CHAPITRE V
L’Association de Producteurs.
le Partie : Historique.
Je ne m’occuperai pas, dans cette courte étude de l’Ecole individualiste de la Coopération, des formes rudimentaires de la société coopérative de production Qui, d’après le professeur Marshall, se ietiou\ent à toutes les époques, chez toutes les races et dans tous les lieux. Aux temps actuels et en Angleterre, cette coopération informe de groupes de travailleurs, divisant pai parts égales ou dans des proportions déterminées les bénéfices du travail commun, subsiste encore dans les industries primitives des carrières et de la pêche. Elle réapparait, sous une nouvelle forme, et sur une plus large échelle, dans le régime contractuel de 1 industrie moderne — chez les mineurs, les métallurgistes, les mécaniciens et les dockers les plus « qualifiés ».
Dans ce régime, l’exécution d une certaine opéiation industrielle est confiée par l’employeur ou par le client à un groupe de travailleurs au lieu de 1 etre à un entiepreneur ou à un ouvrier : ainsi les travailleurs deviennent leurs propres employeurs et conservent poui eux la part des bénéfices généralement consacrée aux direc-
L ASSOCIATION DE PRODUCTEURS
teurs. Alais ce système coopératif du contrat de travail (système qui, je le crois, est surtout répandu en Russie) Il est évidemment qu une variété du travail aux pièces et n’a aucun rapport avec la théorie individualiste de la coopération, considérée comme la solution du problème moderne du capital et du travail.
En somme, les Coopérateurs Individualistes patronnent la substitution, dans chaque usine ou atelier, d’une (( Iiateinité de travailleurs », contrôlant l’organisation et gardant les bénéfices de leur propre travail, au tvpe moderne de l’entrepreneur capitaliste qui achète du travail, comme il achète ses machines, au meilleur marché possible, manipule et coordonne les activités mécaniques et humaines et réclame, comme conséquence de cette organisation, le « produit net ». Pour qu il n y ait pas de malentendu sur 1 idéal individualiste, je citerai les paroles éloquentes de l’un des piemiers socialistes chrétiens, l’apôtre le plus énergique du Ciedo Individualiste, le secrétaire bien connu de l’Union Coopérative, N. Vansittart Xeale :
Au point de vue théorique, l’idée que nous avons voulu répandre était celle de travailleurs frères, d’une œuvre accomplie par
une fraternité d hommes associés en vue de leur intérêt commun
conception qui écartait, comme imcompatihle avec la véritable forme de société, toute pensée de concurrence des uns avecwles autres et qui, sans prêcher tormellement le communisme, tendait à constituer des établissements industriels, animés de sentiments communistes et qui se proposeraient, tout en payant des salaires normaux et un intérêt calculé au taux que j’ai indiqué, de consacrer les bénéfices de l’entreprise a des œuvres profitables aux intérêts communs du groupe dont le travail produirait ces bénéfices.
A la difiéience du système démocratique de la coo* pération qui jaillit de l’idéal owénite, la théorie indi-
LA COOPÉRATION EN GRANt'E BRETAGNE
vidualiste était d’importation étrangère. Dans les années critiques de 1847-48-49, à cette époque terrible, remarquable par la crise commerciale, les mauvaises récoltes, les disettes de pommes de terre et l'agitation chartiste, un petit groupe d'étudiants et de prêt] es éminents s'unirent, sous le nom de socialistes chrétiens, pour rechercher un moyen de rédemption sociale. Ils s’assemblaient tous les soirs chez leur leader F. D. ^laurice et v discutaient tous les systèmes imaginables de réforme politique, industrielle et religieuse. Dans l’été de 184g, (nous dit le biographe de Maurice), (( M. Ludlo\v fit un voyage à Paris et revint enthou- (( siasmé du magnifique mouvement des associations (( ouviières qui luttaient contre d(îs maux semblables à (t ceux que nous avons à combattre )).« J étais convaincu, « écrit plus tard M. Hughes, et depuis lors je n ai pas (( changé d’opinion à ce sujet, que nous avions trouvé « la solution de la grande question ouvrière ; mais je « croyais aussi que nous n’avions qu à 1 annonce! et (( à fonder une on deux associations poui conveitii (( toute l’Angleterre à nos idées et entrer, du premier (( coup, dans le « règne millenaiie », tant la chose me
« paraissait claire à moi-même » (i).
Les associations françaises qui excitèrent l’admiration de IM. Ludlow et qui servirent de modèle à la a Société socialiste chrétienne pour promouvoir les Associations Ouvrières », étaient nées des enseignements de Bûchez, lepèie de la coopération française. Il n’est donc pas
(1) Voir» Socialisme français et allemand », par R. T. Ely, p. ayi.
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inutile de remonter à la source de cette conception sociétaire (i). ^
Dans une seqe d'articles publiés dans le Journal des Sueuces sociales (i83i) sous le titre de « Méthode d’améhorer la situation des travailleurs urbains », Bûchez expose les conditions et les principes de son projet Il commence par en limiter l'application aux artisani « dont l'habilité constituait le capital et qui employaient
lÏeuT rr" *• litté-
lateui et Parisien, ne pensait qu'aux artisans des 1 etieis d art, et banissait de ses préoccupations le fait nouveau „ de l'ère naissante du machinisme gnoiait totalement le problème avec lequel Robert
écSs !!’ , dans ses
lœiuie a demi accomplie de la révolution
mdustnelle, la destruction de la production indivi-
iielle, caiacterisee par le paysan, propriétaire et l'ar
isan quahhé (a,, et la création, à sa place, d'un
> sterne mdustnel, qui nécessitait une armée disciplinée
Itr^mirerT. travailleurs, de diffé-
lents grades et de capacités variées, tous é<ralement
subordonnés à un immense mécanisme usm e q," représentait lui-même le travail d'autres groupes ou
vn'"' françaises établies Je ,S,, à i>>48, \oii Hubert Valleroux ,■ « Pes Association^; ^
[Voir également: „ Les Associations rutïres de
l-rance », publication de l'Office du travail (,«,„) A, ,™
d’Hector Denis dans la « Revue de In m ^ articles
iveAue de la Société Nouvelle « H886):
(2) VAir chapitre I.
l38 LA COOPÉRATION EN GRANDE BRETAGNE
d’autres générations de travailleurs ! J’invite le lecteur à remarquer les limites volontairement assignées par le philosophe français à sa propre tâche. Sinon, il serait tenté de reprocher à Bûchez de n’avoir pas su vaincre des obstacles et combattre des difficultés, inaperçus de lui, et qui n’avaient, d’ailleurs, pas atteint leur plein développement dans l’etat retardataire de 1 industrie
française.
Bûchez conseillait aux artisans qualifiés de certains métiers de s’associer et de former des fraternités industrielles, chaque groupe de compagnons élisant un des siens comme directeur du travail commun et comme représentant officiel de la société vis-à-vis du public. Tous les bénéfices de l’entreprisrq (après paiement d’un salarre au tarif normal), devaient etre di\isés en deux parts égales, l’une destinée à etre capitalisée comme réserve inaliénable, l’autre à être distribuée au prorata du travail fourni par chaque membre, ou à constituer un fonds spécial pour l’assistance et l’éducation des
femmes, des veuves et des enfants.
L’idée fondamentale de Bûchez était donc 1 élimination de l’entrepreneur. Il essaya de réaliser dans l’industrie la triple formule de « fraternité, liberté, égalité )> — solidarité dans le travail, liberté d’élire et de déposer les directeurs du travail, égalité absolue de droits parmi les associés. Aussi demandait-il instamment qu aucun individu ne travaillât plus d’une année pour la société sans en devenir membre et que le capital de 1 entreprise appartînt également à tous les associés et ne pût être ni partagé ni retiré. Il croyait, par là, ouvrir l’association à tous les membres de la profession et lui assurer une existence continue, malgré les apostasies
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mdn iduelles. Trois années de propagande vigoureuse furent recompensées par la constitution dTine association de bijoutiers, conforme à son idéal ; au cours des années suivantes, des associations formées par d’autres categories d’artisans qualifiés, surgirent en succession lapide. Mais je n ai pas à retracer l’histoire du succès e.vtraordmaire et de la cliute finale des sociétés coopératives françaises, ni celle de leur résurrection quelque vmgtansplus tard et de leur dégénérescence actuelle(i). Cest l imdation et l’adaptation anglai.se de cette idée tianpise de reforme industrielle que j’ai à décrire.
L histoire du mouvement socialiste chrétien est bien connue; Benjamin Jones l’a remarqué avec raison « le grand talent littéraire des socialistes chrétiens à onne une célébrité extraordinaire à l’œuvre qu’ils tentèrent - La publication du rapport émouvant de -layhew sur le « travail et la misère à Londres », donna un stimulant nouveau à leur zèle, et, dans 1 automne de i8+g, J. .M. Ludlotv, Maurice Kingsley, -\eale, Hughes, le réfugié français Le Chevalier, et autres, constituèrent la » Société pour promouvoir es associations ouvrières ». Il est à remarquer, et c’est a un ait tout naturel, que les disciples anglais de uchez e.xpénmentèi ent leur théorie dans des industries non encore transformées par l’usage des machines.
(1 ) M». Webb écrivait ces lignes en ,88,,. Depuis lors il y a eu un
nouvel élan des associations Je producteurs (Voir; Office du travail (Jp. citato), >
Quelle sera l'issue de ce mouveraent qui comporte déjà, à côté de créations artffic, elles et d’efforts héroïques, bien des déviât.’ons et de
echecs ? (Noie du tyaducfeur).
nrtiTTp
L ASSOCIATION DE PRODUCTEÜRS
Sur douze associations fondées j)arles socialistes chrétiens, trois étaient des associations de tailleurs, trois de cordonniers, deux d’ouvriers du bâtiment, et les quatre autres de fabricants de pianos, d’imprimeurs, de forgerons et de boulangers. Les sociétés du sud de l’Angleterre, fondées à leur image, étai(mt recrutées dans des métiers semblables. Ces associations se modelèrent, au début, sur le type français. Elles furent investies d’une autonomie complète dans la direction. Alais les fondateurs constatèrent bientôt que le démon des discordes intestines et des rivalités externes désolait la nouvelle fraternité industrielle. F. D. Maurice, dans une lettre qu’il écrivait à J. M. Ludlow (i83o) rapporte mélancoliquement les paroles de l’un des fondateurs les plus actifs du mouvement, qui disait « que les associations (( étaient exclusivement animées par des sentiments (( mercantiles et par l’esprit de la concurrence ; qu’elles « tendaient simplement à établir une concurrence, plus « profitable pour les associés que dans l’industrie (( actuelle ; et qu’elles produiraient des résultats plus (( détestables que la concurrence présente, à moins « d’étre dirigées par un Bureau central qui leur impo- (( serait ou du moins leur proposerait une organisation (• solide et scientifique ». On constitua un Bureau central, composé d’un gérant et d’un délégué de chaque association, et qui fut chargé de régler, d’accord avec le Conseil des Fondateurs, les relations mutuelles des associations. En même temps, les sociétés les plus indociles furent privées de toute autonomie et soumises à des gérants choisis par les Fondateurs.
Après trois ou quatre années d’un dévouement inlassable, les socialistes chrétiens durent renoncer à leur
tâche. Dans le premier et dernier rapport de la « Société l)Our promouvoir les associations ouvrières », publié en i852, ils racontent leur tentative et indiquent quelques causes de leur échec :
Dans les neuf premiers mois de notre vie sociale, nous ériaeàmes trois groupes de cordonniers en associations ; nous fournîmes deux d'entre elles de tout leur capital, et la troisième de tout son capital à l'exception de cinq livres sterling. Les associés n’avaient fait l’objet <1 aucun choix j nous les avions acceptes tels qu ils se présentaient. Nous leur avions coutéi^ une autonomie absolue, en nous réservant seulement, tant que le capital ne serait pas remboursé, certains droits d’intervention, en cas de discordes ou de mauvaise administration Six mois ne s'étaient pas écoulés que ces associations étaient en proie aux divisions et avaient chassé les gérants primitits ; l'une d'elles, les « Bottiers de l'Extrème-Ouest fut dissoute avant neuf mois d'existence. Les deux autres résistèrent jusqu'au commencement de l’année (1852), sans faire de bénétices et au milieu de querelles constantes. D'un commun accord, le Conseil et le Bureau Centrai décidèrent de fusionner les deux sociétés et d’exclure quelques-uns des plus mauvais membres ; mais les affaires continuèrent à mal tourner et en mars dernier, nous avons dû, à la suite d'un nou\'el éclat et en présence d'une insolvabilité menaçante, enlever toute autonomie aux associés et ne leur laisser que le droit d’en appeler à notre société, en cas de piannie du gérant.... Lorsque les associations prospèrent, le grand danger pour elles et pour ceux qui y ont des intérêts, c'est l'égoisme. I.es membres trouvent leur situation bien meilleure que loisqu ils étaient salariés, et redoutent de la compromettre en acceptant de nouveaux associés. Ils inclinent à édicter des règles rigoureuses contre 1 admission de nou\eaux membres et à leur réclamer le ver.sement d'une somme proportionnée au capital que la société a gagné, et telle que peu de travailleurs, même les plus habiles, aient pu l’économiser, sur leurs salaires actuels. Il en résultera que beaucoup de petites associations se formeront au lieu de quelques grandes, à moins que les travailleurs ne regardent plus loin et n'adoptent une conception plus haute et plus chrétienne de
leur tâche, (.es petites associations se concurrenceront et se ruine ront mutuellement.