LE REFUS DE SERVAN
Bouche, avocat, est élu second député. Le lendemain, 7 avril, à 8 heures du matin, le lieutenant général civil de la sénéchaussée, Bruno Philibert Audier Massillon, venait d'être élu troisième député, quand un huissier annonça Mirabeau. Mirabeau venait informer ses commettants qu'élu à la fois dans les deux sénéchaussées d'Aix et de Marseille, il optait pour la première « en exécution de l'article 48 du règlement du 2 i janvier )) (1).
Les trois premiers députés avaient été nommés le plus facilement du monde. Chacun d'eux était désigné pour la distinction dont on les honorait. Sa querelle retentissante avec les possédant fiefs, son expulsion mouvementée, son adhésion à la cause du tiers, avaient fait de Mirabeau un personnage trop considérable pour qu'on fût surpris par son élection. On récompensait en Bouche, non l'orateur médiocre et pesant, mais son dévouement à toute épreuve à sa ville et à la sénéchaussée. Audier Massillon recevait lui aussi le prix de son inépuisable complaisance envers le tiers depuis l'ouverture des opérations électorales. Mais la quatrième élection réservait des surprises. Le 7 avril, à trois heures du soir, M. Servan, ancien avocat général au Parlement de Grenoble, avait été élu, mais au deuxième tour seulement et à la simple pluralité. Comme il résidait à Arles, l'assemblée décida qu'on lui dépécherait un courrier.
Le lendemain, 8, le courrier rapportait la réponse de Servan. La voici tout entière dans sa simplicité et sa noblesse :
(( Messieurs, il ne me sera jamais possible de vous exprimer la sensible reconnaissance dont je suis
(1) Arch. nat., B" 9, 1. 6, p. 2.
pénétré pour lechoix dont vous venez de m'honorer. Loin de vous, à peine connu par quelques efforts pour la cause du peuple, je ne méritais point un tel honneur et, si je ne chérissais que la gloire, votre suffrage m'en aurait comhlé. Mais je suis passionné pour le hien public et voilà ce qui m'oblige de renoncer à la commission sublime que vous daignez m'ofï'rir. Mes faibles organes dévorés par une âme ardente commencent à succomber, et depuis un mois la fièvre ne m'abandonne guère. Que serais-je aux Etats généraux? J'y traînerais un homme languissant, et bientôt la passion de servir la cause qui depuis six mois fait l'unique occupation de ma vie et le plus cher intérêt de mon cœur me conduirait au tombeau. Enfin, messieurs, je prévois trop que je vous serais inutile et cela seul me décide.
Je vous avoue que je m'étais cru plus de philosophie. Mais la nouvelle de votre choix a troublé mon âme tout entière et mon refus la déchire. Du moins. Messieurs, il me restera votre lettre et je la conserverai comme la preuve de la plus glorieuse époque de ma carrière. Je la lirai souvent et ce ne sera jamais sans verser des larmes de reconnaissance et de regret >>. Arles, le 8 avril 1789 (1).
Le scrutin fut rouvert pour pourvoir au remplacement de Servan. Pascalis fut élu à une très grande pliu'alité. On songea à donner un suppléant à Bouche : A^erdollin, d'Annot, fut désigné. L'assemblée envoya
{!) Michel Servan, dont il est au rétablissement de la royauté,
question ici, émigra en 17t/0. Re- Il est actuellement domicilié à
tiré en Suisse, il 3' resta jusqu'en Nîmes où il paraît diriger l'esprit
germinal an V. Une note de po- des royalistes. Barbier fils, Saint
lice que j'ai sous les yeux dit : Hemy, 9 floréal an VI ». Arch.
* Il est rentré pour coopérer dép. des B.-du-Hh., L.