‹ La Convocation des États généraux en ProvenceChapitre 106 sur 116 · LI-:S CAHIKIIS · texte numérisé non relu

LI-:S CAHIKIIS

empêcher leurs victimes de faire insérer dans les cahiers leurs protestations indignées (1). Par une duplicité manifeste, le roi paraît s'associer à ces manœuvres. Il a désigné d'avance les présidents du clergé et du tiers, c'est-à-dire des deux ordres où les plaintes peuvent être le plus vivement formulées. Pourquoi s'étonner si ces présidents vont essayer de

pêcherlescloîtriersdese plaindre.

On multiplie les officiers pour être les espions des cloîtriers; les frères et les domestiques ne sont ([ue leurs surveillants. Bien plus, pour la députation aux sénéchaussées pour l'élection des députés aux Etats généraux, les supérieurs n'ont observé aucune formalité et, sans communiquer la lettre du roi, ils ont présenté un écrit à signer, par lequel ils se constituaient députés de la communauté, voilà tout. Et, au.x maisons qui ont nommé un cloît;ier pour député, lesprieurs n'y ont eu aucun égard et se sont députés eux-mêmes et les officiers ». Arch. nat., B'' 5, 1. M, p. 4. Doléances des pauvres religieux chartreux, cloîtriers (de Durbon), privés par leurs supérieurs du droit de les faire et des moyens de les présenter.

(1) Il paraît certain que dans nombre de cas les plaignants n'ont pas donné à leurs doléances l'étendue qu'elles méritaient, parce qu'ils estimaient que leur l'émise serait, cette fois encore, une simple formalité. La lettre d'envoi (sans date) à Necker des doléances des ménagers, agriculteurs et paysans du terroir de Marseille, signée Durbec et Simon Blanc dit : « . . . Le cahier du tiers état n'ayant touché qu im-

parfaitement ce qui nous concerne, ou peut être ayant été considérés comme des êtres ou individus inutiles à l'État... »

Arch. nat., B^ 50, 1. 10, p. 15.

Les cloîtriers de la chartreuse de Laverne, écrivent à Necker, le 28 mai : «... Nous vous envoyons ces doléances parce que le roi veut les voir toutes. Nous aurions pu les faire bien volumineuses. Mais, depuis quantité d'années, on en a tant envojé au bureau de Mgr Laurent de \'illedeuil que c'est là c[uon en trouvera en grand noml)re. . . » Arch. nat., B» 5, 1. l, p. 5.

Les Carmes déchaussés d'Aix écrivent, le 26 avril, à Necker :

« Monseigneur, ce ne fut pas sans surprise qu'en lisant les doléances du clergé régulier de la sénéchaussée d'Aix en Provence, nous y vîmes que nos députés, presque tous supérieurs, ne s'étaient attachés qu'à des objets en quehpie sorte étrangers au corjjs régulier qu ils représentaient, au lieu de faire attention aux abus sans nombre qui désolent le cloitrc, et sans la suppression desquels le cloître ne fleurira jamais.

C'est le désir de voir renaître parmi nous, autant que le temps l)ourra le permettre, cet esprit primitif de notre règle qui nous a encouragés à mettre sous les

LA HEDACTIOX DKS CAHIERS

confisquer la vérité ù leur profit? (1) Je n'en veux retenir que deux exemples pris dans les sénéchaussées d'Aix et de Marseille, donc dans les deux centres les plus éclairés de la Provence et où il semblait que l'on pût le moins redouter la conspiration du silence. Qu'on juge par eux de ce qui a pu se passer dans les sénéchaussées retirées.

Le mécanisme de la rédaction des cahiers est le suivant : les députés élus par l'assemblée de leur ordre apportent avec eux les doléances que leur corps a rédigées. L'assemblée de la sénéchaussée, les préliminaires accomplis, se partage en clergé, noblesse et tiers état; et chacun de ces trois groupes nomme des commissaires rédacteurs qui doivent fondre les doléances et en faire le cahier de l'ordre (2).

yeux de Sa Majesté nos doléances particulières. . . » Arch. nat., B»9, 1. 4, p. 7.

(1) Venture, prêtre de l'oratoire, écrit à Necker, le 17 mai :

(' ...Le vote par tête aux Etats généraux est le seul mojen de détruire l'esprit de corps si opposé à l'esprit du bien public.

C'est ce qui m'a engagé à soutenir cette opinion dans l'assemblée du clergé de la sénéchaussée I d'Arles] dont j'étais membre {') et dans laquelle j'avais été nommé un des commissaires pour la rédaction du cahier des doléances. Si je n'ai pas eu la pluralité pour moi, défendant cette opinion, c'est que l'opinion contraire était vivement défendue par Mgr l'archevêque d'Arles. Et s'il faut en juger par la chaleur qu'il a mise dans cette affaire, il sera un

(*) Il y comparut en qualité de procuitur fundé des curés de Notre Dame la [)rincipale d'Arles et de Saint Trophinie. Arch. nat., B» 14., 1. 7, p 16.

des plus violents promoteurs de la délibération par ordre dans la chambre du clergé aux États généraux ». Arch. nat., B» 7, 1. V-Z, p. 35.

(2) L'article 43 du règlement du 24 janvier était ainsi conçu :

« Chaque ordre rédigera ses cahiers... séparément, à moins quil ne préfère d'}' procéder en commun, auquel cas le consentement des trois ordres, pris séparément, sera nécessaire ». 11 3" eut en conséquence plusieurs tentatives faites par l'un ou l'autre des trois ordres pour la rédaction commune des cahiers. Aucune d'elles ne réussit. A Marseille, le marquis de Pontevès exprima au tiers « le vœu unanime de la noblesse de se réunir au clergé et au tiers., pour rédiger en commun le cahier de nos remontrances et doléances. Elle a considéré, dit-il, que nos intérêts étant les mêmes relativement au droit

LES CAHIKHS

Il va sans dire que la tâche de ces commissaires ne peut pas être le moins du monde d'éliminer à priori telle réclamation qui leur paraîtrait discordante, — ils n'en ont pas le droit, — mais simplement d'éviter les redites qui ne peuvent manquer de se produire. Encore leur faut-il le temps pour y procéder.

Or, ils procèdent partout avec une hâte excessive et malhahile. A Aix, — la sénéchaussée de beaucoup la plus populeuse et la plus importante, elle com-

sacré de la propriété, aux avantages de la municipalité et à ceux du commerce en général, qui sont la principale source de la richesse et de la splendeur de la cité, elle a considéré que nous ne devions représenter tous ensemble qu'une seule et même famille... » L'évéque, portant le vœu de Tordre du clergé, déclare « adhérer à celui de l'ordre de la noblesse, le clergé ayant déjà manifesté ses vues et étant rempli des mêmes sentiments ». (Arch. nat., B'* 50, 1. 5, p. 2). Le tiers refusa ainsi qu'il appert de la lettre de Demandolx à Villedeuil du 3 avril : « Dans l'ordre du tiers que je présidais, il fut d'abord mis en délibération sil fallait attendre ou prévenir la proposition que la noblesse devait lui faire de nommer dans chaque ordre des commissaires pour la rédaction d'un cahier commun. La détermination fut d'abord pour ne pas prévenir la députation que je savais que la noblesse était disposée à faire pour résoudr? l'ordre du tiers à cette communion.

Mais, la chose mieux discutée, il fut airêté que le tiers députerait aux ordres du clergé et de la noblesse pour les remercier de

l'invitation qui lui avait été faite par eux à l'assemblée générale et pour leur Icmoigncr le regret de ne pouvoir se réunir pour Vadressc d'un cahier commun .

attendu que celui du tieis avait été définitivement arrêté dans l'assemblée municipale de cet ordre composée de l'universalité de ses membres, au nombre de 180, et que les 90 auxquels cet ordre se trouvait réduit en exécution de l'arrêt du conseil se considéraient comme des commissaires de cet ordre qui n'avaient pas pouvoir d'en nommer d'autres ni de faire le moindre changement au cahier duquel ils étaient porteurs.

Les deux ordres furent sensibles à ce refus et le firent témoigner par leurs députés au tiers.

Mais, dans cet état, il n y eut plus lieu de délibérer si l'on ferait un cahier... en commun. Ce ne fut même plus le cas de nommer des commissaires dans Tordre du tiers pour la rédaction de son cahier déjà rédigé ». (Arch.

nat., IP ÔO, 1. 3, p. 14).

Parfois, c'est un sentiment de délicatesse (|ui a dicté le refus.

Ainsi, à Forcalquier. « Le tiers, considérant que Tordre de la

L1-: ZlXi: DKS COMMISSAIRES

;îoi

prend 125 paroisses — le cahier du clergé est dressé eu deux jours. Eu deux jours, les commissaires ont pu prendre connaissance des suppliques des curés, chanoines, hénélicicrs, et des autres. La rédaction a été menée vivement sous l'œil vigilant du sieur archevêque. — Trois jours ont suffi pour élaborer le cahier du tiers de la sénéchaussée de Forcalquier. — Deux jours ici, trois jours là, c'est le maximum toléré par les présidents des ordres (1). C'est dans

no])lesse n'étant composé que de 19 membres, tandis que celui du clergé en a 85 et celui du tiers 172, Tordre de la noblesse n'aurait que très peu d'influence, le tiers, par cette seule et unique raison, a unanimement délibéré de procéder séparément, à l'exception de Mes Nevière et Dupin de Villeneuve, qui ont été d'avis de procéder conjointement ».

2 avril 1789. (Arch. nat., B-^ 41, 1. 3, p. 2j.

Par contre, dans la sénéchaussée d'Arles, le tiers propose la rédaction en commun. « Les députés de la ville d'Arles ont déclaré voter pour la réunion des trois ordres pour la rédaction du cahier, sous la réserve de tous les droits de la ville référés dans les premières protestations... Les Terres adjacentes portent leur avis à la réunion sans entendre par là porter atteinte à aucun de leurs droits et sous la réserve expresse d'avoir un représentant pris dans leurs députés pour toutes les opérations dans lesquelles le tiers état devra concourir.

L'assemblée a unanimement délibéré de procéder conjointenicnt avec l'ordre du clergé et de

la noblesse à la rédaction des cahiers ». (Arch. nat., B' 14, 1. 8, p. 2). Mais, peu après, la noblesse déclinait purement et simplement cette offre. Le clergé colora au moins son refus. « L'ordre du clergé ayant commencé ses séa nces particulières, particulièrement à ce vœu de la noblesse, il a cru que ne pouvant plus y avoir lieu à délibérer en commun, il était inutile de délibérer sur cet objet ».

Artaud à Necker, 6 avril. (Arch.

nat., B» 14, 1. 6, p. 11).

Dans la ville d'Arles seule, nobles et bourgeois se réunirent pour dresser leur cahier, bien que le règlement du 4 avril eût paru leur laisser toute liberté à ce sujet.

(1) Maurel, prieur, écrit de Draguignan, le l^r avril : « ... L'assemblée (du clergé de la sénéchaussée) dans sa séance du 28 mars a nommé des commissaires pour indiquer ses doléances, lesquels commissaires ont dû s'occuper de ce travail dans la journée du lendemain dimanche, 29. Les cinq rédacteurs, ayant déclaré dans la séance du lundi 30 n'avoir pu achever leur commission, le seigneur évêque de Fréjus, présidant l'assemblée, dé-

l'ordre du clergé que la précipitation a pris toutes les proportions d'un scandale (1).

Rien d'étonnant en conséquence si Ton proteste un peu partout. Encore, pour protester, faut-il faire preuve de quelque courage et tout le monde n'en a pas. Que peut tenter un misérable curé, inconnu lîier, contre ces prélats qui président, entourés des noms les plus retentissants de l'armoriai de Provence? L'abbé de Lamanon ose pourtant tenir léte au tout puissant Boisgelin. Il essaie de faire insérer, et c'est son droit, ses réclamations au cabier. Mais l'arclievéque d'Aix s'y oppose de toutes ses forces et finalement il a raison du prêtre rebelle. Et l'abbé de Lamanon en écrit à Necker, et lui demande s'il pourra lui adresser un mémoire particulier (2). Celui-là serait autrement instructif que le pâle à peu près officiel que nous ont apporté l'arcbevéque et Cousin, de Cucuron.

clara vouloir terminer l'asscml)lée par la présente séance, qui n'était pourtant que la troisième.

Il se contenta de faire lire quel- ([ues observations particulières ([u'il avait fait insérer d'avance dans le verbal et, malgré toutes réclamations à cas contraires, il fit procéder à la nomination des électeurs ». (Arcli. nat., B» 39.

(1) Le tiers me paraît avoir témoigné plus de respect aux vœu.\ de ses mandants. A Aix, « il est délibéré unanimement de diviser le ressort de la sénéchaussée en 9 arrondissements et d'en former î) bureaux composés de tous les députés de chaque arrondissement pour réduire en un seul cahier les doléances des commu-

nautés comprises dans chaciiic arrondissement, et que chaque bureau nommera 2 commissaires, lesquels se réuniront pour procéder ensemble à la réunion desj) cahiers et à la rédaction dun cahier principal...

Délibéré en outre que les cahiers de toutes les communautés seront jointes au cahier principal qui sera arrêté dans rassemblée générale du tiers, et que les députés aux Etats généraux auront égard tant au cahier principal qu'aux cahiers particuliers de chaque communauté en tout ce qui ne sera point contraire au cahier principal ». (Arch. nat..

(2) Arch. nat., B=' 9, 1. 4, p. (î.

MM. DK BELLOY Kl' DK lUUSSET IVÔo

L'abbé de Lamanon a soulevé discrètement le voile qui cache les intrigues ourdies à Aix. L'abbé de Bausset déchire celui qui recouvrait les machinations de Tévéque de Marseille et dont le compte rendu officiel s'était bien gardé de souffler mot. M. de Belloy a 80 ans et plus. Mais son âge très avancé n'a pas déprimé en lui la combativité, qui est restée intense. Le règlement du 24 janvier lui défère la présidence de l'ordre du clergé, et il entend user de ses privilèges au mieux des intérêts de l'église, qu'il confond avec les siens. Le 2 avril, à la séance du soir, l'assemblée du clergé de la sénéchaussée de Marseille nomme les commissaires rédacteurs du cahier. Comme cette élection se fait à haute voix et que Tévêque la préside, il est à craindre que les élus ne soient à la dévotion de monseigneur. Sur les huit, deux sont ses suppôts, cinq sont douteux, un nettement hostile, le fameux Emmanuel de Bausset, comte de Saint Victor.

M. de Belloy, mécontent de la composition de cette commission, et craignant que la véhémence de Bausset n'entraîne ses collègues dans des vues opposées aux siennes, prend les devants et ce déclare hautement qu'il ne signera pas les cahiers s'ils renferment des plaintes contre le haut clergé )). Puis, comme cette déclaration comminatoire peut indisposer les commissaires contre lui, il s'oublie jusqu'à venir les présider (1). Ceci est une illégalité flagrante,

(1) Bertrand, un des commis- objets qui ont été supprimés saires rédacteurs du cahier du dans les doléances... Le soussigné clergé de Marseille, écrit : « ...De- est fâché de se voir obligé de dévant avouer que les circonstances clarer pour l'acquit de sa cousue m'ont laisse aucune liberté, je cience et de ses obligations envers me reserve le pouvoir de remet- ses commettants qu'il ne lui a pas tre à nos députés un mémoire des été possible, attendu la brièveté

aucun ai'ticle des règlements n'autorisant une ingérence aussi déplacée. N'importe. Le travail des commissaires commence. L'évcquea tellement souci de la parole donnée que, lorsque Bausset,s'appuyant sur le vœu de tous les cahiers particuliers, demande qu'on insère dans le cahier général, la suppression des assemblées du clergé et des bureaux diocésains, « il réussit à faire repousser sa motion. Bausset revient à la charge ; il emploie tous les moyens honnêtes ^>, rien n'y fait. Alors il « use des moyens les plus opposés à son caractère, des moyens les plus rigoureux ». Il menace l'évéque d'un huissier.

M. de Belloy comprend qu'il ne triomphera pas aisément de la résistance du chanoine, qui a le règlement pour lui. Alors il change de tactique. Il s'entend avec le lieutenant général de la sénéchaussée, M. de Demandolx, qui Joue un rôle douteux dans toute cette affaire. Il avait d'abord accordé 4 jours pleins aux commissaires pour rédiger le cahier, du vendredi matin, 3 avril, au lundi 6. Le lieutenant général rend une ordonnance, et les commissaires, qui ont commencé leur travail le vendredi matin, sont obligés de le clore le même jour à huit heures du soir pour procéder le lendemain à l'élection des députés. Le motif de cette hâte? C'est qu'on craint les mouvements populaires. Motif ridicule et faux : tout était et tout resta bien tranquille à Marseille comme ailleurs, (c Si ces mouvements eussent dû avoir lieu, le lieutenant général était dans lesecretv, — avec M. de Belloy, s'entend. Cet indigne tour de

du temps, de concourir à faire que particulières ». (Arcli. nat., T-cdiger dans le cahier beaucoup B» 50, 1. 6, p. 3). (le réclamations tant générales

LA TKNACITÉ DE l'aBBË I)K BAUSSET 365

passe-passe, cetle supercherie sans nom, eurent le résultat désiré.

Le cahier tronqué arrive devant rassemblée du clergé le samedi 4^ à la séance du matin. Lecture en est donnée. Des protestations s'élèvent. L'évéque les écoute d'une oreille distraite, après quoi on signe. Quand c'est au tour de Bausset, l'évéque, qui sait que le chanoine a préparé un cahier spécial qu'il se propose de remettre au député élu, lui demande en douceur (( s'il ne peut le communiquer à l'assemblée et il ajoute ces mots : Lisez ! lisez tout haut, monsieur y). Bausset, qui me paraît avoir fait preuve de la plus rare ténacité, obtempère à l'invitation. L'évéque espère certainement que les commissaires qui doivent signer après Bausset le cahier de protestation s'abstiendront devant sa colère. Trois grands vicaires de monseigneur trouvant que Bausset ne ménageait pas assez Sa Grandeur, soutiennent qu'il se fait tort et qu'il doit se rétracter. Bausset s'y refuse. Alors les grands vicaires (c abusant de leur autorité pour inspirer l'idée de le contredire à ceux qui signaient après lui, leur disent : Ayez soin de déclarer en signant si vous adhérez au dire de Monsieur. Signez dans cette forme : avec adhésion ou sans adhésion )) (1). Celte ingérence des grands vicaires dans une affaire où ils n'ont rien à voir, car ils ne sont pas rédacteurs du cahier, n'est pas une des moindres surprises qui nous aient été réservées. Les commissaires apeurés et redoutant les foudres épiscopales, désireux d'autre part de ménager leurs consciences, s'en tirent par une défaite. Cinq d'entre eux, Bertrand, Arnoux, Amie, Poulhariez et Martelli,

(1) Arch. nat., B-^ 50, 1. 6, p. 3.

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rédigent après coup une protestation. Ils y avouent (( que les circonstances ne leur ont laissé aucune liberté et qu'ils sont fâchés de se voir obligés de déclarer pour l'acquit de leur conscience et de leurs obligations devant leurs commettants, qu'il ne leur avait pas été possible, attendu la brièveté du temps, de concourir à faire rédiger dans le cahier beaucoup de réclamations tant générales que particulières ». Comme si toutes ses manœuvres indélicates n'avaient pas suffi, Tévéque en emploie une dernière qu'il est difficile de qualifier. Il a soin de faire signer le cahier par le secrétaire, Auberti, immédiatement après lui, et ce, contrairement à tous les usages. Il s'en suit que les commissaires réclamants n'auront pas reçu légalement acte de leur réclamation, (( et que le gouvernement pourra les soupçonner de l'avoir formée hors de l'assemblée générale ». Il faudra donc, pour remettre les choses au point que, l'assemblée rompue, les députés du clergé a certitient le contraire de tout ce qui a été fait, ainsi que tous les ecclésiastiques présents au nombre de 80 et plus ». Le clergé, indignement dupé, chargea Bausset de dresser un cahier supplémentaire. A ce cahier ils ea adjoignirent d^uitres : ceux de Martelli et de Poulhariez, que nous possédons. Le 18 avril, Bertrand, chanoine des Accoules, écrivait à Necker. Il le suppliait de jeter les yeux sur le cahier que le clergé lui envoyait en supplément et lui certifiait ^c qu'il contenait avec le véritable vœu des curés et de deux chapitres curiaux de la sénéchaussée la justification la plus complète et la plus modérée des gènes de toute espèce qu'on avait mises dans leur opération ».

l'éloge dk LOUIS XVI i367

Ce qui frappe tout d'abord dans ces cahiers, qu'ils émanent du clergé, de la noblesse ou du tiers, c'est qu'ils commencent par un hymne de reconnaissance à Louis XVI. Les termes, hyperboliques parfois, employés par leurs auteurs, surtout dans les villages, ne sentent pas la courtisanerie ni la bassesse, mais sont plutôt synonymes de vérité. Ce que disent les plaignants, il paraît hors de doute qu'ils le pensent et que le greffier ou le maître d'école qui a dressé le cahier n'a fait que traduire exactement les sentiments des illettrés qui le lui dictaient. Forcalquier appelle Louis XVI ce le meilleur, le plus juste, le plus sensible des rois )). Lauris apostrophe le roi, les princes, les Français, Necker. Elle trouve même un mot aimable pour la reine, ce qui est galant et ne peut nuire. La noblesse d'Aix va plus loin. Elle charge ses députés « de proposer aux États généraux qu'il soit élevé un monument patriotique en l'honneur d'un souverain bienfaisant, le restaurateur de sa fidèle nation )) (1).

Ce tribut de reconnaissance une fois payé, on aborde l'objet même de la doléance. Je ne vois pas qu'en ce qui concerne les deux premiers ordres,

(1) « Le roi est le père commun Necker « le ministre qui en a été

de la grande famille ». Eyguières, la ressource et doit après lui en

Arch. nat., B^ 69. Les bénéficiers faire les délices ». Arch. nat.,

de Lorgnes appellent Louis XVI B* 69.

« le Titus de la France », et

cet objet diffère sensiblement des doléances émises dans les autres parties du royaume. En Provence, comme ailleurs, le haut clergé se propose d'arrêter (c dans sa course impétueuse le torrent de l'impiété » (1). Les moyens? Rénovation des collèges et des méthodes d'enseignement qui sont vicieuses ; mainmise par les frères des écoles chrétiennes sur l'éducation et l'instruction des enfants dans les paroisses de campagnes surtout, les villes étant pourvues. En même temps, et par une action en quelque sorte parallèle, on fermera les cabarets pendant les heures des saints offices. Puis, comme ces mesures paraissent sans doute insuffisantes, on en ajoute d'autres. La matière étant très délicate, on en use avec souplesse et onction. On ne prononce pas le mot propre, on le donne à entendre. «Que l'impie cesse de triompher! » Quel est cet impie, sinon le protestant? Pour célébrer ainsi son triomphe, il faut avoir une notion tout à fait affaiblie de l'histoire du siècle. On veut bien ne pas le jeter à nouveau dans la tour de Constance ou au fond du fort Saint Jean, (c Qu'il porte au moins la peine de la honte et de l'oubli et que les amis de la religion soient préférés dans la distribution des honneurs et des récompenses ! y> Voilà les ministres de Louis XV et Louis XVI suspects de complaisance envers les huguenots. Pas n'est besoin de souligner ce vœu. Dans un pays qui souffrait encore des dragonnades, près de ceMérindol dont le nom est invinciblement lié à des massacres historiques, il était peu chrétien de raviver des souvenirs aussi douloureux.

Qu'on proscrive les mauvais livres, les libelles

(1) Doléances du clergé de Forcalquier.

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