‹ La Convocation des États généraux en ProvenceChapitre 18 sur 116 · LES MANŒUVRES DE LA TOUR · texte numérisé non relu

LES MANŒUVRES DE LA TOUR

velléités d'indépendance et les possédant fiefs le comptaient parmi leurs plus fermes soutiens. Il faisait donc savoir à Necker que les Etats de Provence avaient consenti toutes les demandes du roi relatives aux impôts, puis il insinuait que rien n'était blessant pour le caractère impartial du ministre comme de voir les communes se targuer de son appui en se plaignant de leur insuffisance numérique dans les rangs des Etats provinciaux. La réponse de Necker ne satisfait point l'Intendant (1). Elle lui prescrivait de s'appliquer a à ce que l'opposition du tiers se présentât sous une forme sage et légale sans qu'elle devînt un prétexte pour arrêter le cours des affaires». Pas un mot d'improbation sur sa conduite. Par une allusion indirecte aux prétentions des possédant fiefs le ministre assurait qu'ils trouveraient dans le règlement qui accompagnait les Lettres de convocation aux États généraux de quoi les satisfaire. (( Ils pourraient en apprécier la valeur en connaissant distinctement ce qui allait se pratiquer dans les autres provinces et leurs délibérations plus éclairées par cette circonstance présenteraient sûrement le parti auquel il faudrait s'arrêter » .

sée de Marseille] tenant, le 4 commis clans rexercice de ses

avril, il s'est présenté à la porte charges ». Arcli. nat., B^ 50, lettre

une foule immense de citoyens de Demandolx à Necker (?) Mar-

qui ont porté le vœu de toute la seille, 5 avril 1789).

cité de motiver la suppression (1) Arch. nat., B^ 69, Versailles,

demandée de M. l'intendant par 4 février 1789.

les abus et prévarications qu'il a

Les possédant ficfs ne suivirent pas malheureusement les conseils du directeur général des finances. Ce parti que Necker aurait désiré qu'on ne prît qu'après mûre réflexion, ils s'y étaient arrêtés sans plus discuter. Quand le comte de Caraman (1) leur écrivit dans les premiers jours de février pour leur faire savoir « que les communautés ayant à nommer leurs députés et cette opération exigeant un certain temps, il lui paraissait convenable de suspendre les séances des Etats de Provence pour donner ^ux députés des communes le temps de procéder à cette nomination », (2) sa lettre ne les prenait pas à rimproviste. Leur première délibération à ce sujet fut pour émellre une fm de non recevoir. Caraman fixait la reprise des séances au 4 mars; les possédantfiefs avaient déjà décidé que cette reprise n'aurait lieu que le dix. Est-ce à dire pour cela qu'ils approuvassent la prorogation des Etats ? Nullement, <( la prorogation ne pouvant et ne devant être faite que dans les Etats eux-mêmes » ; ils se réservaient même d'en protester aussi tôt que possible, mais il était aussi évident qu'ils ne pouvaient faire autrement que de se soumettre. D'autre part, en s'ajournant au 10 mars, ils laissaient leurs collègues à Aix pendant

(1) Victor Maurice de Riquet, daiit en second était, en 1789, comte m-: ("-ahaman , lieutenant Joseph Roger dk Verdisax, margénéral (les armées du roi et de quis dk Miran, lieutenant gela province du Languedoc, grand néral des armées du roi. croix de Tordre royal et militaire f2 Arch. des B.-du-Kli., C. 111, de Saint -Louis, commandant en f,,] 289 recto cliet' en l'iovence — Le comnian-

un grand mois, beaucoup d'entre eux étant appelés dans leurs foyers par leurs affaires personnelles. Il en coûtait à leur orgueil de paraître obtempérer à l'ordre de Caraman. Ils prirent un moyen terme et s'ajournèrent au 3 mars. Leur indépendance leur parut ainsi sauvegardée (1).

Puis, sans tenir compte du règlement du 24 janvier, et comme pour s'engager à tel point qu'il leur fût impossible de reculer, ils décidèrent que le 3 mars ils s'occuperaient de la députation aux Etats généraux. Le nombre des députés à nommer était laissé à la discrétion du roi, mais eux se réservaient la question de forme. « Chacun des messieurs présents à l'assemblée présentera sa liste qu'il mettra dans un billet cacheté ou plié. Il la déposera, l'assemblée tenant, dans une urne qui sera posée au milieu de la salle. Cette opération faite, les billets seront comptés pour le nombre en être recolé avec celui des présents. Les billets seront tirés l'un après l'autre par le greffier, qui en fera la lecture et les remettra à messieurs les syndics... Il faudra avoir la pluralité absolue plus un des présents ».

Cette manière de procéder devant être assurément agréée par le roi, bien qu'en contradiction avec le règlement du 24 janvier, il convenait de penser aux cahiers que ces députés porteraient aux Etats généraux. On avait supposé que les syndics se chargeraient de cette besogne. Mais l'assemblée de la noblesse allait se séparer ; les syndics demeurant seuls ne pourraient suffire à tout. On nomma douze commissaires pourlesaider: MM. de CastellaneMazaugues(2),

(1) Arch. des B.-du-Rh., C. 111, tellane, seigneur de Mazaugues, fol. 289 verso. chevalier. Son fief étaitiaffloriné

(2) 'Antoine Boniface de Cas- 5 fl;,, 5 sols.

des Pennes (1), de Grimaldi (2), de Sade (3), d'Autric (4), de Glandevès (5), de Lauris (6), de Jonques (7), de Saint Marc (8), de Calissanne (9), d'Albert de Bonnes et de Coriolis(lO). L'unanimité fut touchante, mais, malgré tout, certains d'entre eux n'étaient rien moins que décidés à subir cette confiance. Ils sentaient en quelle difficile posture ils allaient se placer. Pas un n'eut le courage de le dire nettement. Celui-ci prétexta ses affaires, cet autre se retrancha derrière des absences forcées. Leurs mandants trouvèrent réponse à tout. Les présents travailleraient pour les absents, sans les engager d'ailleurs,

(1) Louis Nicolas de Vento, seigneur des Pennes, coseign. de (:al)ancs et de Maillane, chevalier. Affl. 13 fl., 2 s.

(2) Charles André Benoît François-Xavier DE Grimaldi, seign.

de Regusse, Villeneuve Coutelas et de Montmeyan, chevalier.

Afn. 9 flor., 8 s., \/i d.

(3) Jean Baptiste Joseph David DE Sade, seign. d'Eyguières, coseign. de Mondragon et Barret, chevalier, lient, gén. dans la haute et hasse Bresse, le Bugey, Valromey et Gex. Affl. 12 fl., 3 s.

(4) Louis Augustin d'AuTRic, seign. de Beaumcttes, ci-devant officier aux gardes françaises, chevalier de Saint-Louis. Affl.

1 fl., 1 s., 6 d.

(5) Deux membres de la famille de Glandevès siégeaient en 1789 parmi les possédant fiefs. C'étaient : Marie Antoine, seign. de Nio/clles. Affl. 2 fl. — et Raymond Pierre, seign. du Castellet Saiiit-Cassien et de Vcrgons.

Affl. 3 11. 2 s. L'absence des prénoms dans lu liste que nous

donnons de ces commissaires ne nous permet pas d'affirmer lequel des deux en fit partie.

(6) Jean Louis Martin d'ARLA- TAN, seign. de Lauris, la Roche et le Puget, président à mortier au parlement de Provence. Affl.

5fl., 4 s.

(7) André Elzéar d'ARBAUo , seign. de Jouques, Cornillon, Confoux, Ongles, Mison, coseign.

de Maillane et de Malcor, président à mortier au parlement.

Affl. IG fl., 9 s., 2 d. 11 fut exécuté à Lyon en sept. 1793.

(8) Philippe de Meyronnet, seign. DE Saint-Marc et Collongue,^ conseiller au parlement.

Affl. 6 fl., 4 s.

(9) Joseph André François Xavier Casimir de Morel de MoNS, seign. de Calissanne, Sambuc, Volonnc, Pontevès, conseiller au parlement. Affl. 19 fl., 9d.

(10) Edouard Laurent de Coriolis, seign. de Moissac et coseign.

de Rousset, président aux comptes. Affl. 6 fl., 1 s., 1 d. 1/2.

LE PLAN DE l'aRCHEVÉQUE d'aIX 63

ci à leur retour, les absents « pourraient voir le travail et fournir leurs idées » (1).

Le conflit entre les possédant fiefs et le gouvernement royal allait donc s'accentuant. A n'en pas douter, celui-ci aurait le dessus, mais il répugnait à Necker de paraître entamer une lutte personnelle avec les privilégiés. Quelqu'un ne pourrait-il proposer un moyen terme qui donnât satisfaction à tous ?

Il avait semblé le désigner dans sa lettre à La Tour le 4 février (2) dont il avait écrit lui-même le long post sciiptiim. Il tenait l'archevêque d'Aix (3) en haute estime, n'ayant (( jamais vu de chef d'administration défendre les intérêts de sa province avec plus •de suite, de zèle, d'intelligence qu'il l'avait fait en tout temps ». La Tour comprit ce que voulait Necker. Il communiqua ses vues à M. de Boisgelin et celui-ci se mit à l'œuvre pour répondre aux intentions du ministre.

La situation était la suivante : les États provinciaux suspendus, le tiers refusant de reconnaître leur validité eu égard au vice qui entachait leur origine, les possédant fiefs écartant tout gentilhomme qui n'avait que son titre et pas de terre, et tenant pour non avenus les termes de la Lettre de convocation du 24 janvier. Comment concilier ces frères ennemis ?

M. de Boisgelin trouva sans tarder le moyen le plus pratique (4). D'abord, persuader au roi, « d'im-

(1) Arch. des B.-du-Rh., C. 111, çaise en 1776, archevêque de fol. 291 recto. Tours en 1804, mort à Angervil-

(2) Arch. nat., B^ 69. liers (Seine-et-Oise), le 22 août

(3) Jean-de-Dieu Raymond de 1804. L'archevêché d'Aix comp- BoiSGELiN DE CucÉ, né à Reuncs tait comme suffragants les évêchés le 17 février 1732, évêque de La- d'Apt , Riez , Fréjus , Gap et vaur en 1765, archev. d'Aix en Sisteron.

1770, memhre de l'Académie fran- (4) Arch. nat., B^ 69, 1. 1, p. 13.

prouver par des instructions qui seraient communiquées par ses commissaires (1) aux communautés et vigueries dont les députés assistaient aux États, la protestation qu'ils avaient faite contre lesdits États,, de déclarer purement et simplement leur compétence et leur légalité, en autorisant toutes les représentations des ordres sur les changements utiles et désirables )). Les possédant fiefs recevraient ainsi une première satisfaction; car personne ne contestait la nécessité de ces changements. La noblesse consentait à sa réduction et le clergé avait émis le vœu de donner une représentation suffisante au deuxième ordre. Voilà, pensait Boisgelin, la meilleure manière de résoudre la question de la protestation du tiers contre la légalité des États. Assurément c'était une manière; affirmer qu'elle fût la meilleure, c'était méconnaître la modestie archiépiscopale.

Mais le tiers demandait en outre l'assemblée aénéraie des trois ordres. M. de Boisgelin estimait cette prétention irréalisable. Les deux premiers ordres ne s'y rendraient pas et nul ne pouvait les y contraindre.

Tout récemment on avait voulu tenir à Aix une réu-

■ii.

nion semblable. Un seul possédant fief avait comparu. Le clergé n'avait été représenté que piar un ecclésiastique, confesseur de religieuses. Essayer une réunion analogue, c'était courir à un nouvel échec. D'ailleurs à quoi servirait elle? On sentait bien que les députés ne s'accorderaient pas entre eux. Dans quel but? Pour nommer des députés aux États généraux? Ils le seraient aussi bien dans chaque ordre avec toute liberté. Pour dresser les cahiers? Il était évi-

(1) M. de La Tour, intendant, et le comte de Caraman, commandant en chef.

LE PLAN DE l' ARCHEVÊQUE EST IRRÉALISABLE 65

dent que dans la disposition des esprits, ces cahiers ne réuniraient pas runanimité. Il valait mieux encourager chaque ordre à présenter sans contrainte ses réclamations.

Jusque là le langage de Tarchevéque d'Aix paraissait plein de bon sens. Il mettait hardiment le doigt sur la plaie. Mais faisant un retour sur son raisonnement il en tirait une déduction qui manquait de logique. Puisque, disait-il, les trois ordres ne doivent pas être assemblés pour les raisons que je viens d'énoncer, et que d'autre part la légalité des Etats est reconnue, on pourrait laisser aux États eux-mêmes le droit de nommer les députés aux États généraux^ Dans ce but, et en comparant les feux de chaque viguerie, l'archevêque formait un corps électoral dé cent quatre vingt seize députés : Barrême en enverrait deux, Aups un. Lorgnes deux, Seyne trois. Colmars un, Annot deux, Baijols six, Brignoles huit, Saint Maximin six. Saint Paul quatre. Digne sept, Toulon neuf, Draguignan vingt et un, Hyères neuf. Grasse quatorze, Sisteron huit, Forcalquier treize, Tarascon dix sept, Aix quarante trois. Arles et Marseille auraient une députation séparée puisqu'elles ne faisaient pas partie du corps du Pays. Ce n'était pas peut-être la vraie raison : M. de Boisgelin n'était pas fâché d'évincer Marseille de l'assemblée électorale. Si en effet elle y avait pris séance, ses dix huit cents feux ou environ (1) lui donnaient droit au minimum à cent trente ou cent quarante députés qui auraient renversé toute proportion, confisqué tous les mandats,

(1) Marseille, payant ses con- gement de la Provence. Cette

tributions au moyen d'un impôt quotité de 1.800 feux indiquée ici

sur les comestibles, appelé rêve, n'est donc qu'un à-peu-près. n'était pas comprise dans l'affoua-

annihilé la métropole à laquelle l'archevêque avait réservé une sage prépondérance.

Tout cela n'était que chimérique. L'archevêque feignait de ne pas s'apercevoir qu'il tournait dans un cercle : la légalité des Etats n'était pas le moins du monde reconnue. Il fallait pour cela qu'on les réformât. C'était le premier pointa examiner, M. de Boisgelin le supposait résolu alors qu'il n'avait fait qu'indiquer le prohlème. Les prémisses étant fausses ou mal interprétées, la conclusion ne pouvait être sensée. L'archevêque sentait d'autre part que la grosse difficulté venait de l'antagonisme entre les fieffés et les non fieffés, ceux-ci voulant voter avec ceux-là, mais ceux-là refusant de les accueillir. Il pensait que le roi laisserait pour le moment toutes choses dans l'état et qu'il y pourvoirait par la suite. En somme, l'archevêque paraissait s'être donné beaucoup de peines pour n'arriver à aucun résultat pratique.

Quelque entêtés que fussent les possédant fiefs de leurs prérogatives, quelque assurés du succès en ce qui touchait leurs revendications, ils jugèrent politique de faire plaider leur cause auprès des ministres du roi. A Paris se trouvaient alors nombre de gentilshommes sur l'appui desquels ils crurent pouvoir compter. Parmi eux il y avait le duc de Villeroy, les princes de Lambcsc et de Monaco, Messieurs de Castellanc, d'Oppède, de Vintimille du

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