LE VŒU DE LA NOBLESSE
impies et libertins ! — Mais je ne sache pas que l'intendant ni ses subdélégués les aient jamais tolérés. Si on les pourchasse dans les imprimeries, qu'on brise les presses suspectes, qu'on jette au pilon les ouvrages douteux, on n'aura fait encore que la moitié de la besogne. Ceux qu'il faut atteindre, ce sont les colporteurs qui dans leurs balles dissimulent Voltaire et Rousseau ; ce qu'il faut décidément observer, c'est la sortie d'Avignon et du Comtat, de ces deux terres papales d'où, par une amère dérision, s'envolent à chaque instant des milliers d'opuscules subversifs. Il faut doubler, tripler la muraille douanière à la frontière, sur la ligne du Var, le long de la mer, surveiller avant tout les arrivages à Marseille. C'est de cette sentine de la révolution que part, pour s'infiltrer peu à peu dans le sud du royaume, le poison corrupteur.
De ci de là quelques prières pour les curés de campagnes. Les malheureux ont réussi à les faire glisser dans le cahier. Mais ces pièces ne disent qu'une simple partie des misères subies, des affronts supportés. La vérité, nous la trouverons dans les placets envoyés à Neçker sous le manteau, avec adjuration de taire le nom du correspondant pour qu'il échappe aux colères épiscopales.
La noblesse réclame elle aussi des mesures générales. Elle a souffert les dédains des possédant fiefs et il lui en est resté dans l'âme quelque rancune. Cette rancune perce dans certaines de ses demandes. Quand elle rêve « l'égalité de contribution aux charges communes, la répartition de l'impôt sans distinction de biens nobles ou roturiers », elle a sous les yeux la disproportion blessante qui diminue les seconds au profit des premiers. Quand elle demande
« l'économie dans les grâces et les pensions », elle se rappelle que les faveurs royales se dispersent le plus souvent sur ces mêmes seigneurs fieffés. Quand elle supplie le roi qu'à l'avenir la noblesse ne soit acquise que par le mérite personnel et les services rendus à Tétat, elle lui promet qu'en retour a elle est prête à verser son sang pour lui et sa gloire ». Il n'est rien de tel que d'avoir souffert. On est mieux disposé à compatir aux peines d'autrui. C'est pour cela que, pris d'une sympathie louable pour les gens du tiers, ils réclament aussi « la suppression des distinctions humiliantes qui l'avilirent dans les précédents Estais généraux». Les cadets de la noblesse protestant au nom de la dignité de l'homme contre l'avilissement du tiers ! quelle preuve plus convaincante que les temps avaient marché !
L'intérêt de ces cahiers va croissant à mesure qu'on descend vers les petites gens. Ceux-ci sont d'accord avec les nobles sur la périodicité des Etats généraux, le vote par tête, l'égalité des voix du tiers à celles des deux autres ordres, sur la nécessité de réformer le régime fiscal de la France. Afflorincment, disent les nobles, — affouagement, dit le tiers, — mots barbares, termes archaïques qui cachent des opérations le plus souvent peu honnêtes. La pleine égalité, voilà ce que l'on veut, et on l'aura grâce à une répartition proportionnelle des impcMs.
Nous touchons ici à la plaie vive dont saigne
LA MISKIU-: DES CUIÎES
constamment la vraie France, celle des curés et des paysans toujours dupés et rançonnés par le plus fort. Les curés en ont aux chanoines. Tandis que ceux-ci vivent dans une indolente oisiveté, eux végètent dans leur village , partageant le pain d'épeautre du paysan : deux misères qui se soulagent l'une Tautre (1). Et ils trouvent des alliés dans la classe si intéressante des bénéficiaires qui souffrent comme eux de Topulence de leurs tyranneaux (2). Ils voient
(1) Les archives nationales possèdent (surtout dans D XIX) quantité de lettres émanant de curés.
Toutes sont intéressantes et racontent les mêmes douleurs. Ce .sont les prieurs décimateurs qui l'efusent de leur j)a3'er la modeste congrue qui leur assure le pain de chaque jour. Encore, ce morceau de pain, le partagent-ils iwec les misérahles. Vo3^ez cette lettre de Bucelle, de Sisteron, 2 mars : «... A mon particulier, j'aurai l'honneur de vous dire que la misère de notre peuple est si grande qu'il se nourrit pour la plupart de pain d'épeautre et que, dans les villages voisins, bien souvent en hiver il est obligé de se contenter du pain avec la farine de gland passée au four pour pouvoir être mêlée avec la farine de seigle... J'en présenterai quelques morceaux à l'assemblée une fois convoquée pour les faire parvenir à Sa Majesté ». (Arch.
mit., Ba 41, 1. 4, p. 1).
Jordany, prêtre, ancien curé de Mons, diocèse de Fréjus, écrit à Necker : u ... Les pauvres habitants travaillent sans relâche et ont peine à se procurer un morceau de pain ; les vieillards, tant hommes que femmes, sont
obligés, pour ne pas mourir de faim, de manger les herbes sauvages, sans huile et sans sel... Ils ne trouvent aucun secours dans un gros chanoine bien dodu et bien gras qui possède depuis des années le gros revenu de la dîme de la paroisse, sans avoir jamais donné un écu pour les pauvres...
C'est une honte et une infamie que l'église soit si riche et que les pauvres n'y trouvent aucun secours... » Arch. nat., B'* 4.
(2) Les bénéficiers se plaignent partout que les chanoines accaparent les revenus. Les églises cathédrales sont composées de ceux-ci, qui occupent les hautes stalles et de ceux-là qui sont relégués dans les basses. Les seconds « ont tout l'honorifique, dont ils sont extrêmement jaloux, et presque tout le revenu «.
(Vence, Arch. nat., B» 3, 183) « Pourquoi ces distinctions dans un corps composé de prêtres de même condition, tous disciples d'un Dieu pauvre et honorés du même sacerdoce ? » (Dol. de Grasse).
Ecoutez les gémissements des bénéficiers de Riez : «... Nous avons consumé nos belles années dans l'exercice du saint ministère.
leur sa^ut qui daus une répartition plus équitable des grâces ecclésiastiques, qui dans l'augmentation de leur médiocre congrue. Le paj'san provençal va plus loin. Il réclame hardiment l'autonomie communale, et tandis que le curé n'ose rêver la suppression des canonicals, le paysan veut la suppression du seigneur : 1^ purce qu'il le dépouille de sa propre substance par les censés maudites ; 2" parce qu'il attente à sa liberté par sa soi-disant justice.
Le paysan étale les petites misères qu'on lui inflige chaque jour au village et qu'il supporte plus impatiemment parce qu'elles se répètent sans trêve. Il conte dans son cahier une à une les piqûres faites à son amour propre, et mieux que cela, les rapines, les pilleries du maître, qui se croit tout permis à l'endroit de son vassal. Il cite les noms de ces despotes et tait connaître par là même les indignités commises. C'est le seigneur d'Esparron de Pallières, forçant en 1767 la communauté à une transaction onéreuse pour l'usage des bois. C'est celui de Gignac, confisquant à son profit, pour y envoyer paître des troupeaux, des terres excellentes, (c toutes complantées d'oliviers )). A la Fare, le cahier n'est qu'un réquisitoire en règle contre le seigneur, et ce réquisitoire contient dix sept articles. Ce gentilhomme
Appelés dans notre déclin à la bénéficiature, nous 3- gémissons sous l'abus. Il y a deux classes de titulaires dans notre église. Une d'elles, mettant à profit une supériorité abusive que lui donne l'administration des biens, est venue à bout de se décharger de tout le travail en se conservant honneurs et richesses. Quelque modique que soit notre rétribu-
tion, elle sait encore en dévorer une partie. Dans la vacance d'un titre d'un bénéficier, ses confrères font tout son ouvrage et l'heureux chanoine s'engraisse de la portion de labsent. Nous voyons nos frères s'élever comme les cèdres du Liban, nous laissant dans la poussière... » Arcli. nat..