‹ La Convocation des États généraux en ProvenceChapitre 89 sur 116 · LE PREVOT DE L EGLISE D ARLES · texte numérisé non relu

LE PREVOT DE L EGLISE D ARLES

Le but poursuivi par les corporations dans celte affaire est simple. Elles ont voulu protester autrement que d'une manière platonique contre un règlement qui ne leur accordait aucune satisfaction, puisqu'il noyait leurs 18 électeurs dans une assemblée subséquente où il était plus que probable que leurs efforts demeureraient inutiles et leurs voix vaines. Elles se sont écartées de la forme prescrite : (( C'était en faveur du nom auguste qu'elles avaient choisi... la hardiesse de leur démarche en prouvait la nécessité >>. Pourquoi y joignent-elles le prévôt de l'église d'Arles?' Parce que M. de Quinson, en habile homme, ou très réellement touché des misères du peuple, n'a pas craint de faire éclater ses sentiments. Il a osé penser et dire a que les privilèges pécuniaires n'étaient que de longues usurpations, que le clergé n'était pas un ordre, mais une grande corporation qui devait être fondue dans l'état, qui la protégeait comme les autres ». Des paroles aussi hasardées tombées de la bouche et de la plume d'un homme d'église ont fait une profonde impression sur le populaire. Quinson avait déjà parlé en public à l'assemblée des 3 ordres de la sénéchaussée, le 19 mars précédent, « sur le droit imprescriptible du pays et état d'Arles de

carter de la forme prescrite en faveur du nom auguste qu'ils avaient choisi. Ils voulaient un protecteur dont ils ont grand besoin. La hardiesse de leur démarche prouve sa nécessité. Si vous avez daigné, monseigneur, accueillir favorablement ma dernière lettre du 24 avril pour leur accorder un député de plus, vous aurez rendu heureux près de ^ingt mille habitants qui n'ont de

confiance qu'en vous. Ils craignent les /jiH/7ic/pa//s/cs intéressés à maintenirle régime actuel d'une administration dont ils se plaignent. Si leur députation n'est pas admise, vous les réduirez au désespoir. Leur conduite hier a été extrêmement ferme, mais toujours tranquille et mesurée ».

Arch. nat., B^ 14, 1, 4, p. 3. Lettre de Quinson à Necker, Arles, 29 avril 1789.

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députer directement aux Etats Généraux » (1). « Ces principes énoncés avec force et soutenus avec la chaleur que donne l'amour pour la vérité lui ont concilié les suffrages d'un petit nombre de gens éclairés et lui ont attiré la haine de tous ceux qui profitaient des abus ». Le peuple l'a acclamé et en a fait un député.

L'élection de Bonnemant reste le type de l'élection pour ainsi dire subtilisée. On a vu avec quelle apparence de bonne grâce il avait promis ses offices au subdélégué Tinellis pour calmer les corporations. Cette bonne grâce cachait son jeu. Tinellis, comme il l'avait promis, avisa l'intendant du rôle qu'avait joué l'avocat, et l'intendant, dans une réponse, rendit justice à son zèle. Bonnemant n'eut rien de plus pressé que de la publier. Elle dut servir puissamment à son élection. Les corporations cherchaient de tous côtés des protecteurs. Un homme à qui l'intendant rendait un aussi éclatant témoignage devenait précieux. Bonnemant fut nommé.

Il espérait bien que Monsieur n'accepterait pas plus que M. de Quinson le mandat illégal dont les artisans venaient de les honorer. Pour lui, Bonnemant, il n'avait pas les mêmes scrupules. Mais pour que cette élection eût chance d'être agréée aux Etats généraux, il fallait que ceux qui l'avaient faite se tinssent sur leurs gardes en refusant de prendre part à tout vote nouveau qui eût fait infailliblement annuler le premier. Il fallait de plus un procèsverbal authentique de l'élection signé parles consuls gouverneurs. Bonnemant eut assez d'empire sur les

(1) Arch. nat., B-^ 14, 1, 7, p. 8. Lettre de Quinson à Necker, Arles, 8 mai 1789.

Li: DKPAllT DE BONNEMANT

corporations pour mener à bonne fin ces deux manœuvres. Aussitôt après les trois nominations illégales dont il vient d'être parlé, M. de Barras ordonna qu'il fût procédé à l'élection des 18 électeurs prescrite par le règlement du 4 avril. 33 bourgeois étaient présents. Les députés des corporations refusèrent de se joindre à eux et demandèrent copie dûment collationnée du procès-verbal des élections qu'ils venaient de faire, en déclarant qu'ils ne sortiraient pas de l'Hôtel de Ville jusqu'à ce qu'on leur eût donné satisfaction. A 6 heures et demie du soir, les 18 électeurs étaient nommés, mais les artisans refusaient de sortir. A dix heures et demie ils étaient encore là. Il fallut leur céder. De guerre lasse, le procès-verbal fut (c fini, signé et remis ))(1). Alors ils s'en allèrent. La séance durait depuis 8 heures du matin.

A son issue, les artisans décidèrent que Bonnemant partirait de suite pour Versailles afin de remettre le procès-verbal aux ministres, et qu'il serait accompagné par Tun d'entre eux. a Ils mettent tant d'importance, écrit Quinson à Necker, à obtenir la légitimité de leur élection qu'ils n'ont pas craint de se gêner pour les frais d'un voyage aussi coûteux » (2). Le départ devait avoir lieu le 29. Bonnemant

(1) Arch. nat., B« 14, 1. 4, p. 1.

Lettre des consuls gouverneurs à Villedeuil, Arles, 29 avril 1789.

(2) Necker répondit le 19 mai à l'abbé de Quinson : «... Si les corporations qui vous avaient nommé et qui ont fait venir ici leurs représentants se croient fondées à soutenir leur nomination contre le député du tiers que la municipalité d'Arles vient d'envoyer,

cette discussion passera sous les 3'eux des États généraux lors de la vérification des pouvoirs de ce député ; mais quelle que soit la décision qui interviendra sur ce point, il ne faut pas croire que les soins que vous vous êtes donnés soient perdus. Les réflexions que vous avez suggérées sur les intérêts de ces corporations et qui vous ont mérité un témoi-

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sentit qu'en même temps que le procès-verbal il devait se munir d'un autre viatique. La lettre de l'intendant, dont il avait usé, lui parut le plus efficace des truchements auprès de Necker. Tinellis l'avait confiée à un abbé de ses oncles. Le matois trouva moyen de la lui subtiliser. Par un billet il lui demanda de vouloir bien la lui confier en dépôt et pour quelques minutes. Quand il la tint, il partit. L'abbé Bonnemant comprit, mais un peu tard, qu'il avait été joué par son neveu. Il lui dépécha un exprès à Tarascon avec une lettre qui est à citer tout entière : (( Ce n'était donc pas sans raison, lui disait-il, que vos accointances avec nos corporations m'alarmaient. Je prévoyais dans vos manœuvres une déraison et une ardeur dont la suite serait la ruine totale de votre famille et l'indignation publique ramassée sur votre tête. Vous voilà parti, et avant cette démarche des plus inconsidérées, des plus illégales, vous venez surprendre à ma bonhomie une lettre qui ne m'avait été confiée que pour me rassurer moi-même et fermer la bouche à ceux qui condamneraient vos manœuvres passées. Vous m'emportez cette lettre une minute après m'avoir protesté que

vous alliez me la rendre Pesez mûrement ce que

vous allez lire. Demain vendredi, il part des lettres ^ adressées à M. Necker, à M. de Villedeuil, à M. l'intendant et à M. l'archevêque. Soyez plus persuadé de cette assertion que de la réussite de votre préten- J due députation. Si vous êtes capable de penser, faites attention que, n'ayant pu réussir à faire écouter^

gnage de leur confiance seront intérêts de votre ville i^. Arch.^ certainement prises en considé- nat.. B" 14, 1. 7, p. 7. ration lorsque Ton traitera les

LA LETTRE DE l'aBBÉ BONNEMANT 315

les prétentions des corporations, vous leur serez aussi odieux que vous l'êtes déjà au reste de la ville. J'ose vous annoncer beaucoup de tracasseries, de procès, etc.. peut-être cherche-t-on déjà des moyens de vous faire regarder comme un brouillon, un séditieux, etc. Venons au fait et quel est le vrai but de ma lettre? le voici : remettez au porteur la lettre que vous m'avez enlevée ce matin. Si à son retour il ne la rend pas, attendez-vous d'être prévenu par les lettres qui seront infailliblement envoyées et vous y serez dépeint comme vous le méritez et attendez de ma part ce que peut une âme honnête attaquée si indignement ». L'oncle à l'âme honnête en fut pour ses frais de menaces et d'indignation. Son neveu avait 48 heures d'avance sur les lettres annoncées. L'avance lui suffisait. Il serait à Versailles peu après l'ouverture des Etats généraux ; il intéresserait Necker au sort des artisans qu'il représentait, obtiendrait peut-être qu'on le validât. L'exprès dépêché à Tarascon revint chez l'oncle les mains vides.

L'assemblée des 36 pour l'élection définitive de leurs députés aux Etats Généraux eut lieu les 30 avril et jours suivants. Les discussions qui avaient accompagné la nomination des électeurs ne pouvaient manquer d'y avoir leur contre coup. Les gentilshommes du pays d'Arles dirent à nouveau qu'ils étaient les seuls dans le royaume qui ne fussent pas comparus en personne et individuellement à une

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assemblée de sénéchaussée, les seuls encore auxquels on eût imposé la règle de confondre leurs suffrages avec ceux du troisième ordre pour la nomination d'un député. Ils protestèrent encore contre cette double prescription. A l'instant anoblis, avocats et médecins protestèrent aussi et demandèrent qu'il leur fût accordé un député. Le tiers ne pouvait rester silencieux. Deux de ses membres, Estrangin et Bonasse répliquèrent aussitôt qu'il convenait c( que non seulement la classe des bourgeois, mais que tous les citoyens qui formaient le tiers état d'Arles, fussent représentés à l'avenir par deux députés pour égaliser en nombre ceux du cleigé et de la noblesse » (1). L'ordre du jour fut opposé par M. de Barras à tous ces quémandeurs.

Le vote eut lieu le6 mai. M. de GuilhemClermont Lodêve, qui avait été déjà candidat malheureux dans la sénéchaussée d'Arles (2), et qui s'était fait battre

(1) Arch. nat., B^ 14, 1. 4, p. 8. sénéchal étaient dans le cas de

(2) «... J'ai eu depuis le 30 de continuer leur assistance aux asmars, jour de notre comparution semblées de la sénéchaussée, j'ai devant le lieutenant du grand se- été réduit à n'avoir plus que la néchal jusqu'au 10 avril (que la moitié des suffrages. Me trouvant plupart de nous se sont séparés moins âgé que mon compétiteur, de la noblesse du ressort se con- je n'ai point été élu député. Il tentant de ce que Sa Majesté ac- faut dire que je n'ai point fait les corde à la ville et au pays d'Arles) démarches nécessaires pour rela presque totalité des voix. tenir mes amis et que légalité de

J'avais encore la majorité le voix sur un très petit nombre a 15.... Le jeudi, 16, à neuf heures été obtenue au moyen de 4 sufdu soir, s'est faite enfin l'élec- frages, dont 3 venant de gens qui tion, et, par la retraite de mes n'avaient pas la noblesse acquise amis et de plusieurs gentilshom- et transmissible et le 4*^ d'un mimes qui ont leurs propriétés dans neur, arrivés tout exprès au moles Terres adjacentes et hors du ment de l'élection, sans avoir pays d'Arles ou qui n'aj'ant que suivi aucune des opérations de le simple domicile et sans nul l'assemblée.

intérêt aux privilèges du pays J'auraispu,j'auraisdù peut-être

d'Arles et comme justiciables du attaquer cette élection vicieuse.

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