LA LETTRE DE CARAMAN
noblesse pour faire prononcer sur leur admission ; et si (( contre la justice, la légitimité et l'évidence de leurs titres, ils n'étaient pas admis », ils devaient «se retirer et protester tant contre leur non admission que contre l'admission d'autres députés ». Jusque là rien qui dépasse les bornes permises. Mais c'était assurément aller trop loin que (( de déclarer illégal tout ce qui serait fait par les Etats généraux, attendu que l'ordre constitutif de la noblesse de Provence n'y aurait pas été représenté » (1). Ils engageaient donc la lutte avec le pouvoir central. N'est-ce pas là une preuve convaincante de leur légèreté et de leur inconsistance? Ils se croyaient en droit d'intervenir de la sorte dans les affaires de la France et ce sans mandat, parce que, pendant plus ou moins d'années, on avait supporté que sans mandat ils intervinssent dans les affaires de leur pays.
Jusqu'à présent nous avons suivi pas à pas les procès verbaux de leurs réunions et, à tout prendre, on n'est pas éloigné de ressentir quelque estime pour des gens inconséquents sans doute, mais qui défendent une cause perdue d'avance avec une énergie opiniâtre. Mais il parait que ce courage n'aurait pas été aussi digne d'admiration qu'il nous semblait au premier abord pour cette raison que tous les fieffés furent loin de le montrer au même degré. Caraman nous dévoile dans une lettre à Villedeuil ou à Necker (2) les dessous de cette élection si curieuse. Les possédant fiefs s'obstinèrent à persévérer dans leur attitude première parce que, parait-il, ils ne se sentaient pas seuls. Une partie du
(1) Arch. des B.-du-Rli., C. 111, (2) Arch. nat., B^ 69. 12 mars
fol. 319 recto. 1789.
tiers, celle qui, malgré ses titres de noblesse, prétendait à représenter le troisième ordre, n'était pas éloignée de regarder l'assemblée d'élections par sénéchaussées comme illégale, car elle rompait avec les habitudes et la constitution du Pays. Si, par hasard, cet avis était partagé, à force d'intrigues, par d'autres membres du tiers, seulement par la pluralité des représentants de cet ordre qui d'ordinaire siégeaient dans les Etats de la province, quel appui inespéré et puissant n'apporteraient ils pas aux protestations des possédant fiefs?
Caraman ne dit pas — ce qui est exact — que cette adhésion leur fut refusée. Les pseudo représentants du tiers, les La Fare et autres , ne pouvaient décemment espérer trouver des dupes parmi le troisième ordre. Alors les possédant fiefs modifièrent leur attitude. Ils tinrent, le 11 mars, une réunion privée qui dura quatre heures. Elle fut extrêmement mouvementée. Le matin, les privilégiés penchaient à transiger, à admettre parmi eux les autres membres de la noblesse. Si cette mesure avait été prise à temps, elle aurait pu réussir auprès d'un certain, nombre de non fieffés dont l'accession auprès dq leurs frères aînés aurait flatté la vanité. Mais quand on la proposa, les non fieffés avaient changé d'avis. Quel([ues jours auparavant ils auraient pu prêter l'oreille à des propositions honnêtes et pactiser avec ceux qui, après tout, étaient un peu de leur famille. Mais les possédant fiefs avaient laissé échapper l'occasion et ([uand ils voulurent la ressaisir, on leur répondit ([ue leurs cadets déclinaient toute entente. Revenant alors à leurs premières idées d'intransisigeance, ils décidèrent d'élire leurs députés malgré la volonté du roi.
lp:s de:ssous df l'élection du 12 mars 87
Mais nous savons encore par Caranian que cette décision ne fut prise qu'à la simple pluralité. Un grand nomljre de gentilshommes, avoue-t-il, redoutaient la colère royale et comprenaient toute la portée de leur rébellion. Ceux-là auraient voté sans enthousiasme la motion qui fut faite d'ailleurs de ne point paraître aux assemblées de sénéchaussées.
C'était un semblant de leçon qu'il leur paraissait possible de donner sans trop de danger à l'omnipotence du roi. Mais ils arrêtaient là très nettement leur protestation et refusaient d'aller plus loin. Ils éliraient les députés en corps de noblesse, sans aucun doute, mais à la condition que Sa Majesté aurait été pressentie sur ce cas, et qu'elle aurait fait connaître qu'elle n'y était pas opposée, ou que tout au moins, l'élection faite, elle ne garderait pas rancune à ceux qui y auraient participé.
Comme le donnait à deviner Caraman, voici sous quelle couleur fâcheuse se présentait toute cette affaire. Les nobles non possédant fiefs ayant fermé l'oreille à toute tentative de conciliation, évidemment ils allaient se rendre aux assemblées de sénéchaussées pour prendre part aux élections. Il était peu vraisemblable en effet qu'eux aussi fissent de leur côté une élection en tant que nobles non fieffés, ce qui aurait' mis le comble à la confusion. De sorte que, sans envisager cette dernière liypothèse, il y aurait deux députations de la noblesse provençale qui se présenteraient à Versailles : l'une élue selon les anciennes formes par les possédant fiefs illégalement assemblés et contrairement aux instructions royales, l'autre conforme à ses volontés, mais aussi contraire aux usages de la province, en ce qu'elle serait élue dans les sénéchaussées et seulement par
les nobles non possédant fiefs qui n'avaient jamais pris part jusqu'alors à l'élection des États généraux. Pourrait-on débrouiller cet imbroglio? D'après le règlement, les non possédants fiefs élus représentant la légalité, prendraient rang aux Etats et y siégeraient. Mais la députation des possédants fiefs, comment en userait-on avec elle? Si la cbambre de la noblesse prenait son parti, un conflit devenait inévitable. C'est l'odyssée de cette députation à Paris et à Versailles qu'il nous reste maintenant à retracer.
YIII
Quand leur députation se mit en route après avoir été munie d'un viatique convenable (1) un nuage s'était élevé qu'elle n'avait pu dissiper. Se trouverait elle seule à Versailles et lui faudrait il jouer l'office de quémandeuse sans qu'elle eût personne qui lui tendît la main et se fît son introducteur auprès des puissants d'alors ? Les indécisions du duc de Bourbon, son chef, lui causaient de graves inquiétudes.
Les syndics, Porrières, Janson et Gassier, lui avaient écrit d'Aix le 17 mars, pour le sonder et connaître ses intentions (2). Le duc leur avait fait
(1) « Il a été délibéré Miianimcment 1,500 livres à chaque député pour voyage et retour. Ou réglera les frais de séjour après la teuuc des Ktats généraux ». Séance du 13 mars. (Areh. des B.-du-Rh., C. 111, fol. 319 recto).
(2) « La fidélité dont nous faisons profession pour le roi, notre
attachement inviolable à notre constitution, à l'auguste maison de nos maîtres, aux droits essentiels de la nolîlesse, ont imj)osé à notre cor|)s le devoir indisjîcnsal)le d'élire les députes aux Ktats généraux. ...La noblesse de Provence nous a chargés de supplier instamment \'otre Altesse Séré-