour ne le laisser paroître à personne, j'ai été absolument hors d'état, pendant deux ou trois jours, d'écrire trois lignes de suite. Enfin, revenu un peu de mon étourdissement et sentant la nécessité de te répondre au plus tôt, je le fais le quatrième. Mais mon esprit est encore si agité que je suis forcé de quitter et reprendre la plume à tout bout de champ ; n'ayant aucun de mes papiers avec moy, il m'afalû travailler de mémoire, et si je n'avois pas eu la précaution de faire brouillon sur brouillon, pour ranger un peu mes idées, tu n'aurois rien compris à mon galimatias ; encore crains-je fort que ma lettre ne s'en sente.

« Je n'ajouteroi rien à ce préambule, qui n'est déjà que trop long, si ce n'est que je me flate que les insinuations malicieuses,

contenues dans la requête de question (i), ne feront aucune impression sur l'esprit des personnes de qui j'ay l'honneur d'être connu, et qu'elles me rendront justice. J'ay lieu de l'espérer, puisque ma conduite les a parfaitement démenties, et que d'ailleurs cet écrit est un tissu de mensonges d'un bout à l'autre, qui sont même si grossiers qu'ils sautent aux yeux. Malgré tout cela, comme rien n'est plus cher à un honnête homme que son honneur et sa réputation, et n'ayant rien à me reprocher que trop de foiblesse pour une femme à qui j'avois laissé prendre trop d'ascendant, je n'ay pu tenir contre ce comble de malice. II m'a mis au non plus (il m'a pousse à bout), et m'a d'autant plus surpris que je n'ivois point d'ami assés

(1) Il n'est pas besoin de dire ici au lecteur : lisez le mémoire en question. Mais de temps en temps, nous avons mis, entre parenthèse et en italiques, l'interprétation de quelques expressions vieillies et de certains idiotismes locaux. Xous avons tenu à conserver, autant que possible, l'orthographe de l'époque où écrivait M. de Vuarens. Elle aide le lecteur à se reporter dans ces temps lontains, et rend le même service que l'ancien costume, quand on représente les comédies du XVIIe et du XVIIIe siècle.

particulier pour luy décharger mon cœur. L'ayant un peu soulagé auprès de toy dans cette lettre, dont je te prie de me passer le verbiage, je viens au fait et commencerai par cette requête qui est un ouvrage digne du lieu d'où il sort.

« Elle est addressée au Sénat de Chambéry . Depuis quand ce tribunal est-il juge des faits et actes privés dans notre pays, entre les sujets de LL. EE.? Et qui luy a donné le droit de contreroller les arrêts de nos souverains ?

« Mais continuons notre examen. L'extrait qu'elle donne du malheureux contract de 17 13 est fidèle. C'est le seul endroit où elle accuse juste et dise les choses telles qu'elles sont. Elle avoit emporté son double avec elle. Elle dit ensuite que j'ay joui de ses biens jusqu'en 1 y 26 sans en faire dresser aucun inventaire, ce qu'il ètoit aisé d'ometre avec une jeune personne. Comment peut-elle se plaindre à cet égard? Il y en avoit un, passé en justice à Monstrueux (Monireiix près Vevey) après le décès de son père. L'on en avoit tiré diverses copies, signées du Curial. L'une me fut

remise ; les autres restèrent entre les mains de ses parents. Je leur donnai une décharge des effets qu'ils me remirent. Ces effets consistoient en biens-fonds qui ne sauroient être distraits sans qu'on s'en apperçoive, en meubles qui dépérissent par l'usage et en quelques papiers dont je ne me rapelle pas la juste valeur, mais qui n'eccédoient pas mille escus. Je soudai d'ailleurs un compte final de partages entre son cousin de la Tour et elle. Nous en avions chacun un double signé de tous les intéressés. Il me semble que ces précautions étoient plus que suffisantes et il faut bien qu'elles ayent paru telles à ses parents, puisqu'ils n'ont rien exigé de plus de moy à cet égard quoyqu'ilsy eussent un intérêt particulier en cas de mort sans enfants et ab intestat de la complaignante.

« En automne 1725, elle fut à Aix en Savoye pour quelques douleurs. M. Doué, à qui par parenthèse je te prie de faire mes compliments, l'y accompagna. De la elle fit

un tour à Chambéry. Elle passa quelques jours à Genève, où quelques dames, entr'autres Mme de Gallatin, la régalèrent. Elle ne put s'empêcher de leur témoigner combien elle étoit charmée de la Savoye et dégoûtée de notre pays. Des gens d'honneur m'ont assuré ce fait. J'ay apris dès lors (depuis lors) que ce fut dans ce voyage qu'on commença de l'ébranler par les promesses et les caresses qu'on luy fit.

« Elle fut malade cet hyver-là. Mon oncle de Vullierens (i) nous ayant fait l'honneur de nous venir voir, elle luy dit en propres termes qu'il entendroit parler l'été suivant d'un événement extraordinaire au sujet d'une dame du pays. Preuve qu'elle se préparoit de longue date à faire son coup.

(1) Le manuscrit porte Vllierens; et pour ne pas effaroucher le lecteur, nous sornnies obligés de corriger cette graphie germanique, et d'écrire Vullierens.

Nous aurions aimé à corriger seniblablement le nom de Mm» de Warcns ; mais la graphie en est consacrée par un trop long usage. Le double W lui donne une apparence germanique qui est absolument déplacée ; car M. et Mme de Warens étaient tout Vaudois par Leurs origines et leurs relations, et le village de Yuarrens est situé dans le Gros de Yaud, & deux lieues au sud d'Yverdon.

«Elle eut, environ le printemps 1726, la précaution de faire venir M. Viridet, médecin à Morges, dans le dessein de se faire conseiller d'aller aux eaux, remède qui est une selle à tous chevaux. M. Viridet, qui connut qu'il y avoit plus d'inquiétude d'esprit que de réalité dans sa maladie, la voyant déterminée à prendre celles d'Amphion, n'eut garde de la contredire. Sous ce prétexte, elle disposa toutes choses pour l'exécution de son projet.

« La manufacture qu'elle avoit établie, et qui avoit eu ses commencements en 1724, luy en fournit un autre pour emprunter des sommes considérables, dont tu peux voir la valeur et la date dans l'inventaire du mois de septembre 1726. Elles ne te sont pas inconnues, puisque tu en as fait les payements. Elle a emporté celles qui furent empruntées à cette occasion dans l'hyver de 1725 à 1726 et jusqu'au tems de son départ. Elle les a emporté, dis-je, ou du moins la plus grande partie; et pour ce qu'elle peut avoir employé des dittes sommes en achapt de soyes, etc., ou à payer les ouvriers, elle

s'en est plus que dédommagée par les marchandises mêmes qu'elle a pris avec elle en partant de Vevay, ou que Saint-André luy a fait tenir à Evian. Cela luy fut d'autant plus facile que je n'avois point de part à la manufacture. Tu trouveras cet inventaire et l'état de mes prétentions contre la ditte parmi mes papiers. Quand l'inventaire seroit égaré, on pourroit toujours le trouver chés le secrétaire-baillival Grenier.

« Sur la fin de juin 1726, un débordement d'eaux fit un dégât très considérable à Vevay et aux environs. Les caves, jardins, pressoirs, en un mot tous les bas furent sous l'eau. A peine y eut-on mis ordre, qu'elle prit occasion d'une lessive générale pour mettre tout le plus fin et le meilleur linge à quartier.

«LL. EE. députèrent en juillet M. le trésorier de Watteville pour examiner sur les lieux mêmes les dégâts causés par les eaux. Elle choisit justement ce temps-là pour celuy de son départ. L'occupation que me donnoit la réparation des dégâts faits par les eaux à notre maison et à notre campagne, m'em-

pêchoit d'être du voyage. Tout sembloit concourir à faciliter son entreprise.

« Comme elle prenoit toujours avec elle beaucoup de bagage pour le moindre petit vovage, et que celuy-ci devoit être de plusieurs semaines, les personnes qui n'étoient pas du complot ne s'avisèrent pas de faire attention qu'elle s'en chargeoit plus qu'à l'ordinaire. Outre que pour luy aider à faire ses paquets, elle ne se servit que d'une prosélyte qui la suivit en Savoye quelques semaines après son évasion. Comme nous avions porté un enfant à cette femme (comme parrain et marraine, au baptême), qu'elle venoit souvent dans la maison, et qu'elle avoit veillé ma déserteuse pendant sa maladie, il n'y avoit lieu à aucun soupçon. Obligé d'accompagner sa Grandeur (M. de IVatteville), tant par mon respect pour Elle que comme député du conseil de Vevay dont j'étois membre, il m'étoit impossible de m'apercevoir de cette intrigue, et un événement pareil à celuy de son évasion ne pouvoit pas naturellement m'entrer dans l'esprit.

Ma déserteuse disposa toutes choses pour

partir pendant la nuit, sous prétexte d'éviter la chaleur du jour, trouvant apparemment que rien ne convenoit mieux à une œuvre de ténèbres que les ténèbres mêmes. Ce fut celle du 13 au 14 juillet. Le jour qui précéda ce départ, je luy dis qu'il seroit à propos de serrer la vaisselle d'argent qui ne m'étoit pas absolument nécessaire. Elle le fit, et mit en ma présence tout ce que nous avions de meilleur en ce genre dans le buffet où nous avions accoutumé de la serrer, lorsque nous sortions de la ville, à la réserve de deux chandeliers, un bougeoir, deux cuilliers, autant de couteaux et de fourchètes, une caffetière et un pot à thé qu'elle prenoit, disoit-elle, pour son usage pendant son séjour à Evian. Et ayant mis la clef du dit buffet dans un armoire, où il y en avoit plusieurs autres, elle me donna la clef du dit armoire. Il resta donc justement pour mon usage quelques vieilles cuilliers et fourchètes et une salière à l'antique, en un mot uniquement ce que tu as trouvé parmi mes effets. Comme je sortois peu après, elle me dit qu'elle avoit oublié quelque chose dans

le dit armoire, je luy donnai la clef qu'elle me rendit à mon retour.

Je soupai ce soif-là avec sa Grandeur chés M. Couvreu. Ma désèrteuse prit cet intervalle pour transporter les coffres et bagages au bateau, soit brigantin. car c'en étoit un. Elle n'oublia pas la vaisselle d'argent q u'elle avoit enfermé le dit jour en ma présence, et dont elle avoit eu soin de s'emparer avant de me rendre la clef de l'armoire des clefs. Sous prétexte de tenir son ménage à Evian, elle prit la batterie de cuisine, la vaisselle d'étain, etc., tout le plus fin et le meilleur linge, couvertes, matelas, ses joyaux et ses nippes ; en un mot tout ce que tu peux lire dans le détail que je produisis des effets qu'elle m'avoit emporté lors de l'inventaire de 1726, et même au-delà. Tu trouveras cette liste dans mes papiers.

Outre cela, elle emporta une bonne partie de marchandises de sa manufacture. Ce qui, n'ayant pu se faire à l'insçu de Saint- André, donne grand lieu de soupçonner qu'ils étoient d'intelligence.

A mon retour, je trouvai qu'elle s etoit

enfermée dans sa chambre, sous prétexte de dormir, quoyque ce fût, suivant les apparences, le tems qu'elle prit pour achever ses paquets, c'est-à-dire serrer l'argent qu'elle emporta et ses joyaux. Comme je n'y entendis point de bruit, quoyqu'il y eût de la lumière, qu'elle tenoit toujours dans sa chambre depuis sa dernière maladie, je fus me coucher, avec ordre aux domestiques de m'avertir dès qu'elle seroit éveillée. Ce qu'elle empêcha qu'on ne fit jusqu'au moment du départ. Sur les deux heures du matin, elle vint me dire adieu. Elle ne vouloit absolument point que je me levasse. Je le fis cependant, jettant seulement ma robe de chambre sur moy. Je la sentois tremblotter en la conduisant au bateau, tant elle craignoit apparemment d'être découverte. Mais nous étions tous si aveuglés sur son compte, qu'a peine en aurions-nous cru nos propres yeux. Elleavoit même poussé la dissimulation si loin que dans le tems même qu'elle tramoit ce beau coup, elle me témoignoit une cordialité toute particulière. Elle emmena avec elle la Chenebié, de Vevay, qu'elle

avoit pris exprès pour luy servir de fille de chambre pendant son séjour à Evian. Ce fut en sortant de la maison pour aller s'embarquer, qu'elle donna à porter au pauvre Pierre, sous le nom de toilette, une cassette qu'elle n avoit pas voulu envoyer au bateau avant elle. Il est vray qu'elle luy avoit servi à cet usage. Mais pour cette fois-ci elle y avoit mis l'argent qu'elle emportoit et ses jovaux. Pierre l'accompagna jusqu'à Evian. Il m'a dit depuis qu'il avoit trouvé cette cassette bien pesante. Il est plein de vie, à ce que je crois, il pourra te le dire luy-méme. C'est un honnête homme, tu en as vu des preuves dans la garde et vente de mes effets. Certainement, s'il avoit su ce qu'il portoit, il me l'auroit dit, et le coup auroit échoué. Mais je ne crois pas que j'en eusse été plus heureux.

Si tu as occasion de luy rendre service, je t'en aurai obligation et je t'en tiendrai compte. J'av oublié de te dire en son lieu que je menai le dit Pierre avec moy à Evian et àAnnecv. Son nom est Frùschy. Il est du village de Saanen en Gessenav ou des environs.

-^Wersitie

Je fus ensuite si occupé à faire réparer les désordres du débordement que je n'eus point de tems à moy pour aller à Evian jusqu'au 4 d'août, qui étoit un dimanche. Dans cet intervalle, je reçus diverses lettres d'elle, très cordiales.

« Je fus à Evian avec M. Couvreu et quelques autres. Nous y vînmes dans un brigantin. Quand je fus chés la ditte dame, elle me dit que ne m'ayant pas vu de quelque tems, elle me prioit de ne pas sortir ce jour-là. Je le fis d'autant plus volontiers que des affaires indispensables m'appelant pour le lendemain à Vevay, il falloit m'en retourner avec ces messieurs qui partoient le même soir. Elle craignoit que je ne découvrisse le coup, et tout concourroit à me boucher les yeux.

« Mme de Bonnevaux y vint comme nous dinions. Elle ne fit qu'entrer et sortir. Je me levai pour l'accompagner. Elle ne vouloit pas et me dit trois fois : « Ne quittés pas votre femme. » Je ne laissai pas de la conduire à la porte. Elle a prétendu dès lors qu'elle m'avoit voulu insinuer par ces paroles

l'intention de ma déserteuse, et d'y mettre ordre. Je laisse à juger à tout homme de bon sens si on peut y donner une telle interprétation.

« Nota benc que la ditte dame de Bonnevaux a été une des principales entremeteuses dans cette affaire, et qu'elle se met sur le pied de convertisseuse. Quand le diable fut vieux il se fit hermite.

« Je voulois luy aller faire visite l'aprésdiner, mais ma déserteuse m'en empêcha.

Tout luy faisoit ombrage. Elle craignoit qu'il n'échapàt quelque chose à la ditte dame qui découvrît le pot aux roses, qui étoient cependant sur le point d'éclore.

« Quand nous fûmes seuls, ma déserteuse souhaita que je lui envoyasse le dictionnaire de Bayle, dont la lecture l'amuseroit, disant qu'elle s'ennuyoit beaucoup et qu'elle étoit presque toujours seule. J'avois une fort belle canne à pomme d'or, qu'elle me demanda aussi pour se promener en prenant les eaux, tant il luy fàchoit de me laisser la moindre chose dont elle pût tirer parti. Comme je ne savois rien lui refuser, je remis l'un et

l'autre à Saint-André qu'elle m'avoit prié de luy envoyer le lendemain, ayant à lui parler pour les affaires de la manufacture, et qui les luy porta.

« Mes compagnons de voyage vinrent luy faire visite. Nous prîmes le caffé ensemble ; puis, sortant, ils me dirent qu'ils me feroient avertir lorsqu'ils seroient prêts à partir. Le reste du tems que je fus avec elle, elle soupiroit et me disoit de tems à autre : « Mon cher mari, que deviendras-tu ? » C'étoit apparemment un reste de remords de conscience, mais qui furent bientôt étouffés, preuve en soit ce qui se passa le soir même de notre départ. Comme elle étoit sujette aux vapeurs, je crus que ce n'étoit qu'un effet de cette maladie et je tâchai de la tranquiliser.

L'heure du départ arrive. L'on m'avertit. Je prends congé d'elle. Elle témoigne autant d'amitié qu'elle ait fait de sa vie. Elle m'accompagne dehors de la maison, dont le derrière donne sur le lac, jusqu'au bord de ce dernier, les larmes aux veux. Je voyois quelques gardes du roy là autour. Il ne me

DE iMADAME DE WARENS IOJ

seroit pas entré dans l'idée qu'ils étoient là pour nous guetter. Cependant rien n'étoit plus vray, et j'ai su depuis que ma déserteuse avoit déjà donné sa parole à l'évêque d'Annecy. Nous partîmes. Elle accompagna le brigantin des yeux. Mais de quelle dissimulation une femme n'est-elle pas capable ! J'ai su de bon lieu, mais longtemps après, qu'à peine eut-elle tourné le dos que la fille qui la servoit luy dit: « Madame, vous avés un bon mari. — Si vous le croyés ainsi, répondit-elle, prenés-le, il sera bientôt sans femme. »

« Dans le tems que nous commencions à voguer, nous aperçûmes le roy de Sardaigne à cheval , avec plusieurs seigneurs de sa cour, revenant de la promenade. Quelques-uns de nos messieurs ne l'avoient pas vu, l'on aborda, et ils descendirent à terre. Je restai dans le bateau avec d'autres. Quand le roy fut passé, ces messieurs remontèrent et nous partîmes.

« L'on m'a assuré que comme sa Majesté entroit dans Evian, ma déserteuse, qui logeoit dans une maison du sieur Bugnet,

qui est fort près de la porte, s'alla jetter à ses pieds pour lu y demander sa protection et du pain. A quoy le roy doit avoir répondu : « Je vous accorde l'une, et j'aurai soin que vous ne manquiés pas de l'autre. » Ce qu'il y a de certain, c'est que le même soir, elle changea de logement et vint chés M""' de Bonnevaux, où l'on eut soin de la divertir et de la garder à vue, comme si l'on avoit craint qu'on ne la vînt enlever.

« Nous ne fimes guère plus de deux lieues ce soir-là. Le mauvais temps nous surprit. Il tomba beaucoup de pluye et même de la grêle. Bien nous en prit d'avoir des provisions avec nous, car le vent fut si contraire que nous fûmes obligés de passer la nuit sur les côtes de Savoye. Nous nous accordâmes du mieux que nous pûmes dans notre brigantin, qui valoit encore mieux que les hûles savoyardes. Nous entendîmes des patrouilles de tems à autre. Elles roulèrent toute la nuit. Je ne doute point que ce fût pour nous observer, et qu'un drôle, qui traversa le lac avec nous, ne fût une espèce d'espion. Car j'ai été convaincu dans la suite

qu'il avoit servi de messager entre Mme de Bonnevaux et ma déserteuse, dans la correspondance qu'il y a eu entr'elles avant l'arrivée de la dernière à Evian.

« Nous arrivâmes à Vevay le lundi 5e au matin . Je dis à Saint - André que ma déserteuse souhaitoit qu'il se rendît ce jourla auprès d'elle. Il partit, et luy porta ma canne et Bayle que je luy remis.

« Il revint le mardi 6e et me dit qu'il falloit qu'il envovàt à la ditte dame un tonneau soit bâlot de marchandises, et cela le même jour. Cet ordre si prompt me surprit. Mais il me dit que la ditte dame le vouloit absolument et qu'elle V avoit grondé sur ce qu'il avoit voulu luy faire quelque représentation là-dessus, luy disant qu'elle avoit occasion en main de s'en défaire avec avantage. Il fit donc le bâlot qui étoit très gros, et l'expédia l'après-midi par un bateau d'Evian qui l'avoit amené et qui attendoit cette charge.

« Cette expédition faite, il fut à Lausanne. Je ne me rappelle pas au juste s'il y alla le même soir ou seulement le lendemain matin.

Ce que je sai, c'est que le mercredi au soir, 7e d'août, il vint de Lausanne et m'abordant derrière l'Aile où je me promenois : « Monsieur, me dit-il, vous n'avés plus de femme. — Comment donc ? dis-je tout étonné. — Non, Monsieur, me répondit-il, elle est partie ce matin d'Evian pour suyvre le roy à Turin. — En êtes- vous bien sûr, luy disje ? — C'est le bruit général à Lausanne, » me dit-il. J'étois si aveuglé queje n'en pouvais rien croire.

« Je revins à la maison ; et en chemin faisant, je réfléchis qu'il n'y avoit point de fumée sans feu. Je m'avisoi pour lors de chercher dans l'armoire des clefs celle du buffet où elle avoit serré la vaisselle d'argent en ma présence. Je fus surpris de n'y point trouver cette clef. Dans tout l'intervalle qui s'étoit écoulé depuis son départ, n'ayant eu aucune occasion de faire usage de quoy que ce soit de ce qui devoit être dans ce buffet, il ne m'étoit pas venu à l'esprit d'y regarder. Enfin je la trouvai, cette clef; mais tu ne devinerois jamais où elle l'avoit mise. J'allais faire ouvrir le buffet, et il auroit fallu pour

cela la main du serrurier, quand le pur hazard me la fit trouver. Ayant vuidé ce qu'il y avoit dans l'armoire pour la chercher partout, quelqu'un de ceux qui étoient avec moy, regardant dans une vieille boëte à thé, en tira du coton dont elle étoit remplie, et dans lequel la ditte dame avoit mis cette clef et celle de son garderobe. Cette vue me frappa et m'apprit mon malheur. Pour achever de m'en convaincre, j'ouvris le buffet et trouvai les oiseaux hors du nid. J'ouvre son garderobe : elle en avoit tout enlevé ; à peine laissa-t'-elle des guenilles. Cela me mit dans l'état que tu peux t'imaginer.

« Le trouble où j'étois ne me laissant pas la liberté de me déterminer sur le parti que j'avois à prendre, j'envoyai chercher un ami. Je luy dis le cas. « Ce que vous voyés, luy dis-je, et le bruit qui court sont des preuves qu'elle déserte, mais non pas qu'elle soit déjà partie. Je crains qu'en allant moimême sur les lieux pour m'en informer, je ne fisse que m'exposer. — N'y allés point, dit-il, envoyés-y plustôt quelqu'autre. »

Nous convînmes ensuite qu'il falloit que ce fut Saint-André. Je le priai de partir dans la nuit même ; ce qu'il fit, avec Pierre que je jugeai à propos de luy donner pour compagnie. « Informés-vous, luy dis-je, au juste de tout et m'en donnés avis incessament. » C'étoit la nuit du mercredi au jeudy.

« Le jeudy matin 8a, un homme de Lausanne, dont je ne me rappelle pas le nom et qui venoit d'Evian, vint chés moy m'apprendre qu'il n'étoit que trop vrai que la ditte dame étoit partie le jour auparavant mercredi 7e d'août de bon matin d'Evian, qu'elle avoit traversé toute la ville à pied, conduite par deux gentilshommes de la suite de sa Majesté ; qu'à la porte d'Alinges elle étoit montée en carosse avec une demoiselle d'Evian que j'ai vu près d'elle à Annecy, pour luy tenir compagnie, et que huit gardes du roy escortaient le .carosse.

« Entre une et deux de l'après-midi, deux bateliers venant d'Evian me dirent avoir rencontré Saint-André et qu'il leur avoit dit de venir chés moy. « Nous avons,

me dirent-ils, ce matin ouï le roy, au sortir de la messe, ordonner au sieur Bugnet d'avoir soin de faire partir les hardes de Mme de Warens. Nous avons vu embarquer les coffres et bàlots pour Genève. Tout étoit sous le cachet et les armes du roy. »

« Là dessus, après avoir pris un bouillon (car par parenthèse je n'avois avalé quoyqae ce soit dès le dinerdujour précédent) je montai à cheval avec un voisin qui m'accompagna et j'arrivai le lendemain, à porte ouvrant, à Genève. Je consultai deux personnes de ma connoissance, gens d'honneur, sur l'arrêt des dits effets. Mais sur ce qu'ils m'assurèrent que je ne l'obtiendrois pas, parce qu'ils passoient sous le nom et sous le couvert du roy, je ne poussai pas ma pointe et m'en revins au logis. Et je crois que je pris le bon parti. J'aurois d'ailleurs manqué le principal qui était la cassette que la voyageuse avoit eu soin de prendre avec elle dans le carosse.

« Le lendemain de mon retour, M. le châtelain de Vevey prit la peine de me venir voir. Il m'apprit l'arrêt de LL. EE. portant

I 10 LA VERITE SUR La CONVERSION

confiscation à leur profit des biens de leurs sujets qui changeoient de religion, et me dit qu'il étoit mortifié d'être obligé par sa charge de procéder à l'inventaire des effets de la dame, et qu'il n'étoit point venu pour me faire de la peine, mais pour consulter avec moy sur la manière de nous y prendre. Je le remerciai de son honnêteté et je luy dis que quoyque le bruit courût que l'évadée avoit changé de religion, il n'y avoit encore pointde certitude de son abjuration, et que d'ailleurs mon dessein étant d'aller me jetter aux pieds de LL. EE., je le priois de vouloir suspendre les choses jusqu'à mon retour de Berne. Il me répondit qu'il ne demandoit qu'à être à couvert des reproches qu'on pourroitluy faire . Cela étoit juste. Je luy fis une déclaration par écrit que c'étoit à ma requête et pour les raisons ci-dessus, qu'il avoit suspendu ses suites, et il s'en contenta. « Je reçus dans ces tems-là une lettre de la ditte dame, dattée du 10 août, mais sans lieu de place. Elle m'annonçoit son changement de religion, qu'elle ne l'avoit fait que pour suivre les mouvements de la conscience,

et prioit Dieu de vouloir me toucher le cœur, et m'éclairer par son Saint Esprit.

« Peu de jours après, j'en reçus une autre d'Annecy. Elle m'exhortoit à suivre son exemple, ou du moins de luy donner la consolation de me voir. Je ne voulois absolument point y répondre. Mais Fontannes, dont tu m'avois procuré l'assistance, étant avec moy à Vevay, me porta à le faire à la première. Je luy écrivis et luy témoignai ma surprise de sa démarche, et le triste état où elle m'avoit mis. J'évitai les reproches, parcequ'ils étoient inutiles. Nous l'envoyâmes par Saint-André qui nous rapporta la réponse par laquelle elle me pressoit de l'aller voir. Je la laissai sans réplique.

« Nous partîmes pour Berne, Fontannes et moy. A notre retour, j'en reçus une autre par laquelle elle me demandoit encore instamment de me rendre auprès d'elle, et que j'aurois lieu d'en être content.

« L'article de sa requête qui regarde la prétendue donation entre vifs, passée en ma

faveur à Annecy au mois de septembre 1726, part de la malice la plus noire. Il tend uniquement à donner de moy des impressions sinistres en supposant des faits directement opposés à la vérité, sans qu'il en revienne aucun avantage réel à la personne qui les forge. Mettons ce fait au jour. Détaillons-en toutes les circonstances. Je ne risque rien en le faisant. Il ne s'y trouvera quoyque ce soit qui porte atteinte au caractère de chrétien protestant et d'homme d'honneur, titres qui me sont infiniment plus chers que la vie, et dont j'espère avec l'aide de Dieu faire profession jusqu'à mon dernier soupir.

« Ne diroit-on pas à l'entendre que je me rendis exprès à Annecy pour faire fabriquer cette belle pièce ? Il n'en est cependant rien. Je ne fis ce voyage que sur les pressantes prières qn'elle m'en fit par deux lettres datées d'Annecy. J'y avois même une telle répugnance que je n'y aurois pas été du tout si le pauvre défunt Fontannes, qui étoit chés moy à Vevay lorsque je reçus la dernière, ne m'avoit pas disposé à le faire. C'étoitpeu de jours après notre retour du premier voyage

à Berne où il m'avoit accompagné, et dans le tems que nous étions occupés à dresser l'inventaire ordonné par LL. EE. Il trouva que je pourrois retirer quelque utilité de cette course^ et que du moins elle ne pourroit me causer aucun préjudice. Je me rendis à ses raisons.

« J'arrivav a Annecy le 24 septembre sur le soir. Comme ma déserteuse logeoit chés les dames de l'Annonciade (1), je ne jugeai pas à propos de l'aller voir ce jour-là. Je me contentai de luy envoyer Saint-André qui m'avoit accompagné dans cette course, pour l'avertir de ma venue et luy dire que je la verrois le lendemain. Elle me fit prier de venir le matin, à une telle heure. J'y fus. Je la trouvai au lit, situation qu'elle avoit apparemment choisie pour couvrir une partie

(1) Je me suis trompé à l'égard de cette maison, ce n'est pas chés les dames de l'Annonciation que nia déserteuse logeoit. Ce' oit chés les dames de la Visitation. Il y a deux maisons de cet ordre dans Annecy, lune appelée de la granit. Visitation, qui est celle-ci, et une autre que Ton nomme de la petite Visitation et qui est hors de la ville sur une hauteur et relève de la première. (Xote de 31. de Vuarrens.)

de sa confusion. Elle me demanda pardon, toute en larmes. J'avois toujours été si aveuglé sur son compte, et luy avois laissé un tel ascendant, que j'avoue naturellement que cette scène m'attendrit. Elle abattit une bonne partie de mon ressentiment, et je fus même quelque tems sans pouvoir prononcer une parole. Ayant eu celui de me remettre, et de réfléchir que je n'étois pas dans un lieu propre à la quereller, je crus que le parti de la douceur étoit le seul à prendre. Je me trouvai bien de l'avoir suivi, car l'on étoit aux écoutes. Dès que j'eus ouvert la bouche pour luy faire sentir les fatales conséquences du parti qu'elle venoit de prendre, elle me pria de regarder dans un tel endroit, derrière la tapisserie de sa chambre. Je le fis, et ayant ouvert une espèce de petit armoire, je vis qu'il avoit une porte s'ouvrant du côté du cloître. En un mot, il étoit tel que le double guichet par lequel on tend aux chartreux leurs vivres. Ce qui fît que nous parlâmes bas, pour être plus en liberté. Et étant seuls dans sa chambre, qui que ce soit ne fut à

portée de nous entendre. Je commençai par la religion.

Je luy représentai, aussi fortement qu'il me fut possible, qu'abandonner une église dont on a sucé les principes avec le lait, pour se jetter dans les bras d'une autre, sans se donner le tems d'en examiner auparavant la doctrine, ne laisseroit pas d'être une très fausse démarche, quand même la dernière se trouveroit la véritable: que ce qui aggravoit la sienne et la rendoit inexcusable, étoit que de toutes les églises du monde chrétien, celle qu'elle venoit de quitter était la plus conforme à la pureté de l'église primitive, tant pour le culte que pour les dogmes : que c'étoit justement le contraire de celle dont elle venoit de se faire membre ; que le clergé en avoit défiguré le culte par des coutumes et des cérémonies empruntées du paganisme, et que pour les dogmes ils étaient si fort remplis d'absurdités, de fables et d'erreurs grossières, qu'il étoit impossible qu'elle les crut de bonne foy, quoyqu'elle les professât de bouche; quelle pouvoit tromper les hommes, mais non pas Dieu ; qu'apparemment,

II(i LA VÉRITÉ SUR LA CONVERSION

éblouie par les promesses qu'on luv avoit faites pour la gagner, elle avoit cru pouvoir accorder son ambition avec sa conscience ; qu'elle pouvoit endormir cette dernière pour un tems, mais qu'elle se réveilleroit tôt ou tard : que la suite, suivant toutes les apparences, ne répondant pas aux espérances qu'elle avoit conçues, elle sentiroit alors vivement toute la grandeur de sa faute; et que, malgré mon juste ressentiment, je ne laissois pas de prier Dieu de tout mon cœur de luy faire la grâce de s'en relever un jour.

j'y ajoutai que quand même elle ne se seroit déterminée à changer qu'après connoissance de cause, cela n'empécheroit pas que la manière dont elle s'y étoit prise pour exécuter son projet ne luy fit grand tort dans le monde, même dans l'esprit de ceux de son parti; que déserter un mari, de qui elle n'avoit jamais eu lieu de se plaindre, et en décampant, le dépouiller de tout ce dont elle avoit pu se garnir les mains, étoit une action impardonnable, et que je pavois bien cher toutes les foiblesses que j'avois eu pour elle.

M'ayant laissé parler jusques là sans m'interrompre, elle prit la parole. Elle n'excusa point son changement par des motifs de conscience ; au contraire, elle laissa paraître tant d'indifférence à cet égard que j'en fus frappé. Elle me dit que le dérangement de nos affaires l'avoit en partie portée à faire ce coup ; qu'on l'avoit flattée d'honneurs à la cour de Turin ; que ce qu'elle m'avoit emporté étoit pour avoir de quoy vivre en attendant qu'elle eut ' une place ou une pension fixe ; que d'ailleurs m'ayant connu très tolérant en matière de religion, elle avoit crû qu'elle pourroit me porter à suivre son exemple ; qu'en ce cas-là. je pourrois compter de n'être pas oublié, et que l'on me donneroit une place qui me dédommageroit grassement de ce que j'abandonnerois dans mon pays. Je lui répondis qu'il falloit qu'elle eût bien peu appris à me connoitre. dans douze ou treize ans que nous avions vécu ensemble, pour me faire une telle proposition, et encore moins s'imaginer que je la pusse goûter ; que la tolérance dont je faisois profession à l'égard de ceux d'une

créance contraire à la mienne, n'avoit rien d'incompatible avec les principes de ma religion, de la vérité de laquelle j'étois si persuadé que rien au monde ne seroit capable de me la faire abandonner. Changeant ensuite de thèse, je luy communiquai le pied sur lequel les choses étoient au pays, au sujet de son évasion, l'arrêt de LL. EE., émané quelques années auparavant, qui confisque à leur profit les biens de ceux de leurs sujets qui changent de religion, mon premier voyage à Berne, et que le baillif de Vevay avais pris un inventaire exact de ses biens et effets pour l'envoyer à LL. EE. suivant leurs ordres. Je luy représentai combien l'état où elle m'avoit mis étoit triste ; que la confiscation n'étoit pas la seule chose que j'avois à craindre ; que l'ayant autorisée dans les emprunts qu'elle avoit faits pour sa manufacture, dont elle avoit distrait les fonds, je serois obligé de rembourser les créanciers ; que d'ailleurs ses parents ne manqueroient pas de se remuer pour me faire de la peine, et que dans

une situation aussi rude, je ne savois où donner de la tête.

x% — Je sens fort bien tout cela, me ditelle. Je n'y sai point de meilleur remède que de suivre le parti que je vous ai proposé ; et en ce cas rien ne sera plus aisé que d'obtenir main levée des sommes qui sont dues à votre père dans ce pays-ci. — Le remède, lui dis-je, seroit pire que le mal. Comment osés-vous me proposer de pareilles démarches? Il est inutile de m'en parler. — Vous avés tort, me répondit-elle, mais quoy qu'il en soit je suis disposée à faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour vous assurer la possession tranquille de mes biens. II ne s'agit que de voir la manière de s'y prendre. — Il n'y a que deux voyes, lui dis-je, le testament et la donation entre vifs. Aucun des deux n'est de poids contre la confiscation, et la donation ne peut m'étre de quelqu'utilité que contre les autres prétendants. »

Voilà le récit fidèle de ma première conversation, dans lequel j'ay tâché de me rappeller, autant que ma mémoire me l'a pu

permettre, les propres termes dont nous nous sommes servis. Là dessus elle se leva. Nous déjeunâmes avec une demoiselle d'Evian qui luy servoit de compagnie et Saint- André, qui entrèrent pour lors dans sa chambre. Après quoy, me priant d'attendre son retour, elle fut entendre la messe, y ayant une communication de son appartement à l'église.

Cet intervalle fut assés long pour me donner le temps de faire mes réflexions. L'aveuglement où j'avois toujours été sur le compte de cette femme m'avoit empêché de connoitre tout ce de quoy elle étoit capable. Le peu de cas qu'elle me parut faire de toute sorte de religion, l'air cavalier sur lequel elle m'en parla, l'irrégularité des propositions qu'elle me fit, son subit changement delà tristesse à la joye, et plusieurs autres circonstances achevèrent de m'ouvrir les yeux. J'en étois indigné. J'aurois voulu être bien loin ; mais il s'agissoit de se tirer de ce mauvais pas, de bonne grâce.

Je conçus que quoyqu'une donation entre mari et femme fût nulle en droit, cependant,

comme elle ne pourroit se dispenser de faire coucher cet acte en des termes qui me fussent favorables, ce seroit une espèce de justice qu'elle rendroit aux bonnes manières quej'avois toujours eu pour elle; que du moins ce seroit une bride qui l'empêcheroit de se répandre dans la suite en invectives contre moy. Voilà ce qui me détermina à user de politique et à ne me servir que de la voye de la douceur ; outre que le lieu ni les circonstances n'en permettoient aucune autre.

A son retour, elle me dit qu'elle avoit consulté des gens de pratique au sujet de la donation ; qu'elle les avoit chargés d'en dresser la minute dans les termes les plus favorables et dans la meilleure forme possible ; qu'on devoit la luy apporter sur le soir et qu'elle me la donneroit à examiner. Je luy répondis que cela étoit fort bien. Elle ajouta qu'elle espéroit que ce qu'elle faisoit pour moy, m'engageroit à ne pas l'abandonner ; qu'elle étoit mortifiée que l'austérité de la maison où elle étoit, l'obligeât de me laisser coucher à l'auberge ; mais

que, lorsque je voudrais la revoir, comme elle m'en prioit, elle me recevroit dans une maison particulière où elle prenoil un apartement. Je luy laissai croire ce qu'elle voulût au sujet d'une seconde visite, et me contentai de luy dire, par rapport au reste, que la situation où je me trouvois nrempèchoit de m" engager à quoyque ce soit.

Nous dinàmes ensuite dans la chambre.

L'après-diner, un abbé de distinction, dont Je ne me rappelle pas le nom, m'y vint voir. Il se jetta sur la controverse. C'étoit un homme savant et très poli. Après moins d'un quart d'heure de conversation, je luy dis que je connaissois trop la différence qu'il y avoit entre les deux religions, et que j'étois trop persuadé de la vérité de la mienne pour me laisser ébranler ; qu'ainsi je le priois de se dispenser de m'en parler plus outre. Il me répondit qu'il n'étoit pas venu pour me faire de la peine, et nous ne parlâmes plus que de choses indifférentes. La ditte dame, qui par parenthèse avoit jugé a propos de nous laisser seuls, rentra. Nous prîmes le caffé et l'abbé se retira.

Peu après, un des prêtres qui desservent l'église de saint François de Sales me vint voir. Il voulut aussi me tàter le poulx ; mais comme il étoit réellement un de ceux que l'on appelle pauvres prêtres, je ne fis que le turlupiner, et ne jugeai pas a propos de lier avec lui une conversation sérieuse. Dès que je fus débarrassé de ces visites, j'allai chés madame la marquise de Sales, qui avoit envové le matin son domestique à mon auberge me faire ses compliments. J'y restai une demi heure, et nous ne parlâmes assurément pas de religion. De la, je fus chés M. l'abbé pour luv rendre sa visite. Il n'y étoit pas. Je restai un moment avec M. son frère qui est officier de cavalerie, et nous ne parlâmes que du service. Je trouvai à mon retour, dans la chambre de ma déserteuse, un gentilhomme piémontois qui m'y attendoit, et qui est intendant de ces quartiers-là, ou quelque chose d'approchant. Il ne se jetta pas comme les autres sur la controverse. Il tacha de me gagner par de belles promesses, m'insinuant qu'il avoit des ordres pour cela. J'y coupai court, en luy disant

que si j'avoisdeux âmes, peut-être pourroisje me laisser assés éblouir par quelqu'avantage considérable pour en sacrifier une ; mais que n'en ayant qu'une, elle n'étoit à vendre à aucun prix. Là dessus il se retira. Si l'on peut appeler mes réponses des insinuations ou des espérances de changement de religion, je n'ay rien à dire. Mais continuons. Quand ce gentilhomme se fut retiré, elle me donna la minute de question à examiner. Elle étoit conforme à l'acte qui se passa le lendemain, à un article prés, dont je ne me rappelle pas les propres termes, mais par lequel je me serois engagé à fournir grassement à son entretien. Je n'eus garde de donner dans le piège. Cet article auroit fait (donne prise) contre moy sans que l'acte même m'eût apporté aucun avantage réel. Je luy dis en lui rendant cette minute, que je ne pouvois absolument pas me lier à cette clause ; qu'elle me seroit très à charge par le dérangement qu'elle avoit mis dans nos affaires, et que les choses pourroient prendre un tel tour au pays, qui me la rendroit impossible; qu'ainsi, à moins

que la donation ne fût pure et simple, je ne l'accepterois pas.

a — Eh bien, me dit-elle, je ferai retrancher l'article qui vous fait de la peine, mais j'espère que vous aurés soin de moy. — Je vous répète, repartis-je, que je ne puis m'tngager à rien. » Voilà toute la part que j'ai eu à la composition de cette pièce, n'ayant vu et encore moins conféré avec ceux qui la compilèrent que lorsque Ton passa l'acte même.

Comme je sortois : — « Nous souperons ensemble, me dit- elle, et pendant que vous ferés un tour de promenade, je mettrai les ordres qu'il faut pour la donation. » J'y soupai et restai avec elle jusqu'entre dix et onze. Elle me dit en la quittant qu'elle me prioit de me rendre le lendemain matin de bonne heure auprès d'elle, et que tout seroit prêt pour passer la donation avant midy.

Je ne puis nrempècher de mettre ici une particularité, quoyqu'elle ne fasse rien au fait. C'est que, me retirant avec Saint-André à mon auberge, qui étoit dans le fauxbourg, je trouvai la porte de la ville fermée, comme si l'on avoit craint que j'enlevasse la belle.

Le portier qui étoit à quelques pas de là, vint nous l'ouvrir, et je vis deux autres hommes avec luy. Cette précaution nous fit rire. La porte ne s'y ferme pas à l'ordinaire.

Je vins le lendemain, qui étoit le 26 septembre, sur les huit heures, au couvent J'v trouvai la dame au lit. S'étant levée et étant seuls, elle me fit voir une lettre du Roy de Sardaigne, par laquelle Sa Majesté l'assuroit de sa protection, et qu'elle auroit soin qu'elle ne manquât de rien. C 'étoit dans le dessein de faire encore une tentative auprès de moy. J'y coupai court en luy disant que je souhaitois qu'elle ne se trompât pas dans ses espérances, que pour moy rien n'étoit capable d'altérer mes sentiments et mes principes.

Lorsqu'on luy eut donné avis que toutes les personnes nécessaires pour passer l'acte en question étoient arrivées, nous passâmes au travers de l'église dans l'apartement du principal prêtre qui la dessert. Avant qu'on en fit !a lecture, un de ces messieurs qui y assistoient me dit qu'il étoit surpris que je fisse difficulté sur un article aussi raison-

nable que luv paraissoit celuy dont j'avois demandé le retranchement. Je luy répondis que je n'avais garde de me lier par une clause qui pourroit me devenir à charge ; que la ditte dame avoit si bien senti que ma situation ne le permettoit pas, qu'elle avoit fait retrancher cet article elle-même ; que nous étions assemblés pour passer une donation pure et simple, et que je ne pouvois en accepter aucune autre, ni me lier en quoy que ce soit. « — Nous espérons, me direntils, que quovque vous ne vouliés pas vous engager par écrit vous ne laisserés pas d'avoir soin de Madame. — Je vous répète, Messieurs, repartis-je, que je ne puis m'engager à rien. »

L'on lut ensuite la donation qui étoit toute dressée, a la réserve des noms. Elle fut passée et acceptée de la manière que tu la trouveras dans l'acte même, qui est parmi mes papiers. Nous déjeunâmes ensuite, et la compagnie s'étant séparée, l'on me fit voir le corps de saint François de Sales, et tout ce qu'il y avoit de curieux dans l'église. Nous dinàmes dans l'apartement du prêtre.

Au sortir de table, je fus admis au parloir où je trouvai l'abbesse, soit supérieure, et quelques religieuses, toutes de la première qualité, auprès desquelles ma déserteuse m'introduisit.

Après les premières civilités: « — Eh bien, Monsieur, me dit la supérieure, n'estil pas dommage qu'un homme tel que vous vive dans l'erreur ? Croyés-moy, suivez l'exemple de madame votre épouse. Venez parmi nous, vous y serés reçu d'une manière que vous aurés lieu d'être content. — Je fais gloire, Madame, répondis-je, de professer ce que vous appelés erreur. — Croyés-vous donc, me dit-elle, que votre femme soit damnée? — Ma religion m'apprend, dis-je, à ne juger qui que ce soit. » Elle se jetta ensuite sur quelques lieux communs. Je luy répondis de la manière qu'il convenoit à une femme de son rang, et me contentai de luy témoigner que j'étois là uniquement pour luy rendre mes devoirs. Ma déserteuse, prenant alors la parole, dit : « C'est un obstiné, il n'y a rien à gagner avec luy. »

Après avoir resté là environ une demie

heure, je pris congé de ces dames en leur témoignant ma reconnoissance pour toutes les honnêtetés que j'avois reçues dans leur maison. Comme je sortois, une de ces dames me dit : « — Adieu, Monsieur ; j'espère que Dieu vous touchera le cœur et que nous vous verrons un jour parmi nous. — J'espère, Madame, repartis-je, que nous nous reverrons tous un jour dans la vallée de Josaphat. »

Un moment après, étant dans la chambre de la prétendue donatrice, l'on apporta l'acte dressé dans les formes Elle me le remit elle-même. Je sortis, et fus chés le jugemage, qui acheva d'y mettre les formalités ordinaires et y apposa son sceau.

Voilà le récit fidèle de tout ce qui s'est passé à cette occasion, dans lequel j'ay tâché de me rappeller jusqu'aux moindres circonstances. Peut-on trouver dans tout ce procédé rien qui approche des promesses et des espérances que la requête suppose que j'ay données ? Peut-on taxer de compiler ou faire coucher un acte par écrit, celuy qui le refuse à moins qu'on en retranche une clause à

laquelle il ne veut pas se lier ? Etoit-il nécessaire d'user de stratagème pour engager la prétendue donatrice à passer un acte, qu'elle et son conseil, gens de pratique, savoient parfaitement être nul en droit ? Etoit-ce les surprendre que de ne vouloir pas être leur dupe ? Etoit-il besoin de détours pour gagner ceux qui assistèrent à cette stipulation, puisqu'il n'étoit question que d'entendre la lecture de la donation, qui étoit toute dressée à la réserve des noms, et de l'autoriser par leur présence ? Je n'ay rien à dire contre le charactère de ces messieurs, dont je ne me rappelle pas même les noms, et que la requête dit être gens de mérite. Je ne leur ai jamais parlé avant ce jour-là, et je ne sache pas d'en avoir vu aucun depuis. J'ignore si quelqu'un d'eux a quelque part à cette requête. Mais que n'at-on pas à attendre de l'esprit de parti ?

De chés le juge-mage, je fus chés l'intendant soit gentilhomme piémontois, pour luy rendre sa visite. Je n'y restai qu'un moment et me rendis delà chés la ditte dame que je trouvai au lit. Voilà ce qui

se passa entre nous pendant le tems qui s'écoula jusqu'au souper. La franchise dont je fais profession ne me permet pas de taire ce fait, quoyqu'elle n'en dise rien dans la requête.

« — Vous partirés donc, me dit-elle, sans que je sache quand j'aurai le plaisir de vous revoir et sans me laisser aucune assurance d'avoir soin de moy ? — Vous connoissés parfaitement, lui dis-je, nos circonstances, et que ma triste situation ne me permet pas de m'engager en aucune manière. » Après un long dialogue qu'il seroit inutile d'insérer ici, elle s'y prit d'une telle façon qu'elle me porta à avoir quelque condescendance pour elle. Pour couper court, je luy fis un billet portant en substance qu'ensuite de la donation passée en ma faveur ledit jour, et au cas qu'en vertu d'icelle j'eusse la possession tranquille de ses biens, je lui ferois la rente annuelle de trois cents livres, argent de Savove. Je crus que je ne risquois rien en cela, puisque la condition exprimée dans le billet n'avant pas lieu, il ne me lioit a rien. J'ai eu soin de

retirer le billet dès lors (depuis. lors), ainsi elle n'étoit pas en état d'en faire usage. Elle se leva, nous soupàmes, et j'y restai jusqu'à une heure après minuit. Elle en eut le lendemain une censure de la supérieure.

Le 27, qui étoit un vendredi, je vins le matin prendre congé d'elle. Comme je la quittois, illuy prit une espèce de défaillance. Elle fut si courte que cela acheva de me convaincre qu'elle étoit une véritable comédienne. Je partis le même jour.

Quelques semaines après, je reçus une lettre de sa part qui seroit suffisante pour démentir toutes les prétendues promesses et espérances que la requête suppose. Elle la finissoit en ces termes : « Je vous prie de me regarder désormais comme morte, et de ne plus penser à moy que si je l'étois réellement. » C'est la dernière que j'ay reçu d'elle. Nous n'avons eu aucun commerce dès lors. Je fus en décembre à Berne où LL. EE. donnèrent l'arrêt par lequel, après avoir déclaré les biens de; la ditte dame confisqués à leur profit, ils m'abandonnèrent leurs droits, me mettant en leur lieu et place. Il est, si je ne

me trompe, du 26 décembre. Tu le trouveras parmi mes papiers. M. de Pluvianes étant à Berne en janvier 1727, je luy écrivis pour le prier de demander un divorce en mon nom, luy envoyant à ce sujet une procure. L'arrêt du consistoire suprême est, je crois, du 5'* février. Il est aussi parmi mes papiers. Je n'en ay aucun avec moy.

Environ ce tems-là, il me tomba entre les mains une lettre de ma déserteuse à Saint-André qui logeoit encore chés moy, mais étoit alors absent. Car il est bon de remarquer que sous le prétexte de la manufacture, il y a toujours eu de la correspondance entr'eux. L'envoy qu'il luy fit d'un tonneau de marchandises, la veille du jour qu'elle partit pour Evian ; celles qu'elle a emporté avec elle, ce qui ne s'étoit pu faire à son insçu, et plusieurs autres démarches donnoient de violens soupçons, mais point de preuves réelles. Je n'aurois peut-être pas ouvert cette lettre dont je connoissois parfaitement le charactère, n'eut été l'affectation avec laquelle elle avoit mal orthographié mon nom sur l'addresse. Cela me dé-

termina à l'ouvrir, mais d'une manière à pouvoir la refermer sans qu'il y parût. Elle étoit sans signature, accusant la datte du mois, mais point le lieu d'où elle étoit écrite. Elle luy conseilloit de tirer de moy le meilleur parti qu'il pourroit, et qu'on pourroit en cas de besoin faire usage des armes qu'ils avoient en mains pour cela. Tout cela n'étoit point encore une évidence, je n'y étois pas nommé par mon nom. Le seul parti que j'avois à prendre étoit de dissimuler. Je le fis et je cancelloi la lettre. Je résolus toutefois de retirer le billet en question et de me servir pour cela de Saint-André, comme tu le verras tout à l'heure. Mais pourquoy, dirat'on, garder cet homme-là si longtems chés vous? Q ue ne vous en défaisiés- vous plutôt? A cela je réponds qu'il falloit auparavant régler et souder ses prétentions, ce qui ne pouvoit se faire dans l'état ventillant où étoient les choses, et que durant cet intervalle il avoit soin des débris de la manufacture.

Sur la fin de février ou au commencement de mars, je fus obligé de faire un autre

voyage à Berne. L'arrêt par lequel LL. EE. éconduirent la famille de la Tour de leur demande doit être parmi mes papiers. Je fus de retour en avril.

Me voyant alors possesseur tranquille (à condition s'entend d'acquiter les charges), je dis à Saint-André qu'il s'agissoit de régler ses prétentions. Il me les remit telles qu'il les avoit produit lors de l'inventaire du mois de septembre 1726. Elles consistoient en déboursés au sujet de la manufacture, et en prétendus dédommagements pour perte de son tems et sa part des profits qu'il auroit pu faire sur les effets distraits. Car, nota bene, par son contrat d'association il n'entroit dans aucune perte. Je luy remboursai ses déboursés, parcequ'il falloit s'en tenir aux livres. Mais pour les autres prétentions, je luy dis que quoyque j'eusse des raisons légitimes pour m'en dispenser, je nelai sserois pas d'y avoir égard, pourvu qu'au préalable il me procurât main garnie du billet en question ; qu'il luy seroit d'autant plus facile de persuader la jadis dame de \Yarens de le luy remettre, qu'il luy étoit

absolument inutile, puisque ce n'étoit rien moins qu'en vertu de la donation de la ditte dame que j'avois obtenu la paisible possession de ses biens, et que c'étoit une condition sine quâ non. Il fut à Annecy et m'en rapporta le dit billet. Il voulut marchander avant que de me le remettre, mais ce fut inutilement, je tins ferme sur ce préalable, et nous brûlâmes tant ce billet que la copie que j'en avois, signée de la main de la ditte dame.

Après quoy, je luv fis une gratification pour ses prétendues pertes, mais non pas si considérable qu'il auroit voulu l'exiger. Je ne te fais ce long détail au sujet de Saint- André que pour te faire voir combien il doit t'étre suspect. Me voilà enfin arrivé au bout d'un long et ennuyeux détail, sur la fidélité duquel tu peux compter. La vérité y paroit toute nue. Il m'a coûté beaucoup par le soin que j'ay pris de mettre les choses dans leur véritable jour et de me rappeler jusqu'aux moindres circonstances. Plusieurs te paroitront sans doute inutiles. Mais il y en a, dont on ne laissera pas de pouvoir tirer

quelqu'usage. Tu en feras celuv que tu jugeras à propos pour détromper les personnes d'honneur, sur qui les insinuations malicieuses de la requête pourroient avoir fait quelqu'impression. Pour ceux d'un autre charactère, je ne m'en embarrasse pas. L'on ne sauroit plaire à tout le monde, et je ne le prendrai pas à tâche.

Continuons de parcourir cette requête :

Elle se trouve, dit-elle, obligée de combattre la prétendue donation de nullité par le droit romain et les royales constitutions. N'est-ce pas une preuve qu'elle et son conseil, gens de pratique, la connoissoient telle dans le temps même qu'on la stipula, et qu'il n'étoit pas besoin de stratagèmes et de leurres poulies porter à passer cet acte ? Elle a appris, ajoute-t'elle, que j'av obtenu un divorce. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'elle le sait. Il étoit obtenu plus de deux mois auparavant que Saint-André fut à Annecy, et qu'il m'en apporta le billet de question. Il n'aura pas manqué de le luy apprendre.

Mais ce qu'il y a de plus curieux, ce sont les raisons qu'elle allègue pour prouver

qu'elle est en droit non seulement de répéter sa dot et les avantages matrimoniaux contenus dans le contrat de 1713, mais même d'agir pour cela sur les biens de mon père. Quelles sont ces raisons ?

Que j'ay joui de ses biens, en vertu de la constitution dotale, et perçu les fruits d'iceux sans supporter les charges du mariage, et sans luv fournir aucun secours, ni aliments, comme je le devois, et pour lesquels les biens même sont hypothéqués par disposition du droit, cottant le préjugé du sénat de rei uxor que je regarde le mariage comme dissous et que je l'ay fait déclarer tel : qu'ayant vendu ses biens je les ay dissipés et je me suis rendu en Angleterre : qu'elle a également droit sur les biens de mon père que sur les miens, puisqu'il a fait le mariage et assisté au contract : que ne pouvant avoir recours que sur ceux qui sont en Savoye, et qu'il pourroit avoir du péril dans le retard, elle demande la saisie des sommes dues à mon père, tant par tels qu'elle nomme, que par ceux qu'elle pourra découvrir dans la suite ; finissant par dire que

ces sommes ne feront jamais qu'une petite partie de ce qui est dû à la suppliante et faisant monter la constitution dotale à pour le moins trente mille patagons, sans parler de ses gains et autres avantages matrimoniaux.

C'est conclure par le même esprit qui règne dans toute la requête, et qui est tout l'opposé de celuy de la vérité. Réfutons-le le plus brièvement qu'il se pourra.

Quand il seroyt aussi vrai qu'il ne l'est pas, que depuis sou évasion je n'ai joui de ses biens qu'en vertu de la constitution dotale, il n'y auroit en cela rien de contraire aux dispositions du droit, puisqu'en France, en Angleterre et dans la plupart des états de l'Europe, par la désertion malicieuse d'une femme, les biens qu'elle a apporté à son mari sont dévolus de plein droit à ce dernier. C'est un fait constant. Nous en avons un exemple de fraîche datte en Angleterre. Je crois qu'il en est de même en Savoye. Je ne l'assure cependant pas positivement.

Mais ici le cas est tout différent. Les biens de l'évadée me sont dévolus par l'arrêt du

26 décembre 1726, par lequel LL. EE., après avoir déclaré les dits biens confisqués à leur profit, étant touchés de ma triste situation et par leur bénignité ordinaire, me cèdent leurs droits et me mettent en leur lieu et place.

De quel droit un tribunal étranger s'émanciperoit-il de revoir les arrêts de notre souverain ? Que nous font les loix et coutumes de Savove ?

Ai-je grand tort d'avoir regardé comme dissous un mariage qu'elle a rendu tel par la désertion, et d'avoir profité du bénéfice de nos loix pour le faire déclarer nul ? Suis-je catholique romain pour croire un mariage indissoluble ? Depuis quand et dans quel pays, déserter malicieusement un mari et le dépouiller de tout ce dont on peut se nantir, donne-t'il à une femme le droit de répéter non seulement sa dot. mais même des avantages matrimoniaux qu'elle n'auroit eu droit de prétendre qu'en cas de survie et qu'elle ne s'en fût pas rendue indigne pendant le tems de leur union ?

Comment ose-t'elle se plaindre que j'ay

vendu et dissipé ses biens ? J'étois en plein droit de le faire, puisque j'en étois le maître. D'ailleurs, LL. EE. en ont, je crois, autorisé la vente. Tu sais mieux que moy ce qui en est, et à quoy le produit de cette vente a été appliqué, puisque tu as eu tout l'embarras de cette affaire. Il falloit bien acquitter les dettes qu'elle avoit contracté pour sa maudite manufacture, dont elle avoit emporté les fonds, et autres folles dépendes, dont j'avois été assés faible pour fermer les yeux. Eh bien, loin qu'il me reste quelque chose de ces biens entre les mains, tu sais mieux que personne combien il y est allé du mien propre, et le peu qui me reste.

La retraite en Angleterre qu'elle me reproche est une preuve que je ne me suis pas enrichi de ses dépouilles. Si c'est une tache de n'être pas riche, je tâcherai de l'effacer en me conduisant en homme d'honneur.

Quel droit d'hypothèque peuvent luv donner, sur les biens de mon père, son assistance et son autorisation au contract de 1713, pendant qu'elle n'y en a aucun par le contract

142 LA VERITE SUR La CONVERSION

même? Elle ne peut, dit-elle, avoir recours que sur les biens qui sauf en Savqye, et par cette raison elle demande la saisie des sommes dues à mon père dans ce pays-là. Espère-t'elle que l'esprit de parti prévaudra assés sur les membres du sénat de Savoye pour leur faire trouver un droit et une hypothèque où il n'y en eut jamais? Il est vray qu'il paroit que ce tribunal est allé un peu vite en besogne en accordant par provision la saisie sans avoir entendu les parties. Mais l'on doit espérer des lumières et de la justice des seigneurs qui le composent, qu'après les avoir entendues, étant convaincus de l'injustice de la demande de la complaignante, ils réconduiront des fins de sa requête et enlèveront la saisie provisionnelle qu'ils ont accordée.

Il faut qu'en Savoye le terme de patagon emporte une toute autre idée que celle qu'on en a dans le reste de l'Europe, ou que la complaignante, loin de perdre son tems dans ce pays-là, y ait bien appris la règle de la multiplication. La constitution dotale, dit-elle, montait a, pour le moins, trente mille pafagons.

Quoyqu'après l'arrêt de LL. EE., il ne

s'agisse pas de disputer sur le plus ou le rrpins, je ne laisserai pas de dire qu'il se justifie par l'inventaire juridique pris en septembre 1727 par M. le baillif de Vevey, en conséquence de l'ordre de LL. EE., que tous les biens et effets de la ditte dame, taxés par gens assermentés, ne montoient qu'autour de trente-huit mille francs, et cependant les biens dont sa belle-mére jouit et les débris de la manufacture se trouvent compris dans cette somme. Par où il paroit que je n'aye jamais eu d'elle en main au-delà de trente mille livres. Et personne ne sait mieux que toy que le provenu de la vente des dits biens a été fort au dessous de cette somme. Mais c'est une bagatelle, il faut Iuy pardonner, elle ne hausse sa constitution dotale que des deux tiers. Pourquoy accuseroit-elle plus juste dans cet article que dans tout le reste de sa requête ?

Il semble que des qu'elle a tourné casaque, le mensonge est devenu son péché mignon. Si l'on m'a accusé juste, quelques mois après sa désertion, elle doit avoir fait écrire à mon père par le curé de Rumilly,

qu'elle n'avoit eu aucune part à notre malheureux procès (i), et qu'elle a voit fait tout ce qu'elle avoit pu pour m'en détourner ; et c'est positivement tout le contraire comme je puis le protester devant Dieu et en toute vérité.

Pour ce qui est de son indifférence pour le culte en matière de religion, elle la doit en partie aux principes de nos piétistes. C'étoit le sentiment de feu son père, et il paroit que c'étoit celuy de feu M. Magny, un de leurs principaux docteurs, puisqu'il me dit luimême, au retour d'un voyage qu'il fit à Annecy pour voir ma déserteuse, qu'il n'avoit jamais trouvé l'âme de la ditte si bien tournée du côté de Dieu et en meilleures dispositions. Ce furent ses propres termes, qui me scandalisèrent très fort.

La ditte dame se plaint de sa situation dans sa requête. Si elle entend par là qu'elle est trompée dans ses espérances, elle n'a qu'à s'en prendre à elle-même. Il y a quelque

(1) Au sujet tic la seigneurie de Vuarrens que M. de Loys père avait promise à son fils dans le contrat de mariage ; il se fit tirer l'oreille pour la lui remettre.

tems qu'on me dit qu'elle étoit atteinte d'un cancer à Chambéry où elle demeuroit. Quand tu sauras ce qui en est, marque-le-moy, je te prie. Si cela est, voudroit-elle faire donation à sa nouvelle église de biens sur lesquels elle n'a aucun droit ?

Je suis persuadé que sij'avois été au pays, elle n'auroit jamais osé insérer dans sa requête les insinuations malicieuses dont elle est remplie. Mais, me sachant éloigné, elle a cru pouvoir le faire impunément.

Ma lettre est insensiblement parvenue à la grosseur d'un volume. Je t'en fais mille excuses, mon cher ami, et je te prie d'en passer le port sur mon compte, n'étant pas juste que je te sois à charge en toutes manières. J'ay cru qu'il étoit absolument nécessaire d'entrer dans un détail bien circonstancié. Cela m'a mené plus loin que je n'aurois cru, et a pris du tems, comme tu peux bien le juger, pour me rappeller des faits passés il y a six ans. »

Disons, pour terminer, queMmede Warens finit par se désister de la plainte qu'elle avait portée devant le Sénat de Chambéry ; la famille de Loys obtint la levée du séquestre mis sur les créances qu'elle avaiten Savoie. »

ET

L'ENTOURAGE DE Mm- DE WARENS

L'Association florimontane d'Annecy pour le progrès et l'encouragement des sciences et des arts, dans son Bulletin du 29 novembre 1855, publie la note suivante :

Documents sur M""' île IVarens. — Le président, M. J. Replat, auteur de la Note sur Mme de IVarens, lue dans la séance du 28 juillet et publiée dans le Bulletin, a reçu plusieurs documents sur le même sujet, et les dépose aux archives. Il y a, entre autres, une Note sur la noble famille de la Tour et spécialement sur MmP- de IVarens, par M. A. Baron, archiviste d'Etat à Vevev. huit

pages d'une écriture serrée, contenant des renseignements très précis, recueillis avec le soin le plus minutieux. Ce travail renferme tout ce que l'on peut savoir sur la famille de M""' de Warens.

Remis à M. Arago, pendant son séjour à Annecy, ce document a été égaré par lui à Bruxelles; jamais il n'a pu être retrouvé. C'est une perte irréparable.

Le 12 mars 1857, M. Baron envoya des notes supplémentaires à sa lettre du 26 octobre 1855. Voici le texte de ce document inédit :

« notes supplémentaires sur madame de Warens, née de la Tour, Claude Anet, et recueillies par a. baron, archi- VISTE a Lausanne.

« Par une note datée du 10 février 1,857, M. le pasteur de la paroisse de Montreux, dépositaire légal des registres de l'Etat civil, m'a fait connaître, en réponse à la demande que je lui en avais adressée quelque temps auparavant, qu'après les

recherches les plus soigneuses faites dans les anciens registres de ladite paroisse, soit depuis l'année 1720 à 1725, il n'a pu y découvrir l'acte de la célébration du mariage de M. Sébastien-Isaac de Loys de Villardin, seigneur de Warens, avec D1Ie française- ' Louise de la four, de Chailly et Vevey. — J'ai dit, dans ma note d'octobre 1855, qu'on n'avait trouvé aucune mention de cet acte dans les registres des paroisses de Vevey et de la Tour de Peylz. Il me paraît, cependant, très probable que cette cérémonie nuptiale doit avoir eu lieu dans quelqu'une des Eglises de Vevey ou des environs, et cela l'une des six années prédites.

Dans ma précédente note, j'avais dit que Mme de Warens s' étant esquivée pendant l'été de 1726, et rendue en Savoie, etc., LL. Exe. de l'Etat de Berne donnèrent à leur Baillif de Chillon (soit Vevey) d'inventorier et d'imposer la confiscation sur les propriétés et les autres biens de cette Dame. De son côté, M. de Loys de Warens (1) avant sollicité son

(1) Il l'appelait sa déserteuse ; — lisez Gaullieub : Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse française, etc. Genève, 1856, page 85, note 1.

divorce d'avec sa femme fugitive, il l'obtint par sentence du Consistoire suprême de Berne du 24 février 1727, conçue en ces termes concis :

« Comparaît M. de Pluviane et demande, « au nom de M. ^ébastien-Isaac Louis, Seigneur « de Warens, qu'il lui soit accordé son di- « vorce d'avec Françoise-Louise de la Tour, sa « femme, qui a changé de religion en « Savoie. Connu d'accorder. » (Extraits concernant les affaires de Mm,; de Warens, tirés des Registres de Berne.)

On peut lire beaucoup de détails intéressants concernant Mme de Watens, née de la Tour, dans le premier volume de l'ouvrage intitulé : Le Léman. Voyage à Genève et dans le canton de Vaud (fait en 1833), par M. cBailly de Laloude, deux gros volumes in-8°. — Paris, 1842. — Cet ouvrage me paraît avoir généralement le mérite d'une rare exactitude, ainsi que j'ai pu m'en assurer moi-même, surtout quant à ce que l'auteur dit des rives du Léman, et plus spécialement des villages et des sites des

environs de Vevey, où je naquis en 1788, et que je connais depuis ma jeunesse ; à la vérité, tous ont subi, par l'influence du temps, des modifications assez considérables, comme aussi dans les mœurs ; cependant, la physionomie originelle de celles-ci n'a pas essentiellement disparu, les souvenirs des époques qui ont précédé celle-ci ne sont pas entièrement effacés, ces souvenirs subsistent encore en bonne partie pour ainsi dire intacts, ceux qui, du moins, se lient à l'existence de personnages marquants qui sont nés ou qui ont habité cette contrée, dans laquelle une foule d'étrangers de toute nation, attirés par la beauté du site, la douceur du climat et par d'autres avantages encore, sont venus y fixer leur séjour momentané ou même à demeure.

« M. Bailly de Lalonde, qui a visité spécialement Montreux, Clarens et Chailly, donne, sur ce dernier village et sur la maison où demeurait jadis notre Dame de Warens, des détails très exacts, ainsi que sur la famille Ami, qui s'est éteinte le 30 novembre 1833, par le décès de Jean-Louis And, arrière-petit-

neveu du célèbre Claude Anet, qui fut le confident de Mme de Warens ; ce Jean-Louis Anet, que M. BaiUy de Lahnde trouva alité, et auquel il demanda divers renseignements sur son parent Claude, avait 88 ans et quelques mois.

J'ai pu vérifier cette circonstance, qui est bien telle, par l'inspection du registre des Décès de la paroisse de Montreux, en

Quant à Claude Anet de Chailly, voici l'Extrait textuel des Registres des Naissances de la paroisse de Montreux, t. m bis, f. 106 :

« Claude, fils de David Anet et de Mar- « guérite du Crest, par. Egrège Claude « Genevey, Claude Anet, Anne-Marie-Vin- « cent et Marie du Crest, le 17 janvier « 1706. »

« Certifié conforme au Registre.

« Montreux, le 10 février 1857.

Signé: D. de BRAY, p1'. »

« Cet extrait n'indique pas la naissance, mais seulement le baptême de Claude Anet au 17 janvier 1706, puisque les noms de ses

parrains et marraines y sont exprimés ; ainsi, il est probable qu'il est né l'un des derniers jours de décembre 1705, ou l'un des premiers jours de janvier 1706. Les registres de l'Etat civil des paroisses de notre pays étaient très concis à cette époque-là et offrent même des lacunes.

« Une circonstance mérite d'être considérée ; c'est l'indication écrite au registre que l'acte ci-dessus a déjà été relevé le 25 mars 1J26; alors Claude A net, âgé d'environ vingt ans, l'aurait demandé probablement pour quitter Chailly, son village natal, et s'en aller hors du pays. Or, ce fut cette même année 1726 que, quelques mois après, Mme de Warens s'esquiva et se rendit par le lac en Savoie, où Claude Anet entra bientôt à son service, et cette coïncidence est très remarquable. Anet mourut jeune encore dans la demeure de Mme de Warens, et il était, dit Jean-Jacques Rousseau, un peu plus âgé que lui.

« Voici, en résumé, ce que j'ai pu découvrir concernant Wtntçenried qui, garçon barbier et coiffeur, se parait du titre de chevalier de

Courtilles. La famille Wïntfenried, originaire

de la partie allemande du ci-devant Canton

de Berne, vint s'établir au pays de Vaud et

se fit aggréger à la bourgeoisie d'Aigle, ainsi

qu'à celle de la commune de Courtilles, petit

village sur la rive droite de la Broyé, près

de Lucens, alors en Bailliage de Moudon.

Lorsqu'en 1733, l'Etat de Berne transféra la

résidence du Baillif de Chillon dans la ville

de Vevey, il établit au château de Chillon un

concierge ou gardien du fort, à raison de l'arec o

senal, des prisons, etc., et ce gardien, ancien militaire retraité, avait le grade de Lieutenant. Or, un \Viut:euiied fut appelé à cet emploi, et il figure en effet dans les comptes du Bailliage de Vevey depuis 1735 à 1 75 1 , année où il décéda à Chillon, ayant ainsi exercé son emploi de gardien de ce fort pendant seize à dixsept ans. C'est là l'unique motif par lequel son fils, jeune dandy, quoique garçon barbier, pour se donner du relief, courait le monde en se donnant les titres fictifs de fis du Capitaine-commandant du Château de Chillon et de Chevalier de Courtilles, du nom du petit village dont il était bourgeois. Le véritable

Capitaine de Chilien était le Baillif de Vevev, qui avait dès lors conservé ce titre militaire, et le gardien du fort en était le Lieutenant. J'ai pu, au moyen des documents authentiques dont je suis le dépositaire officiel, vérifier et nrassurer de tout ce qui précède, et dans les Registres de l'Etat civil de toutes les paroisses du Canton de Vaud, dont les duplicata, depuis l'année 1821 à celle-ci, existent aux Archives cantonales, j'ai vu qu'il y a encore, en effet, à Aigle, une famille du nom de Wintçenried qui, est-il dit, est bourgeoise aussi de la commune de Courtilles. Lausanne, le 9 mars 1857.

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