PROTKSTATION I)K LA CHAMBRE DE COMMERCE
craindre qu'on ne la suivît que de très loin ; être électeur, cela constituait un avantage auquel on ne renoncerait pas facilement. On était déjà mis en relief par un premier vote. Pourquoi donc un second ne vous porterait-il pas à la députation définitive?
L'ordonnance du lieutenant général était datée du 18 mars. Le 20, les échevins et députés de la chambre de commerce, ainsi que les commissaires du com^ merce élus (1) adressaient à Necker une énergique protestation (2).
La veille, les négociants et arïnateurs s'étaient assemblés à la bourse pour nommer les députés qui devaient les représenter à l'assemblée du tiers état. On les compta: ils étaient 539 et ne devaient élire
(1) La chambre de commerce fut établie en 1650. Elle était présidée par les échevins et composée de 4 dépntés et 8 conseillers : ils servaient deux ans.
Par Lettres Patentes de 1751, l'administration de cette chaml)re fut changée. Elle est depuis Jors composée de 12 députés qui servent six ans.
Par arrêt du Conseil du l^'' septembre 1693, la chambre est juge des draps qui passent par l'inspection. Elle a encore divers autres départements qui en ressortissent : le bureau du droit de 110 p. 100, le bureau des papiers -et la compagnie d'Afrique. {Al-
manach de Marseille 1770, p.
En 1789, elle était ainsi composée : La Tour, inspecteur du commerce; Thulis, premier échevin, président ; Laporterie de la Garrigue, Jacques Borely, François Marie Roux, Dominique Audibert, Louis Lejeans, André Liquier,Carraire et Grimaud, députés. Thulis, Boreh', Audibert, Lejeans, Carraire et Grimaud signèrent la protestation à Necker, ainsi que Samatan, Simon Roland, Michel Roussier, Dragon, Isnard, Charles Salles et Gimon fils aîné, commissaires élus.
(2) Arch. nat., B^ 50, 1, 7, p. 9.
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que 12 députés, conformément au règlement du 24 janvier. Aussi ne s'étaient-ils rendus qu'à contre cœur à la convocation ;ils ne cessaient de récriminer. A dire vrai, qui ne se plaignit à cette époque d'avoir été sacrifié? Au moins leurs doléances avaient-elles l'apparence de la vérité. La ville comprenait 64 corporations. Le règlement portait que chaque corporation élirait un député à raison de 100 individus et au-dessous, 2 au-dessus de 100 et ainsi de suite. Certaines de ces corporations ne comptaient que de 15 à 20 personnes ; mais il y en avait d'autres dont les membres se chiffraient par centaines. En faisant la balance, on pouvait prévoir que ces 64 corporations nommeraient l'une dans l'autre au moins 130 députés. On yjoindrait 40 autres que fourniraient les ménagers, paysans, propriétaires et fermiers ; on atteindrait ainsi un total de 170. Qu'ils fussent très honorables personnellement, négociants et armateurs ne se permettraient pas d'en douter, mais pour être (( instruits du commerce de Marseille et des objets essentiels auxquels tenait l'intérêt de la ville >>, c'était une autre affaire. En regard de ces 170 voix, de combien disposaient le commerce etla bourgeoisie coalisés pour la circonstance?Les armateurs avaient nommé 12 députés, les bourgeois 12 aussi: total, 24. La lutte était impossible ; il était même ridicule de l'entamer. Marseille serait donc représentée aux Etats généraux par des non -commerçants. On verra plus tard combien ces craintes étaient chimériques. Mais présentées sous un jour aussi sombre elles ne manquèrent pas de produire quelque etlk't.
Pourtant le commerce ne s'était permis jusqu'alors aucune réclamation, sans doute pour faciliter l'exécution des ordres du roi ; c'est que, d'après ces
AHMATEUHS ET NKC.OCIANTS 131
ordres, les 170 joints aux 24 devaient se réduire à 90. La réduetion ne pouvait, à entendre les armateurs elles bourgeois, porter sur eux. Elle afTecterail évidemment les députés des corporations et gens de la campagne qui ne resteraient plus que 66. Mais 66 par rapport à 24 constitue encore un chiffre de majorité considérable. Les armateurs ne songeaient pas à s'en plaindre. Ils étaient probablement assurés du moyen à employer pour forcer toute résistance, au cas oii elle viendrait à se produire.
Leur étonnement avait fait place à l'indignation, quand ils avaient appris et pu commenter l'ordonnance du 18 mars. Non seulement elle était contraire aux dispositions prises six jours auparavant par ce même lieutenant général, mais elle anéantissait toutes leurs espérances. Cette fois, leurs 24 électeurs ne concourraient plus avec 170, mais avec près de 700 des arts et métiers et des paysans. La réduction faite, ceux-ci demeureraient tout puissants avec 176 suffrages. Si on avait espéré faire entendre raison aux 66 de tout à l'heure, il fallait y renoncer du moment où leur nombre s'accroissait d'une centaine. Cette fois, c'en était fait de la députation commerçante rêvée pour une ville qui ne vivait que pour son commerce. Il fallait et au plus vite demander au roi la cassation d'une ordonnance aussi malencontreuse. On avait pour soi l'appui des échevins à qui le règlement du 24 janvier attribuait exclusivement le droit de connaître des discussions qui pourraient s'élever dans l'assemblée générale du tiers état et que M. de Demandolx méconnaissait avec une aussi rare désinvolture. Ce n'était donc pas assez d'avoir infligé une humiliation vivement ressentie aux échevins en adressant les Lettres de convocation au
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lieutenant «général de la sénéchaussée contre l'usage antique et a les droits des citoyens d'être convoqués par leurs officiers municipaux ». Il fallait qu'un sous-ordre les privât d'une espèce de compensation que leur avait accordée le roi !
Mais avant de porter TafTaire au tribunal de Necker, la chambre de commerce voulut épuiser tous les moyens d'entente. Elle délibéra de présenter requête au lieutenant général pour lui demander la révocation de sa deuxième ordonnance c( et laisser subsister les dispositions de Sa Majesté consignées dans son règlement du 2 mars ». Douze députés lurent désignés à cet effet. La plupart d'entre eux se rendirent chez M. de Demandolx séance tenante. M. de Demandolx les reçut sans larder.
Deux heures durant il essaya de justifier les motifs de son ordonnance. Tout fut inutile. La présence d'un échevin, Thulis, l'embarrassait évidemment. La sénéchaussée et l'hôtel de ville étaient en délicatesse ])our des raisons multiples. Parmi les membres de la municipalité deux étaient négociants. Indépendamment de cette cause de froideur, les officiers municipaux avaient contre le lieutenant général a la petite rancune de le voir chargé de cette pénible besogne ». Pas si pénible pourtant ; il était mal venu à s'en plaindre puis([u'il l'avait sollicitée avec tant d'àpreté. Il était évident que la commission des douze ne pouvait plier devant le magistrat. Des deux côtés nul ne consentit à faire la moindre concession à l'autre. La politesse régna dans Tentretien, mais ce fut tout. Les négociants ne voulurent rien entendre et lixèrenl au 20 mars à midi la dernière limite à
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îiccorder au lieutenant général pour qu'il leur lendît une réponse définitive (1).
Piqué au vif, M. de Demandolx n'attendit pas Fexpirationde ce délai. Il écrivit au premier échevin, Thulis. Il lui représenta qu'après avoir mûrement réfléchi sur l'injonction quelque peu déplacée à lui faite par la chambre de commerce, il demeurait convaincu de son bon droit et de la pureté de ses intentions. Après tout il n'aurait fait que confirmer (t un droit à l'ordre entier du tiers que les intentions manifestes du roi lui déféraient partout ». Quant à prendre une détermination différente ou ultérieure sans l'acquiescement du troisième ordre, il n'y souscrirait jamais. Il fallait attendre sa première assemblée. A ce moment Thulis n'avait qu'à lui faire tenir un comparant et il le soumettrait à l'assemblée qui prononcerait. M. de Demandolx espérait que le commerce se déclarerait satisfait par ce faux-fuyant. Dans le cas contraire, il en serait désolé, mais son ordonnance n'ayant été rendue que sous le bon plaisir du roi,, bon plaisir ce présumé par l'esprit de justice et d'égalité qui avait dicté tous ses règlements )) et auxquels il avait voulu se conformer, le lieutenant général affirmait à Thulis sa volonté bien arrêtée de ne rien changer à ses dernières dispositions sans un ordre exprès de Sa Majesté (2).
Le conflit s'accentuait. Croire que les négociants s'inclineraient devant le lieutenant général, c'était se méprendre sur leurs sentiments. Ils refusèrent d'obtempérer à sa proposition de soumettre leur vœu à l'assemblée générale du tiers. Leur défiance en éveil
(1) Arch. nat., B=' 50, 1. 4, p. 22. Lettre de Demandolx à Villedeuil, Marseille, 20 mars 1789.
(2) Arch. nat., B^ 50, 1. 7, p. 12.
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leur faisait soupçonner une perfidie. Cette assemblée tenue sans qu'on l'eût soumise à la réduction, il n'y aurait plus eu moyen d'y revenir et les dispositions fatales pour eux que renfermait l'ordonnance })ortaient leur coup sans retour. Le moyen de croire en effet que le tiers, une fois maître de la situation, ])ermettrait qu'on réduisît le nombrede ses députés? Le plus simple était d'en conférer avec Barentin et Necker. En même temps ilspréviendraientle député ([ue la chambre de commerce entretenait à Paris, M. de Rostagny, etle prieraient d'aviserau nécessaire. Leur décision prise, ils s'apprêtèrent à lui expédier un courrier.
M. de Demandolx sentit combien sa position devenait embarrassante. Le courrier qui portait à Versailles les dépêches du commerce marseillais avait de l'avance sur celui de la poste. Les ministres « liraient donc d'abord les protestations véhémentes " de ses adversaires et ne pouvant peser le pour et le contre, risqueraient d'être impressionnés de manière défavorable et de porter un jugement fâcheux. Il pria en conséquence Thulis et la chambre de commerce de lui donner ainsi qu'à tous les citoyens un témoignage non suspect de leur impartialité « et du désir qu'ils avaient tous de concourir au bien de la % chose publique » ; c'était d'ordonner à leur courrier (( de se charger de ses dépêches pour le garde des sceaux, dépêches qui contiendraient son ordonnance et les motifs qui la lui avaient fait rendre. ^> Sa' requête fut accordée (1). La chambre de commerce lui fit savoir que le courrier partirait le 20 mars à minuit et que a s'il voulait lui envoyer des lettres
(1) Arch. mit., li' ÔO, 1. 7, p. 18. |