LA SÉANCE DU 3 MARS
MM. du Luc et de Ramatucllc comprenant l'inutilité de leurs efforts, se résolurent à regagner la Provence. Mais avant de quitter Versailles, ils crurent' devoir donner un sage conseil à leurs amis. Le bruit courait que le duc d'Orléans (1) voulait se faire députer par la noblesse de Paris. Il fallait s'emparer tout de suite du duc de Bourbon et le nommer entête de la députation que l'on préparait. Monsieur le Duc était grand propriétaire, prince du sang. « Son importance rassurerait et encouragerait ceux qui auraient besoin de ce véhicule pour dire loyalement leur façon de penser. » Ce conseil fut suivi.
Le 3 mars 1789, à neuf heures du matin, les possédant fiefs reprenaient leurs séances interrompues depuis près d'un mois. Le serment solennel qu'ils avaient prêté avant leur séparation de revenir en masse à Aix pour la reprise des Etats provinciaux, ils l'avaient tenu avec une discipline inaccoutumée.. Jamais ils n'avaient siégé en pareil nombre. Le procès verbal accuse quatre vingt seize présents.
Une nouvelle inquiétude avait sans aucun doute secoué les plus indifférents. On parlait vaguement dans la province de l'arrivée prochaine d'un règlement particulier pour la Provence. A ce sujet, quelque confiance que les possédant fiefs eussent ou parussent avoir dans la justice du roi, ils pouvaient fort bien être déçus. Quel sort avait eu leur protes-
(1) Louis-Philippe Joseph, duc d'Orléans, né le 13 avril 1747.
talion auprès de Sa Majesté? Nul bruit certain n'en était revenu de Versailles (1) et ce silence afTectait c^ux qui croyaient le plus à la bonté de leur cause. P,uis la question soulevée par les non possédant fiefs de leur entrée dans les Etats provinciaux, elle allait se poser à nouveau et avec elle renaîtraient des discussions dont il était difficile de prévoir la fin. Comme si toutes ces difficultés ne suffisaient pas pour retenir leur attention, voici qu'il en surgissait une autre bien plus redoutable. Les nobles non fi^efrés ne se contentaient plus de revendiquer leur entrée aux États de la province. Leur ambition s'égarait jusqu'à vouloir forcer la porte des Etats généraux en qualité de députés de la noblesse provençale. Cette fois c'était le prélude de l'écroulement irrémédiable de cette constitution qui leur avait procuré à eux fieffés une possession ininterrompue et plusieurs fois séculaire de tous profits et honneurs. Ces coups à elles portés par des gens qui somme toute appartenaient à leur caste avaient encouragé Içs roturiers à l'attaquer d'autre part. « Les droits utiles des fiefs tombant en propriété étaient l'objet d'une insurrection jusqu'à présent sans exemple et qu'on n'avait jamais osé se permettre dans les temps les plus difficiles et les plus orageux » (2).
Il fallait se défendre et faire front à tant d'ennemis. Malheureusement pour elle, plus on attaquait la nol)lesse fieffée et moins il semblait qu'elle rencontrât de protecteurs. Le duc de Bourbon lui avait imt clairement entendre que son appui était conditionnel et que jamais il ne se prêterait à favoriser
(1) Arch. des B.-du-Rh., C. 111, (2) Arch. des B.-du-Rh., C. 111,
fol. 301 recto. fol. 301 recto.
des projets contraires aux intentions du roi (1). Mais les possédant fiefs vénéraient « les sentiments de ka personne sacrée » en tout au moins qu'ils s'accorrimoderaient aux leurs. Le roi s'était engagé vis -à- Vis d'eux et à plusieurs reprises. D'abord il devait uûe protection toute particulière à la constitution provençale. N'avait-il pas juré de la conserver et de la défendre? Avant d'être leur roi, il était leur comte. Ce même roi, lors de la reprise des États provinciaux, avait « annoncé vouloir que la noblesse fût convoquée en états pléniers pour qu'elle pût fournir une députation valable aux États généraux » (2). En admettant qu'une déclaration nouvelle vînt annuler la précédente, était-on tenu de lui obéir en totis points? Évidemment non. Elle ne pourrait être considérée (( que comme un trait de surprise dont il ne manquerait pas de revenir quand sa religion serait pleinement instruite )). Les possédant fiefs ne comprenaient pas qu'eux seuls ne composaient pas toute la noblesse et que, lorsque Louis XVI sollicitait les vœux de sa noblesse tout entière, il ne faisait aucune différence entre les propriétaires de fiefs et ceux qu ne l'étaient pas.
Cet état d'esprit les menait à des décisions bizarres. Le roi se trompait, voilà qui était sûr. C'était
(Il «... Aussi jaloux de soute- vœu, ce serait avec bien de
nir les droits de la noblesse que de l'empressement que je demande-
concourir à procurer aux peuples rais au roi la permission d'accep-
tous les soulagements légitimes ter cette honorable invitation ».
qu'ils peuvent espérer, je sens, (Arch. nat., B^ 69. Lettre du duc
comme je le dois, toute l'honnê- de Bourbon aux syndics de la no-
teté de la proposition que vous blesse de Provence. Paris, le 29
voulez bien me faire, de paraître janvier 1789) .
aux États généraux à la tête delà (2) Arch. des B.-du-Rh., C. 111,
noblesse française. Si cet ordre fol. 301 verso, réuni veut bien former le même
donc entrer dans ses vues, se conformer à sa volonté que de ne pas reconnaître la légalité de la convocation qu'il venait de faire. Quand il l'avait arrêtée, il ne se rappelait certainement plus la constitution de Provence. Il fallait le mettre à même et cela au plus vite de réparer son erreur. Nul doute que, sa mémoire rafraîchie, il ne vint à résipiscence en priant sa fidèle noblesse de lui pardonner un moment d'oubli. En attendant, le plus simple c'était, puisqu'on était convoqué, de ne pas se rendre à cette convocation qui devait être annulée par le roi mieux •informé. Et s'appuyant sur ce raisonnement puéril, ils en tirèrent cette conclusion a que les membres de l'ordre ayant droit de représenter la noblesse du pays, ne pouvaient ni ne devaient assister aux assemblées par bailliages et sénéchaussées dans le cas où elles seraient convoquées à l'effet d'y nommer des députés aux États généraux du royaume » (1). Cette fois, des paroles on allait passer aux actes. Afin d'empêcher les défections, on prit une résolulion extrême. Chacun engagea sa parole d'honneur de ne pas se rendre aux assemblées qui allaient s'ouvrir. Puis, comme ils ne représentaient que la moitié ou à peu près des membres dont se composait leur ordre (quatre vingt seize sur cent quatre vingts) (2) et qu'il était imprudent d'escompter un serment qu'ils pourraient bien ne pas prêter quand ils en auraient mesuré la portée, les syndics proposèrent et l'assemblée décida qu'il (( serait fait article de cet engagement solennel dans la lettre
(1) Arch. des B.-du-Rli., C. 111, par les syndics de la noblesse fol. 302 recto. fieftée en 1789. Arch. des B.-du-
(2) J'ai pris ce chiffre dans un Hh., C. 1840. classement factice des liefs dressé