LE VOTE PAR TÊTE AUX ÉTATS GÉNÉRAUX
Ce premier point établi, on passa au second. Dans le cas où l'on voudrait faire voter par tête aux États généraux, quelle attitude devraient observer les députés? Mirabeau prit encore la parole. 11 déclara qu'il lui était impossible d'adhérer à la protestation que l'ordre se disposait à voter. Elle lui paraissait (( inutile, intempestive et illégitime ».
A quoi tendait cette protestation? A essayer de faire revenir le gouvernement sur un mode de convocation que l'opinion publique avait impérieusement réclamé et conquis, à empêcher (c les communes de France de se présenter aux Etats généraux dans la proportion qui leur était accordée ». Par ce moyen, on éveillait la discorde et on attisait les haines. En vérité, le moment était mal choisi. La noblesse fietîée protestait contre l'opinion publique, contre le roi luimême ! Etait-elle donc si puissante pour s'aliéner de gaité de cœur les peuples et le roi ?
Et puis quelles prétentions plus étranges et plus déraisonnables que celles qu'elle affichait tout à l'heure ? Elle s'évertuait à faire croire qu'elle pouvait empêcher le vote par tête aux États.. Mais qui donc était le maître, la noblesse de Provence ou le roi? Une fois l'assemblée réunie, qui la dirigerait, sinon elle-même? Une assemblée comme celle-là ne trouverait pas dans son sein un homme pour la présider ! Elle ferait certainement un règlement pour elle, elle n'accepterait pas celui qu'on voudrait lui imposer. C'est en vain que les légistes essayeraient de l'en dissuader en exhumant des archives des règlements séculaires. L'assemblée ne laisserait pas toucher à son droit.
Jamais Mirabeau ne fut mieux inspiré. Il cingla sans pitié la hauteur fanfaronne des possédants fiefs,
se moqua du sérieux qu'ils affichaient. De bonne foi, comment ne pas l'approuver? La noblesse privilégiée déclarait s'opposer de toutes ses forces à la délibération par tête aux futurs États généraux et elle opinait de cette manière aux États de la nation provençale. Si les États généraux, usant de leur droit, adoptaient ce mode de votation, quels subterfuges mettrait en œuvre la minorité pour ne pas s'y soumettre? Elle menait grand fracas avec sa qualité d'État « uni et non sulbaterné )). C'étaient là des mots sonores, mais vides de sens. Si la Provence demeurait un état uni mais non subalterné, que n'envoyait-elle des ambassadeurs au roi pour traiter avec lui d'égal à égal? Si elle n'était qu'une partie de la France, quand la France avait parlé par la bouche du roi, elle ne pouvait que s'incliner. Vouloir trancher de l'autonomie dans ces conditions, c'était se couvrir de ridicule, rien de plus (1).
Les possédant fiefs répondirent en donnant pour toute raison (( que la noblesse ne pouvait consentir à des changements qui opéreraient la dégradation dans les personnes de ses membres, dans l'essence, la dignité et les prérogatives de ses fiefs ». En même temps ils assuraient (( qu'ils s'empresseraient toujours de donner au roi des marques de son amour et de fl son profond respect » (2). Et pour en fournir un éclatant témoignage, ils s'engagèrent à n'envoyer aux Etats généraux que le nombre de députés qu'il plairait à Louis XVI de fixer. Puis ils frappèrent à toutes les portes, firent passer un double de leurs protesta- ^1 lions à tous les personnages qu'ils pensaient pouvoir
(1) Arch. (les n.-d.-Uh., C. 111, (2) Arch. dos B.-du-Rh., C. 111,
fol. 271 rcclo. fol. 274 verso.