‹ La coopération en Grande Bretagne [microform]Chapitre 9 sur 26 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le Magasin Coopératif.

Je n’ai pas à retracer en détail l’histoire bien connue des pionniers de Rochdale. Ces vingt-huit ouvriers du Lancashire surent asseoir certaines parties de l’idéal coopérateur de Robert Owen sur une solide base démocratique : et c’est de là qu’est sorti le mouvement coopératif moderne, avec son million de membres, ses trente six millions de livres sterling d’affaires annuelles, ses trois millions de « profits » annuels, et ses douze millions de capital accumulé. A la différence des manifestations antérieures de l’association coopérative, l’orga-

nisation de Rochdale contenait en elle-même le germe

de sa vitalité.

Après avoir, dès le début, poussé des racines profondes dans les besoins matériels et les aspirations sociales

de la masse laborieuse de certains districts d’Angleterre

et d’Ecosse, le système de Rochdale s’est répandu et se répand chaque jour sur un champ toujours plus vaste, déployant ses branches et multipliant ses rameaux, avec une force continue d’expansion, en dépit de la faiblesse des encouragements et delà tardivité de la reconnaissance légale. Malgré les chutes répétées de sociétés industrielles, établies dans un milieu défavorable, l’histoire de cette forme d’association démocratique revèle, dans l’ensemble, un accroissement remarqua-

fi

'fi’

blement continu du nombre des membres, du chiffre des affaires et de la quantité du capital accumulé. ]\Iais il y a plus : en même temps qu’à cette lente mais régulière croissance, nous assistons à une lapide organisation interne, à une consolidation de la puissance politique et commerciale de i3oo associations et d un million d’associés, en une ligue politique et éducative, l’Union coopérative, et en deux fédérations étroitement alliées pour le commerce et la production, les Wholesales Anglaise et Ecossaise (i). Pour découvrir le secret de la prospérité réalisée par le système de Rochdale, il convient d’examiner avec soin la constitution de la société

mère.

M. Holyoake, dans son admirable petit livre sur r « Histoire des Pionniers de Rochdale » nous a donne des détails précis et pittoresques sur les origines et la fondation du Magasin de la Rue du Crapaud : il a fait une peinture vivante de l’ouverture, par une noire soirée de décembre 1844, de la « boutique du vieux tisserand » ; lorsque, parmi les lazzis et les sarcasmes des gamins, les ricanements des marchands stupéfaits, et les commentaires indifférents de la foule qui passait, les volets d’un magasin, situé au rez-de-chaussée, dans une rue obscure, furent délicatement enlevés et que des quantités infinitésimales de farine, de beurre, de sucre et de pain d’avoine apparurent exposées aux fenêtres. Le magasin ne fut d’abord ouvert que les samedis et dimanches soirs; un membre faisait fonction de vendeur, un autre de secrétaire ; un troisième avait été décoré du titre pompeux de caissier, pour un commerce hebdo-

(1) Voiries chiffres actuels, à V Appendice. (Note du Tradiicteur.)

LE MAGASIN COOPERATIF

madaire de deux livres, et un quatrième de celui de trésorier pour un capital accumulé de 28 livres sterling; les vingt-quatre autres membres étaient à la fois trustées, directeurs, actionnaires, propagandistes, employés, et enfin consommateurs. M. Holyoake, qui fut lui -même conférencier socialiste, attribue l’origine du magasin de Rochdale à l’écheç d’une grève de tisserands en flanelles, et aux inspirations de certains disciples socialistes de Robert Owen qui indiquèrent à ces trade unionistes découragés l’entreprise coopérative comme une alternative de l’action trade unioniste dans leur lutte pour la liberté industrielle. D’autre part, Ambrosse Tomlinson, qui était alors un des Chartistes militants de Rochdale, affirme que les pionniers de Rochdale étaient des membres du club chartiste qui s’éprirent de la coopération et encoururent ainsi les ressentiments de leurs collègues pour avoir préféré le commerce des épices aux discussions oiseuses sur la Charte du Peuple.

Quoiqu’il en soit, nous avons des renseignements de première main sur les tendances politiques et sociales de quelques uns de ces illustres Pionniers. William Cooper, l’un des premiers coopérateurs de Rochdale, dans une lettre qu’il adressait à AI. HoEoake en i865 et dans laquelle il lui parlait des seize membres survivants(sur les vingt-huit fondateurs), disait que six étaient chartistes, six socialistes owénites, que deux s’intitulaient réformateurs sociaux, et que les deux autres ne paraissaient pas avoir d’opinion politique ou sociale. William Cooper et Charles Hovrarth, les deux âmes directrices, le prophète et le ((législateur)) du mouvement moderne, étaient des socialistes owénites ; Howarth, vigoureux partisan de la loi de Dix Heures, avait été député par les travail-

li ■ I

leurs de Rochdale pour suivre les travaux préparatoires du Bill des Dix Heures, et conférer, à ce sujet, avec les membres du Parlement à Londres. Nous pouvons en conclure que, si la coopération de Rochdale fut la combinaison des mouvements trade unioniste, chartiste et socialiste, le ferment en fut purement owénite, et qu’il agissait sur des esprits déjà disciplinés aux difficultés de l’industrie démocratique par des formes plus

simples d’association démocratique.

On observera que les tendances originales des coopérateurs de Rochdale étaient identiques avec le but poursuivi par les premiers disciples de Robert Owen qui établirent les « Union Shops » et les « Labour Exchanges. )) Cette fois encore, nous constatons un alliage bienLglais de l’aptitudepratiquepour entreprendre une affaire profitable, telle que l’exploitation d un magasin, avec un haut idéal moral du but à atteindie. Les Pionniers de 1844 exposèrent leurs buts, immédiats ou finaux, dans des termes semblables à ceux dont s’étaient servis les coopérateurs de Brighton en 1828 :

Etablissemenl d’un magasin pour la vente de denrées, vêtements, etc....

Construction ou achat de maisons, où les membres désireux de s’entraider pour améliorer leur condition domestique et sociale,

pourraient habiter ;

P^abrication d’articles à déterminer parla société, atin de procurer de remploi aux membres sans travail ou frappés de réduction répétées de leurs salaires ;

Achat ou location d'un ou plusieurs terrains à cultiver par les membres privés de travail ou dont le travail serait mal rémunéré,

Enfin, organisation, par la société, dans le plus bref délai possible, des fonctions de production, de distribution, d’éducation et de gouvernement ; en d’autres termes, établissement d une colonie se suffisant à elle même, et fondée sur l'accord des intérêts particuliers, ou

LE MAGASIN COOPÉRATIF

bien, assistance à d’autres sociétés pour établir des colonies de ce genre.

Ouant à la méthode commerciale des Equitables Pionniers, elle consistait à rendre obligatoire le paiement comptant des marchandises achetées ou vendues par la société et à veiller à la bonne qualité des articles livrés à la clientèle. A cet égard, ils suivaient inconsciemment l’exemple des premières meuneries et boulangeries, exemple qui a été imité, depuis lors, sous la pression de la concurrence, par des négociants individuels et par des sociétés coopératives bourgeoises par actions, telles que les magasins des « Services Civils » et ceux de 1’ « Armée et de la Marine. » Mais on a le droit de penser que les coopérateurs de Rochdale n’auraient pu persévérer dans cette méthode équitable de traiter les affaires, méthode adoptée plus tard par certaines formes du commerce privé, si Charles Howarth n’avait pas introduit le partage des bénéfices proportioiinellement aux achats, — système qui aboutit au gouvernement du magasin par les clients, c’est-à-dire par la communauté dans son ensemble. Ce système qui a beaucoup d’avantages, directs et indirects, a eu un résultat particulier et peut-être imprévu : il a établi le mouvement coopératif sur le fondement solide de la pure démocratie.

On m’objectera peut-être que, si les Pionniers de Rochdale avaient été fidèles disciples de Robert Ow^en, ils auraient vendu leurs marchandises au prix de revient, augmenté des frais d’administration — de façon à réaliser l’idéal owénite qui élimine les bénéfices des échanges commerciaux. Je répondrai qu’une pareille fixation des prix est impossible dans la vente au détail.

LE MAGASIN COOPERATIF

question se posait : comment répartir cet excédent ?

Les bénéfices d’une entreprise peuvent être attribués à trois personnes ou catégories de personnes : i» au propriétaire du capital ; 2« aux travailleurs (manuels ou intellectuels) ; et 3^ enfin aux clients, c’est-à-dire à la communauté dans son ensemble. Ainsi les Pionniers de Rochdale avaient à choisir entre trois méthodes. Ils pouvaient d’abord attribuer tous les bénéfices, à titre de dividende, aux vingt-huit fondateurs : c’est le procédé adopté plus tard par les sociétés de consommation de la classe bourgeoise. Ou bien, ils pouvaient répartir les profits proportionnellement au travail fourni par les membres pour le service du magasin : et, dans les premiers jours de l’existence du magasin de la rue du Crapaud, c’eût été une méthode absolument équitable, puisque tous les membres étaient requis, lorsque cela était nécessaire, et à tour de rôle, pour la vente au magasin, les achats en gros, et, d’une façon générale, pour tous les services. Enfin, ils pouvaient adopter la méthode novatrice du partage des bénéfices proportionnellement aux achats des membres.

Examinons maintenant l’influence respective de ces différentes méthodes sur le gouvernement ou la constitution de la société. Dans le premier système, les prix seraient définitivement fixés de façon à donner le plus de bénéfices possibles aux associés. Ce serait une question d’opportunité pour les actionnaires, comme c’en est une pour le commerçant individuel, de savoir s’il convient d’abaisser les prix pour étendre le champ de leurs affaires ou de les élever pour augmenter les profits nets sur les objets vendus. Les associés pourraient aussi, comme le font beaucoup de commerçants parti-

La vente au détail nécessite la division en petites quantités des marchandises achetées en grandes quantités à des prix de gros. La vente de ces petites quantités, au prix de revient, implique l'usage de fractions de valeur qui ne sont pas représentées dans le système monétaire.

Prenons ce problème sous l’aspect le plus simple : Supposons que le gérant du magasin achète , à une maison de gros, du thé i shilling lo deniers 1/4 la livre. A quel prix vendrait-il 3 onces ? Un demi penny ou même un liard ajouté ou enlevé au prix de quelques onces de thé amènera un bénéfice considérable ou une perte énorme pour la vente du thé par un grand magasin.D’ailleurs on ne peut pas toujours calculer à l’avance, d’une façon précise, le prix de vente d’une fraction de marchandise achetée en gros. Comment calculer le prix exact d’un quart de livre d’une côte de lard qui n’est pas encore découpée ? Et si l’on ajoute au prix de gros les frais d’administration, si on veut procéder au calcul si délicat du fonds de réserve indispensable pour l’extension des affaires, à celui de la dépréciation de la terre, des bâtiments et des marchandises, à ceux du coulage, et du service de l’assurance, on constate que toute tentative pour fixer les prix, de façon que les comptes trimestriels n’accusent ni excédent ni déficit, est manifestement chimérique. Les Pionniers de Rochdale, à la fois pour accumuler le capital et pour éviter l’animosité des boutiquiers, acceptèrent pour prix de vente les prix courants de la ville, et portèrent toute leur attention sur la bonne qualité des marchandises qu’ils vendaient. Un excédent entre les prix de vente et les prix de revient était donc inévitable : une

partagent volontairement avec tout nouveau garçon de boutique engagé. Dans ce cas, purement hypothétique, nous pourrons certes admirer l’industrie tenace de ces hommes, et vanter la générosité qui leur aura fait admettre à tous les avantages de la société le dernier des charretiers ou des receveurs de jetons. Mais ce système, pourtant idéal, serait encore la « machine à profits » d’un nombre restreint d’individus. Dans sa constitution, elle serait aussi éloignée de la vraie démocratie que la boutique du commerçant individuel ou que la compagnie par actions régie par un groupe de capitalistes. Ici encore, ce serait un groupe étroitement limité d’individus qui réaliserait des bénéfices en fournissant aux. besoins et en contrôlant les dépenses d’un ensemble de consommateurs, sans d’autre borne à sa puissance que la concurrence d'autres commerçants.

Il restait pour le magasin de la Rue du Crapaud un troisième moyen de disposer des profits : c’était de les répartir comme pourcentage sur les achats. C’était en fait une façon indirecte de réaliser l’idéal owénite et d’éliminer le profit sur le prix ; puisque l’excédent sur le prix de revient, versé par l’acheteur, lui était ristmiynè comme boni.

L’origine de cette méthode, simple en apparence, mais qui portait en elle tout un système complet d’industrie démocratique, est restée obscure. Elle fut sans doute suggérée aux Pionniers de Rochdale par le socialiste Charles Howarth; mais en fut-il le créateur, ou bien l’avait-il empruntée lui même à l’owénite écossais Alexandre Campbell, c’est là un point qu’on n’a pas éclairci. Ce qui est certain, c’est qu’au début même du premier mouvement coopératif, quelques sociétés écos-

culiers, vendre des articles de réclame au dessous du prix de revient et compenser la perte qui en résulterait parle prix excessif ou la qualité inférieure des denrées de consommation commune. On pourrait même supposer que la société fût administrée par une troupe de l’Armée de Salut, qui abaisserait les prix de vente au dessous du prix de revient, pour subvenir aux besoins des « Réprouvés. » Ce qui est essentiel dans ce premier système ce n’est pas l’attitude même qu’aurait adoptée tel magasin capitaliste ; c’est le fait que cette attitude serait dictée par les intérêts, les fantaisies, ou les impulsions philanthropiques d’un groupe restreint d'actionnaires ; et que la société serait gérée par ces actionnaires en vue de leurs intérêts particuliers ou suivant leurs idées personnelles. Et, comme les fantaisies et les impulsions philanthropiques survivent rarement dans le monde réaliste de la concurrence, on peut présumer que ce groupe restreint de capitalistes serait habituellement dominé par l’instinct de la recherche des profits.

Dans une seconde h}"pothèse, on peut concevoir (bien que l’expérience n’en ait pas encore été faite) qu’un certain nombre de garçons de magasin ou de vendeurs quelconques, établissent une boutique à leur compte et partagent les profits, non d’après le capital apporté ou épargné, mais d’après le travail fourni. Si la tentative de ces travailleurs réussissait, ils deviendraient nécessairement des capitalistes. Nous supposerons, pour les besoins de notre démonstration, que ces personnes idéales refusent résolument d’employer leur capital à engager des auxiliaires pour travailler à leur place ; nous admettrons même que ces marchands admirables, en présence de bénéfices considérables, les

8o LA COOPÉRATION EN GRANDE BRETAGNE

saises et une Union Shop à IVIeltham, dans le Yorkhire, répartissaient leurs bénéfices entre les membres d’après les achats ; mais, chose étrange, ce fait ne fut connu que plus tard, lorsque le « tin ticket » (jeton d’étain) (i) eût été rendu fameux par le succès commercial du magasin de Rochdale.

Il est possible que la situation légale des sociétés coopératives en 1844 ait involontairement favorisé ce mode de partage des profits. En l’absence d’une bonne loi sur les sociétés par actions, les Pionniers de Rochdale firent enregistrer leur société, conformément aux modestes clauses de la loi de i836 sur les sociétés mutualistes (Friendly Society Act). Par cet enregistrement, ils obtenaient certains privilèges : — ils pouvaient placer leur capital en fonds d’Etat; ils étaient exempts du droit de timbre ; et l’association était, dans une certaine mesure, protégée contre les fraudes les plus graves des fonctionnaires, trustées ou créanciers. Mais, comme société mutualiste, la société ne pouvait avoir de rapports juridiques qu’avec ses propres membres.

Bien que les pionniers de Rochdale n’aient pas toujours observé religieusement cette disposition de la loi, il n’en était pas moins de leur intérêt évident d’augmenter rapidement le nombre de leurs membres et de trouver un procédé qui intéressât les nouveaux associés au succès de l’institution. En outre, ils avaient un besoin

(1) Tout acheteur, dans un magasin organisé suivant la méthode de Rochdale, reçoit un bon qui est habituellement un jeton d’étain frappé, indiquant le montant de l’achat. A la lin de chaque trimestre, ces jetons sont repris et les profits totaux sont divisés, comme « dividende », à un certain taux par livre sterling dépensée. Ce dividende varie généralement de 1 à 3 shillings par livre.

LE MAGASIN COOPERATIF Ol

pressant de capital. C’est pourquoi les statuts primitifs, enregistrés en 1845, contenaient une clause aux termes de laquelle, le profit restant, aprrès le paiement de l’intérêt du capital et des frais d’administration, serait réparti entre les membres au prorata de leurs achats. Peu après, on décida que les profits attribués à chaque membre seraient retenus jusqu’à ce qu’ils lui constituassent un capital de cinq actions d’une livre sterling. L’intérêt du capital fut d’abord de 3 1/2 ®/o; ensuite il fut porté (sans doute pour prévenir des retraits de capitaux) à 5 0/0. Mais, actuellement, la société de Rochdale est si surchargée de capital qu’elle a réduit à 1 livre sterling la part que doit posséder chaque membre et qu’elle a ramené à 4 1/2 °/o le taux de l’intérêt, intérêt qui n’est d’ailleurs payé que si le membre a acheté un minimum de 4 livres sterling de marchandises.

L’obligation légale imposée au Magasin coopératif de restreindre ses opérations commerciales au cercle de ses propres membres a été abolie par les « Industrial and Provident Acts » de i852. Mais la méthode spéciale de partage des bénéfices proportionnellement aux achats a assuré les droits de membres à tous les consommateurs. Sous le régime rochdalien, tout individu, homme ou femme, devient membre de la société par le paiement d’un droit d’entrée d’un shilling. Dans certaines sociétés, le paiement de ce shilling donne droit, non seulement aux bénéfices sur les achats, mais aussi au vote pour la direction de l’entreprise. D’autres sociétés exigent que le consommateur ait constitué une part d’une livre, par la capitalisation des dividendes, avant qu’il puisse devenir membre votant et participer

fiMpy > »J ■ :.-y»fV>

à rélection des directeurs et aux décisions qui concernent la politique delà société. Mais cette part d’une livre sterling lui est épargnée automatiquement; et du premier jour jusqu’au dernier, il ne doit sortir de sa poche qu’un shilling.

Bien que les membres actuels d’une société aient le droit légal de refuser de nouveaux adhérents, il n’y a aucune raison qui puisse les pousser à user de ce droit. Tout au contraire : dans une société bien administrée, chaque membre nouveau par cela même qu’il augmente le chiffre d’affaires de la société, accroît le pourcentage général des profits. Personne ne peut en effet toucher davantage que le pourcentage des profits réalisés sur ses propres achats. Or, avec la diminution relative des dépenses obligatoires, à mesure que l’entreprise se développe, avec l’économie de travail, avec les conditions d’autant plus avantageuses offertes aux acheteurs, sur le marché en gros, que leurs achats sont plus considérables, le pourcentage de profit sur chaque livre de marchandise croît régulièrement avec le nombre des membres.

Aussi , dans tous les magasins coopératifs bien administrés, les fonctionnaires et les administrateurs montrentils un vif désir d’embrasser tous les habitants de la localité dans le cercle enchanteur des membres participant aux bénéfices de l’entreprise et à son gouvernement autonome. Personne n’est trop grand ni trop humble, trop riche ni trop pauvre, — à supposer toujours qu’il puisse acheter et payer comptant — pour être incorporé dans cette démocratie envahissante. Iln’ya pas ici un nombre limité d’individus (capitalistes ou travailleurs), assumant le gouvernement et absorbant les bénéfices, mais un

groupe toujours crois sant d’électeurs — une organisation dans laquelle les conditions d’admission sont plus faciles à atteindre que dans le bourg municipal ; une démocratie ouverte, élisant des représentants pour gérer un département de la vie sociale — la préparation et la distribution des denrées en vue de l’usage individuel.

Tel est le grand résultat atteint par le dividende sur les achats : il a fourni un fondement démocratique incomparable à l’organisation industrielle. On prétend parfois que la structure démocratique du Alagasin de Rochdale vient de ce qu’il a été constitué comme société mutualiste et incorporé aux termes des Industrial and Provident Acts de i852, 1862 et i8y6. C’est là une erreur. La Société de consommation des Services civils, fondée par les emplo\xs des Postes de Londres en 1867, à l'exemple de la société de Rochdale, fut enregistrée aux termes de l’Indu.strial and Provident Act de 1862. Les fondateurs estimèrent, peut être avec raison, que le (( tin ticket « était contraire aux habitudes et aux préventions des membres de leur association. Les bénéfices furent, dans les premiers temps, capitalisés. La. tendance déclarée de la société était de vendre à des prix aussi proches que possible des prix de revient; mais, comme je l’ai déjà montré, on ne peut éviter soit un bénéfice, soit une perte. A partir de 1882, les bénéfices furent divisés, au prorata du capital, comme dans une société par actions ordinaire. Qu’en est-il résulté ? Une action de cette société, qui n’a été effectivement pa}’’ée que dix shillings, vaut maintenant i25 livres sterling et a rapporté 120/0 (calculé sur une valeur nominale de 80 livres sterling) pendant les dix dernières années. La monopolisation, par un groupe restreint de capitalistes, de tous

~*ataa

les excédents de recette, a eu pour résultat inévitable la constitution d’une forme oligarchique de gouvernement. Un groupe privilégié de 5ooo actionnaires administre et dirige une entreprise qui compte 40000 clients.

Dans un magasin coopératif ouvrier, une part de capital ne peut jamais s’élever au dessus du pair. C’est là, remarquons-le en passant, un exemple frappant d’élimination du « profit sur les prix » dans sa forme la plus critiquable, et un résultat direct du gouvernement de la société par la masse entière des consommateurs. A mesure que la prospérité du magasin s’accroît, l’intérêt du capital s’abaisse automatiquement ; il est tombé dans la majorité des magasins prospères, pendant les dix dernières années, de 5 0/0 à 4 0/0. L’augmentation de valeur de l’entreprise, qu’elle soit due à l’accroissement de la population environnante, ou à l’énergie et à l’intégrité exceptionnelles des membres et des fonctionnaires, ou à la puissance multipliée du commerce et de la production fédérés — cet incrément non gagné et sans maître légitime (en tant que l’on ne considère que les membres actuels) — est réparti parmi la communauté, entre tous ceux qui veulent bien réclamer leur part, en s’affiliant à la société.

J’ai insisté à dessein sur la portée réelle du « dividende calculé d’après les achats », parce qu’elle a été souvent méconnue, non seulement par le grand public mais aussi par des coopérateurs militants. On a, en effet, l’habitude de considérer le « tin ticket » comme une caisse d’épargne automatique, comme un mécanisme breveté pour accumuler le capital, ou comme un procédé admirable pour pourvoir à des dépenses trimestrielles non prévues sur les salaires journaliers. Assurément ces

LE MAGASIN COOPERATIF O J

diverses fonctions du système de Rochdale ont énoimément contribué à l’expansion rapide du mouvement coopératif au sein de la classe ouvrière. Mais ce ne sont là que des avantages superficiels ; ils servent seulement de réclame au principe qui travaille silencieusement mais puissamment à développer l’esprit d association. Comme l’habile étalage d’un magasin coopératif, ils sont calculés pour donner belle apparence à une marchandise réellement bonne.

Le sain instinct démocratique des Pionniers de Rochdale se découvrit encore dans leurs règlements électoraux. Un homme, un vote, et pas de procuration, c est là une bonne méthode de suffrage. Les membres indifférents, ou peu soucieux de l’intérêt commun, se trouvent défranchisés par leurs abstentions. Ce sont les personnes, et non la propriété, qui forment la base constitutionnelle du régime rochdalien. Les femmes sont admises à la pleine capacité d’associées et peuvent être déléguées, fonctionnaires ou emplo}’ées de la société. C’est ainsi que, quarante ans avant la vote de la loi sur la propriété des femmes mariées, les gérants de magasins coopératifs, superbement indifférents à la crainte des tribunaux de comté, refusaient généralement de considérer le mari comme propriétaire des économies de la femme (i).

(1) Avant 1870 la femme mariée n'avait en Angleterre aucune capacité civile ; sa personnalité juridique s anéantissait dans celle de son mari. La loi du 9 août 1870 permet à la femme de disposer des sommes acquises par son travail. La loi du 18 août 1882 a complété cette réforme et renversé le point de vue traditionnel du droit anglais en instituant la pleine capacité civile de la femme mariée. 11 est curieux de voir que bien avant d’être consacrée par la loi écrite, cette

On trouve un récit émouvant de la vie interne des Equitables Pionniers de Rochdalc, pendant les premières années de leur enfance agitée, dans les procès-verbaux, incorrectement rédigés mais savoureusement expressifs, de la société. Dans les terribles années de dépression commerciale (1846-1849), les « cas de détresse )) généreusement secourus, les ventes forcées de paits par des membres affamés furent une lourde charge financière pour la jeune et vaillante société ; les querelles intestines, inévitables dans une démocratie inexpérimentée, l’ignorance de la ])ratique commerciale, les dissentiments religieux et politiques, les défiances et les calomnies personnelles menacèrent, plus d’une lois, la société de dissolution. IMais la belle honnêteté et le robusté bon sens des Pionniers gouvernèrent la société à travers tous les écueils ; l’esprit de justice et le désir de libre discussion qui les animaient sont bien illustrés par la résolution typique votée à l’unanimité, à une assemblée générale de i85o : « que tout membre )) aura liberté entière de dire son avis sur toute chose, )) dans les réunions, pourvu qu’il le fasse au moment et » dans des termes convenables ; et que toute les propo- >1 sitions seront légitimes quand elles seront faites d’une » façon convenable >>.

Une résolution moins sage fut, il est vrai, votée par l’assemblée générale de i85i qui décida que: « les

innovation juridique avait été réalisée par les coopératives ouvrières. C’est là un cas remarquable de pénétration de notions juridique nouvelles dans le droit par l’action des institutions ouvrières. Comparez ; G. Sorel, l'Avenir Socialiste de Syndicats, p.p. 30 et s. 41 et s. (Islote du Traducteur.)

LE M.XGASIN COOPÉRATIF §7

.) réunions du bureau seraient ouvertes à tout membre » de la société C’était là une résolution quelque peu semblable, dans son aspiration simpliste pour la publicité, à ce que serait la proposition de publier les minutes des conseils de cabinets dans les journaux quotidiens.

Il est à peine besoin de dire qu au bout de quelque temps cette règle tomba en désuétude ou fut abolie.

Au reste, tous ces détails sur la tentative naissante de Rochdale présenteraient un intérêt infini : mais, les limites que je me suis imposées, ne me permettent plus que d’examiner une question — celle des changements et du d.éveloppement graduels des rapports de la société avec ses emplovés. Au début de la société, tous les ser\ices étaient volontaires et gratuits; ils étaient gracieusement fournis par les membres, directeurs et fondateurs de l’association. Puis on décida de contraindre tous les membres à prester leur quote-part de travail à 1 oeuvre commune, sous peine d’amendes ; un roulement fut établi entre tous les membres, qu’ils fussent ou non aptes au service du magasin — idée naïve d une démocratie dans l’enfance. Quand la société devint plus importante, elle alloua une minime rémunération pour le temps dépensé à son service et elle indemnisa les associés des faux frais occasionnés par les courses faites

en vue des affaires sociales.

Dans les minutes d’une réunion du bureau, tenue en i85i, apparaît pour la « première fois la règle » d’après laquelle nul, en dehors du superintendant )) ou des membres du bureau, ne pourra préposer )) personne à une besogne du magasin ou à une » affaire de la société; et personne ne touchera de » salaire ou d’allocation, s’il n’a été engagé dans ces

» conditions ». A l’assemblée trimestrielle suivante, on nomma, en la personne de James Smithies, un des Pionniers originaires, le premier fonctionnaire salarié de la société ; il devait remplir les fonctions de secrétaire, aux appointements de quinze livres sterling par an ; on lui adjoignit un personnel permanent composé d’un superintendant et de deux garçons de magasin, aux salaires hebdomadaires respectifs de i8, i6 et i5 shillings. C’est également cette assemblée qui vota la règle, d’une importance capitale, d’après laquelle « aucun » fonctionnaire payé ne serait membre du bureau, ni

» aucun membre du bureau ne pourrait être employé » salarié. »

La défense, faite aux fonctionnaires et emplovés salariés, de briguer un mandat au bureau de direction

fut complétée quelques années plus tard par une résolution qui leur enleva jusqu’au droit de participer à 1 élection de ce bureau. On m’a dit que cette incapacité électorale avait eu pour cause l’incident suivant ; un gérant de la société, invoquant l’accroissement rapide de sa famille, avait demandé au comité une augmentation de salaire : le comité, sur les conseils du plus expérimenté de ses membres, repoussa sa requête. A 1 assemblée générale suivante, où le commissaire qui lui était hostile se représentait aux suffrages des associés, le gérant, abusant de son autorité, rassembla tous les emplo}As de la société, et, avec leur concours et celui de quelques meneurs mal inspirés, il réussit à faire échouer son ennemi. Cet échec d’un commissaire, parce qu il avait opposé un refus légitime, quoique peut être inopportun, aux réclamations d’un subordonné, échec causé non par la désapprobation des membres

AÀ

LE MAGASIN COOPÉRATIF

pour la conduite du commissaire dans cette aftaire ou dans une autre, mais par l’active intervention d’une individualité dont les intérêts particuliers étaient enjeu, }>arut en désaccord avec une constitution démocratique.

C’est pourquoi l’on inséra dans les statuts delà société de Rochdale la clause suivante : « Aucun employé de la société ne remplira de fonction au comité d’administration, et n’aura le droit de voter dans les élections à ce comité ; il ne pourra non plus exercer aucune mission de contrôle. »

Cette évolution spontanée et empirique des rapports existant entre une démocratie en miniature et ses employés est, à un double titre, intéressante et instructive : d’abord parce qu’elle est en contradiction directe avec les idées soutenues par l’école des coopérateurs individualistes (i), (idées que nous discuterons dans le chapitre consacré à l’Association de Producteurs); ensuite, parce qu’elle est en harmonie complète avec le svstème anglais, par opposition au système américain, des services civils. En Amérique, les titulaires des offices de la Fédération et des Etats, depuis les ambassadeurs auprès des Cours étrangères, jusqu’aux maîtres

(i) L'épithète à' iiidividtialisU a été employée dans le mouvement coopératif des vingt dernières années pour désigner 1 école des coopérateurs qui veulent que chaque établissement industriel soit gouverné {et, si possible, possédé) par ceux qui y travaillent, les protits étant divisés entre les propriétaires ouvriers. Leur mot d ordre est : cc la mine aux mineurs «, ou cc la terre aux laboureurs y> (je ne sais pas s ils ajouteraient cc l’école aux instituteurs» et cc les égoûts aux égoûtiers •>.) Les coopérateurs qui patronnent au contraire l’administration démocratique de l'industrie (sur le modèle de 1 administration politique) sont généralement appelés : cc fédéralistes ».

LE MAGASIN COOPEKATl

s’est inspirée, ici encore, de la loi et des principes de la constitution britannique.

En 1847 et 1848, plusieurs magasins furent créés, sur le modèle de celui de Rochdale, dans son voisinage immédiat, à Bacup, Todmorden, Leigh, Salford, Padiham et ^liddleton ; en i85i, il y avait déjà (d’après une liste publiée par les socialistes chrétiens) i3o magasins coopératifs dans le nord de l'Angleterre et le

centre de l’ Écosse,

Le nombre des membres de ces sociétés atteignait rarement cinquante, mais dépassait parfois cent. Rochdale tenait la tête avec ses 670 membres. Dans l’ensemble, ces sociétés coopératives étaient répandues dans la zone occupée précédemment par le premier mouvement coopératif, les districts manufacturiers du Lancashire, du Yorkshire, de Glasgow et de ses environs. Bon nombre des sociétés écossaises énumérées dans cette liste étaient en réalité de vieilles institutions, datant du début du siècle et qui végétaient dans une condition à demimoribonde, ou encore des Unions Shops, fondées à diverses époques depuis le premier mouvement coopératif. S’il nous est permis de tirer de données aussi minces des conclusions générales, nous dirons que les coopérateurs écossais se montrèrent plus opiniâties mais moins habiles et heureux, dans leurs efforts coo]iératifs, que leurs collègues anglais. Dans la majorité des sociétés écossaises, en i85i, les profits étaient divisés par parts égales entre tous les membres ou bien répartis au prorata du capital. Mais, avant la fin de la décade, les coopérateurs écossais donnèrent une impulsion décisive au mouvement coopératif dans leur pays, en adoptant la méthode rochdalienne que, par un patno-

de poste des villages et aux employés des administrations, constituent, comme le dit M. Bryce, une coterie de politiciens dont l’avancement et même la subsistance dépendent du succès de leurs leaders. Les titulaires d’offices américains sont les agents électoraux les plus actifs, les vassaux les plus dévoués de leur parti ; ils prélèvent une part de leurs traitements, ils emploient leur talent, et consacrent le temps payé par l’administration aux intérêts de leurs patrons politiques. Les conséquences d’un pareil système sur la probité et sur l’activité de l’administration publique ne sont que trop connus !

En Angleterre, au contraire, les Services Civils sont rigoureusement à l’écart des organes représentatifs de la nation. Non seulement les fonctionnaires civils ne sont pas éligibles au Parlement, mais une coutume rigoureuse et un réglement sévère leur interdisent de prendre un part active à la propagande politique ou aux campagnes électorales de leur parti. Tel est plus spécialement le cas des hauts fonctionnaires, c’est-à-dire des hommes dont la fortune pourrait être le plus utilement servie par les succès du parti auquel ils appartiennent. En somme, la loi et la coutume anglaises veulent que le fonctionnaire soit le serviteur de toute la communauté et non le partisan reconnaissant d’une personne ou d’un parti auquel il devrait sa fonction. Il en résulte que le fonctionnaire civil anglais, comme l’employé de coopérative, est soustrait à toute tentation de venger ses ressentiments personnels, sous le couvert de la politique, ou de rendre des services qui pourraient être considérés comme des remerciements anticipés à des faveurs futures. Ainsi, toute la catégorie prospère des associations coopératives

tisme bien caractéristique, ils déclarèrent avoir été recommandée, dès iS23, par le disciple écossais d’Ovven, Alexandre Campbell.

Les raisons déterminantes et les causes immédiates de ce nouvel élan, parmi les ouvriers du Lancashire et du Yorkshire, qui aboutit au d«uixiôme mouvement coopératif, furent vraisemblablement de même nature que celles qui décidèrent les Pionniers de Rochdale, avec, en outre, rencouragement donné par l’exemple du magasin de Rochdale.

Tantôt ce fut le club chartiste qui devint la boutique chartiste; ailleurs, comme à ISacu]-), l’association coopérative naquit d’une grève malheureuse, au cours de laquelle les petits commerçants avaient pris partie pour les patrons et refusé de faire crédit aux ouvriers. Le désir général, (|u’avaient les ouvriers d’usines, de s’émanciper du « truck System » et du lo}'er exorbitant des maisons louées par les ])atrons, fut aussi un stimulant d’une grande force pour le mouvement coopératif. A un point de vue plus élevé, l’établissement rapide et prospère des magasins coopératifs dans certains districts ne fut qu’un aspect particulier du phénomène général que j’ai décrit au cours du chapitre précédent, la « transfusion » de l’esprit d’association, du domaine politique dans le domaine industriel, — métamorphose qui se manifesta avec moins de succès et plus de romantisme dans les « Sociétés de la Rédemption Cfénérale » de Leeds, Bury, vStockport, Ptidsey, Norwich, qui existèrent de 1847 et i85i. Rédemptionnistes étaient des individus, travailleurs ou autres, constitués en

organisations assez vagues qui se proposaient de racheter

le travail par des souscriptions de gros sous et qui soute-

LE MAGASIN COOPÉRATIF

naient des thèses communistes d’un type owénite avancé. Le généreux enthousiasme de ces hommes et de ces femmes obscurs, qui s’obstinaient à verser dans un fonds commun, sans aucune espérance de profit immédiat ou personnel, les gros sous péniblement gagnés, ne fut pas perdu pour les travailleurs de 1 avenir. Comme d’autres owénites, ils échouèrent dans l’œuvre (pi’il poursuivaient, mais ils engendrèrent et répandirent le souffle d’association et dans bien des cas ils jetèrent les bases des magasins du Lancashire et des moulins

du Yorkshire.

Je ne puis, dans une aussi courte esquisse du mouvement coopératif, faire une description détaillée de toutes les formes de l’association coopérative; je veux seulement mettre en lumière les traits constitutifs des types qui ont réussi et de ceux qui ont échoué. Les moulins coopératifs, avec leur production annuelle d’environ 2.000,000 livres sterling, sont l’exemple le plus frappant de la production coopérative prospère. Au point de vue de leur histoire, comme de leur constitution, ils sont intimement alliés aux magasins coopératifs : un bref aperçu de leurs origines et de leurs ]uogrès ne sort donc pas du cadre de cette partie de

mon récit.

Le lecteur se souvient sans doute que les sociétés de meunerie et de boulangerie, établies au début du XIX« siècle, furent fondées par des groupes de consommateurs et dans l’intérêt des consommateurs. Ce fait est resté le trait capital de l’industrie coopérative de la farine; dans tous les cas, ces sociétés de production ont été créées et sont gérées par des travailleurs, en tant que consommateurs et non comme producteuis. Le

système rochdalien de partage des bénéfices, propoitionnellement aux achats, était donc merveilleusement conçu pour développer le commerce des moulins du Yorkshire établis à une époque contemporaine ou un peu postérieure à la fondation du magasin de Rochdale.

Les sociétés de meunerie coopéi'atives (en y comprenant celles qui ont disparu comimî celles qui existent) peuvent être ramenées à quatre t}'])es distincts :

Sociétés possédées et gérées par des actionnaires individuels;

2 ' Moulins qui sont devenus ou ont été établis comme services de production d’un magasin coopératif isolé;

Sociétés de meunerie qui sont la propriété mixte d’actionnaires individuels et de magasins coopératifs, mais qui sont dirigées en réalité par les délégués de ces magasins.

/p' Institutions purement fédérales, possédées et gérées par des groupes de sociétés et dans lesquelles il n’y pas d’actionnaire ni de membre individuel.

De ces quatre classes, la première — la société possédée et administrée par des individus — est presque entièrement disparue. Sur quinze sociétés créées par des associés individuels, les deux plus importantes et prospères, celles de Leeds et Halifax, ont modifié leur constitution ; onze ont disparu ; et le trafic des quatre sociétés subsistantes est tombé à 3 de la production totale de la farine coopérative.

Le (( Moulin du Peuple », de Leeds, fut créé en 1847 parles Rédemptionnistes Généraux de cette ville, sur la large base de 2000 membres et d’un capital de 2000 li\ res sterling efiectivement verse. I,a prospérité et l’importance de la société s'accrurent rapidement. Con-

LE MAGASIN COOPÉRATIF 9

iointement avec son organisation mère, la « Société de Rédemption générale », le moulin de Leeds se distingua en 1848, en signalant à l’attention publique par la députation qu’il envoya au « Home Office, » (i) 1 msu fisance de la loi sur les coopératives ; ainsi commença la lente mais persistante pression exercée sur le Parlement, à laquelle le mouvement coopératif, en tant que groupement hautement organisé de travailleurs, doit, en grande partie, sa prospérité commerciale et son influence politique. En i856, le système Rochdalien du « dividende sur les achats » fut introduit dans la constitution du moulin de Leeds ; en même temps la société ouvrit un magasin pour la vente des marchandises générales. Ce magasin ne tarda pas à devenir l’institution centrale dont le moulin ne fut plus qu’une annexe industrielle, à côté des autres services de production, tels que la fabrication des chaussures, les ateliers de tailleuis, la

construction des bâtiments.

A cette classe appartiennent les moulins d’Aberdeen, Banburv, Barnsley, Carlisle, Cléator-Moor, Leicester, Leigh, Lincoln, Mansfield, Sheerness et Stockton-sur- Tees, tous administrés comme services de production de magasins de vente. On peut attribuer à ces annexes industrielles de magasins isolés environ 20 « o du coin-

mcrcG coopératif de la farine.

Le moulin d’Halifax fut fondé la même année que

celui de Leeds, par un groupe de travailleurs mécontents des hauts prix et de la mauvaise qualité de la farine. Au début, les profits furent capitalisés, ou repartis en argent entre les actionnaires, et l’on employa des auxi-

(1) Ministère de l’Intérieur.

liaires pour la vente de la farine. En i856, la société adopta le système de Rochdale ; en i863, le magasin d’Halifax fit son premier achat à la meunerie; en 1873, les deux tiers de la production du moulin étaient achetés par les divers magasins coopératifs du district. Cette même année, un changement important fut introduit dans sa constitution : les magasins coopératifs furent admis comme membres et obtinrent un suffrage parcent membi'es. Cette modification de la constitution fit passer le contrôle de la meunerie, des mains des capitalistes individuels entre celles des délégués des magasins de vente. Le moulin d'Halifax, comme celui de Sowerby Bridge, quelques années plus tard, devint en fait un établissement fédératif.

Dans cette classe, on peut ranger encore les importantes meuneries de Rochdale et d’Oldham, établies en i85r et 1868, par les magasins de coirsommation de leurs districts respectifs.

Dans ces sociétés, certaines individualités dont le concours fut admis au début pour la constitution du capital, sont l'estées actionnair'es. Mais un agencement du système électoral, analogue à celui de la société d’Halifax, assure en réalité le gouvernement de ces associations productives aux délégués des magasins, actionnaires, c’est-à-dire aux représentants de la masse des consommateurs.

Ces quatre sociétés se partagent entre elles 66 "/o de la production coopérative de la farine. Les autres 9 « o de cette industrie coopérative sont produits par le dernier type de meuneries — les sociétés purement fédératives de Derwent et de Slaithwaite. A ces sociétés s’est ajouté en 1889 l’établissement gigantesque de

actions ordinaires, et l’institution, à leur place, de moulins possédés et gouvernés par la démocratie ouverte des magasins — ou de la fédération des magasins, Cette différence fondamentale entre l’association de production, gouvernée en vue du profit de quelques uns, et l’établissement industriel, gouverné par les représentants d’un corps purement démocratique, est également manifeste dans, la transformation du moulin de Leeds, et dans l’évolution de la meunerie d’Halifax vers une forme d’institution fédérative. Les perfectionnements rapides du machinisme ont rendu la fabrication de la farine sur une grande échelle, progressivement rémunératrice. Les coopérateurs se sont hâtés de mettre à profit la loi économique du « Revenu croissant n et ils ont concentré sur des sociétés de production uniques, le trafic et le capital de plusieurs magasins de consommation.

L’année 1890 a vu le principe fédératif porté à son apogée, et la fabrication de la farine entreprise par la société coopérative Wholesale — qui est ellemême une fédération de neuf cents magasins coopératifs ouvriers, institués sur le svstéme rie Rnrhrl^^le

oir V Appendice, (Note du Traducten

Fédération

plus étroitement. En Amérique, cette terre des monarchies industrielles, l’exagération du lien fédéral, qui tend à devenir une fin en soi et non plus une simple méthode, menace parfois l’indépendance des diverses corporations et conduit à leur absorption en de gigantesques trusts ouvriers. Enfin, parmi les travailleurs de tous les pays et de toutes les classes, l’idée nouvelle d’une fédération universelle du travail progresse activement, contrariant l’idéal nationaliste militant des classes supérieures et moyennes.

Mais, que la fédération soit ou non un caractère distinctif de la démocratie pure, il est certain que, dans le mouvement coopératif, ce fut la constitution démocratique du magasin qui fournit au principe fédéraliste un bon point de départ, et qui assura aux institutions fédérales un avenir de sécurité et de progrès. Ce fut le gouvernement par les consommateurs, (c’est-à-dire par la communauté ou par les délégués de la communauté), qui força les fonctionnaires des diverses sociétés à adopter, dans les discussions des conférences de district, les meilleures méthodes de comptabilité, de contrôle et de magasinage, aussi bien qu’à assurer par l’action combinée du commerce en gros et de la manufacture, la meilleure qualité et le plus bas prix des marchandises.

Une société gouvernée par un coips fermé de travailleurs ou d’actionnaires, recueillant pour eux-mêmes tout le bénéfice des transactions faites avec le public, serait composée d’être surhumains, si elle instruisait ses concurrents dans l’art d’acheter et de vendre. Au contraire, dans le système du gouvernement du Magasin par les consommateurs, chaque société est aussi disposée à instruire que désireuse d’apprendre. L’émulation

FEDERATION

lOI

parmi les fonctionnaires des différents magasins — un désir bien humain d’attacher leur nom à un perfectionnement de la technique commerciale, à un nouveau progrès de l’entreprise coopérative — remplace le désir, également naturel chez les « faiseurs de profits » et leurs agents, de garder pour leur compte toute information précieuse. C’est la continuité du gouvernement du Magasin par les consommateurs qui rattache, chaque année, une proportion plus grande du commerce coopératif aux institutions fédérales — les Wholesales d’Angleterre et d’Ecosse. Les membres des coopératives savent les tentations auxquelles les gérants et les agents d’achat sont exposés sur le marché ordinaire, — non seulement sous la forme classique de cadeaux, mais encore par suite d’une trop bonne opinion de leurs propres connaissances commerciales. La fidélité à l’organisme central est sans doute un sentiment profondément enraciné chez des fonctionnaire loyaux et chez des commissaires intelligents ; mais ce sentiment est confirmé et fortifié par l’instinct de leur propre protection, chez les consommateurs qui tiennent à avoir, dans une institution fédérale, une garantie qu’aucune influence malheureuse n’affectera la qualité et le prix des denrées qu’ils consomment.

Au contraire, les entreprises commerciales particulières et les sociétés d’achat par actions nous présentent sans doute des coalitions temporaires formées dans des buts de combat — alliances de protection mutuelle contre la concurrence réciproque, contre la loi, ou contre le public — , mais elles ne révèlent aucune fédération véritable, aucun désir de réaliser une méthode commune de commerce ou de déléguer des fonctions

industrielles définies à un organisme central, qui serve toutes les entreprises fédérées avec une intelligence et une habileté semblables. Dans les entreprises manufacturières, les trusts et les coalitions sont formés pour limiter la production et élever les piix; ils ont pour objet, non pas de procurer à la communauté la meilleure qualité au plus bas prix, mais de lui faire accepter des marchandises à des conditions supérieurement rémunératrices pour les producteurs capitalistes. Pour diverses raisons, que nous n'avons pas à examiner, cette méthode de coalition ne réussit pas dans le commerce de détail. Or, partout où le monopole est impiaticable, la lutte pour la concurrence est et restera le sentiment capital et dominant des individus ou des sociétés qui tirent des bénéfices du public, et dépassera en intensité toutes les raisons— plus sérieuses, au point de vue de l’intérêt public — qui recommandent la méthode des intelligences combinées, et les résultats de l’entreprise associée.

Rochdale, le Bethléem de la coopération démocratique, fut le pôle d’où rayonna, en un cercle toujours plus large, un désir vif et pratique de la fédération démocratique. 11 est à remarquer que, même dans le premier mouvement coopératif, — alors qu’Ow'en et ses disciples bourgeois exposaient à Londres et ailleurs de beaux projets qui divisaient le Royaume Uni en districts coopératifs — , les coopérateurs ouvriers du Lancashire et du ùorkshire faisaient un effort précis, quoique malheureux, pour établir à Liverpool une Wholesale qui devait servir également de Labour Exchange pour l’excédent de production des sociétés coopératives des comtés septentrionaux.

FÉDÉRATION

Les coopérateurs du Lancashire de i85o manifestèrent le même instinct pratique (jui animait leurs prédé' cesseurs de i83o. Ils ne tracèrent pas un grand projet de solidaiité universelle, ils cherchèrent seulement à pourvoir auxbesoins immédiats de leurs sociétés et des sociétés voisines. Mais, à la différence de leurs prédécesseurs, ils avaient pour construiie leur œuvre une base solide ; la constitution démocratique du Magasin. En outre — et ceci est un fait d’une haute portée historique — le timbre-poste de deux sous, créé en 1840, procura aux coopérateurs du deuxième mouvement le moyen d’établir des relations fréquentes et rendit possible, pour la première fois, la réunion effective des associations coopératives, trade-unionistes et politiques de la classe ouvrière. On peut affirmer qu’aucune autre des lois votées par le Parlement, au cours du XIX^ siècle, n’a contribué aussi puissamment à établir le contrôle démocratique de notre vie nationale que l’affranchissement postal, uniforme et à bon marché, inventé par Rowland Hill, dénoncé par 1’ « éminent » Sydney Smith « comme un projet stupide », et u imposé à un ministère libéral mal disposé » (pour employer les expressions d’un historien whig) « par le cri de toute la nation. »

La première conférence des représentants de ces démocraties en miniature fut convoquée par les Pionniers (autant que j’ai pu le constater par les procèsverbaux de la société de Rochdale) dans la première partie de i85o, — sans doute pour discuter la création d’un moulin fédéral, qui fut d’ailleurs établi à Rochdale, à la fin de la même année. Depuis cette époque, des conférences furent tenues dans les divers centres coopéérateurs du Lancashire et des comtés voisins : les plus

flf/l

importants, par le nombre des représentants comme par les sujets à l’ordre du jour, se tenaient habituellement le Vendredi saint des années suivantes.

Peu à peu, grâce à la création de nouvelles sociétés dans d’autres districts, l’habitude de la discussion ainsi que le désir pour l’action concertée s’étendirent, vers le sud, aux comtés du Centre ; vers le nord, aux comtés de Durham et de Northumberland ; et, sur la frontière, à Glasgow et à ses environs. Les sujets discutés dans ces parlements rudimentaires de l’industrie démocratique peuvent être classés en quatre catégories: 1°) Institutions fédérales pour l’achat en gros et la fabrication d’articles d’usage commun ; 2®) Technique du magasin : les meilleures méthodes de chèques, de coulage, de comptabilité, de contrôle ; les marchés les plus avantageux ; étalages et autres arts de la vente; 3°) Modifications à apporter à la législation sur les coopératives; 4°) Propagande dans les distiicts, non encore convertis à l’idée coopérative.

De ces discussions sortirent, dans le premier ordre d’idées, les diverses fédérations minemes : meuneries en Angleterre, boulangeries en Écosse, et, ça et là, des tentatives moins heureuses pour entreprendre fédéralement l’achat en gros, la manufacture, l’exploitation minière, et la culture agraire. L’œuvre de propagande et de politique fut entreprise par l’Association des Conférences du Lancashire et du Yorkshire, aidée par un petit groupe de Londoniens, hommes de talent, les Socialistes Chrétiens. L’idée fédéraliste prit bientôt des proportions plus vastes et plus durables. En i863, les coopérateurs du Lancashire fondèrent la « North of England cooperative Wholesale society » (société coopérative de vente

en gros du Nord de l’Angleterre) qui devint, dix ans plus tard, 1’ « English Wholesale Society » avec des succursales à Newcastle et à Londres. En 1868 les coopérateurs écossais suivirent cet exemple et fondèrent la i( Scottish Wholesale Society » , dont le siège social fut à Glasgow. Aujourd’hui ces deux institutions sœurs ont pour membres l’immense majorité des magasins coopératifs du Royaume Uni. Elles ne sont nullement concurrentes, et, bien que chacune ait un gouvernement distinct, elles sont fédérées pour des objets spécifiques.

L’œuvre de propagande et de politique des Comités de Conférences du Lancashire et du Yorkshire, du Durham et du Northumberland, atteignit son apogée dans l’institution, en 1869, du Central Cooperative Board (Bureau Central Coopératif), plus tard Union Cooperative. Cette ligue de propagande et de politique embrassait en 1889 1,200 associations avec un personnel de 993,000 individus (i). L’Union Coopérative comprend non seulement les deux wholesales et la grande masse des sociétés de consommation du Royaume Uni, mais, encore, protège avec une tolérance indulgente — sinon avec une absence de discernement regrettable — des sociétés coopératives de toutes sortes et de toutes tailles, qu’elles aient de bonnes ou de mauvaises constitutions, qu’elles soient formées dans un but conforme ou contraire à l’utililé commune.

Je voudrais noter ici un fait typique et général de l’histoire, passée ou présente, de l’industrie coopérative — fait qui rend la tâche de l’iiistorien, à la fois plus simple et plus délicate. La découverte de nouvelles

(1) Voir V Affendice. [Note du traducteur.)

io6

formes d’entreprises industrielles, la création de maisons financières, manufacturières ou commerciales, plus grandes et plus puissantes, a été généralement associée, dans l’esprit du public, à la personnalité de quelqu’entrepreneur, fondateur ou administrateur doué d’un talent extraordinaire. La création, le contrôle ou l’extension d’une entreprise telle que la Wholesale anglaise (pour prendre un exemple), avec ses 8,000,000 de livres sterling d’affaires annuelles et un commerce qui augmente rapidement d’année en année, non seulement en étendue mais aussi en complexité et en variété (i), exigeraient, d’après les canons ordinaires de l’histoire commerciale, « un homme » d’une capacité tout à fait supérieure.

Cependant, je n’ai découvert dans l’histoire des institutions coopératives ni un homme ni un groupe d’hommes qui aient contribué, dans une mesure absolument prédominante, au succès commercial, sans précédents, de la coopération démocratique. L’établissement prospère des magasins co(q)ératifs, dont le commerce annuel varie de 100,000 à 5oo,ooo livres sterling, la fondation et la construction des deux grandes wholesales, la réunion des influences politiques et sociales de près d’un million de coopérateurs en une seule Union, tout cela constitue, au sens littéral du mot, la Coopération, l’œuvre associée de milliers de citoyens honnêtes, capables, dévoués, bien supérieurs comme classe, par leur intelligence et leur sens pratique, à la mo}’enne de l’humanité, mais y)iésentant, plutôt que des cimes et des abîmes de talent, un niveau

(i) Voir \ Appendice {Note dn îradiictenr.)

FÉDÉRATION

intellectuel élevé. distingué, il est vrai, par des exemples de subordination volontaire, de probité scrupuleuse et d’activité enthousiaste qui atteignent les hauteurs du (( génie moral ». Autant que j’ai pu, en effet, distinguer, au milieu de cette armée de travailleurs, des individus qui aient rendu des services particulièrement signalés, ces hommes ont été remarquables bien plus par leur valeur morale que par leur valeur intellectuelle fait qui confirme peut être l’opinion d’Herbert Spencer, lorsqu’il dit que dans un stade avancé de la civilisation (et tel est le cas du mouvement coopératif) le caractère moral sera plus estimable que la valeur intellectuelle.

D’ailleurs, le succès ou l’échec de la coopération dans les divers districts correspondent absolument à la présence ou à l’absence des qualités essentielles des éléments fondamentaux et actifs — de 1 esprit démocratique, considéré d’une façon générale. S’il m arrive, au cours de cette brève esquisse, d’omettre ou de citer les noms de coopérateurs morts ou vivants, ce ne sera donc pas avec l’intention de taire ou de signalei les nombreux services qu’ils ont rendus. C est une multitude d’hommes en marche que je décris ; et, ici comme ailleurs, les profondeurs inexplorées du courant contiibuent, autant que les flots bouillonnants de la suiface,

à la masse et à la rapidité du fleuve

L’œuvre des conférences de district, comme je l’ai dit plus haut, s’est divisée en deux fonctions difféientes : le développement du commerce et de la fabrication coopératives s’accomplit par les deux grandes wholesales , l’action politique et propagandiste, par l’Union Cooperative. Ces deux courants, distincts, de 1 activité coopérative, se réunissent fréquemment, puis divergent à

lOb IA COOPERATION EN GRANDE BRETAGNE

nouveau, mais, dans l'ensemble, ils suivent des voies séparées quoique parallèles. Comme la puissance politique et l'influence sociale de l'Union Coopérative reposent sur la robuste prospérité des deux fédérations commerciales, il convient, d’abord, de décrire brièvement l’histoire des wholesales d’Angleterre et d’Ecosse.

Cette histoire est d'abord marquée par des échecs. Deux ans après l’établissement, d'ailleurs prospère, du moulin de Rochdale, les Pionniers, conformément à un vote de la conférence coopérative de Leeds, annexèrent au magasin de Rochdale un département de vente en gros, destiné à fournir les autres sociétés. Ce service était géré par un comité de la société de Rochdale. IMais, dès le début, l’entreprise trouva peu de commandes : elle végéta pendant trois ans et mourut, par suite de l’apathie de ses clients. Les sociétés avoisinnantes, (à ce que nous rapporte M. Holyoake), pour l’utilité desquelles l’institution avait été créée, s’imaginèrent que la société de Rochdale faisait des profits illicites sur leurs achats, tandis que de nombreux Pionniers estimaient, de leur côté, qu’elle conférait à d’autres sociétés un jnivilège « qu’un souci légitime de son propre intérêt immédiat lui conseillait de ne pas leur accorder ».

Le manque réciproque de confiance et de satisfaction était naturel ; la combinaison était en effet mal conçue et contraire aux nécessités pratiques. Ou bien, les Pionniers de Rochdale donnaient leur activité et leur capital sans rémunération et sans droits définis; ou bien, les magasins acheteurs étaient privés d’une juste part de gouvernement dans l’entreprise lucrative qu’ils avaient créée.

FEDERATION

log

Malgré les médiocres résultats de l’expérience de Rochdale, l’idée d’une agence centrale resta un sujet traditionnel, à l’ordre du jour des conférences de district. Au début de l’année i863, à la conférence tenue à Oldham, Abraham Greenwood (alors président des Pionniers de Rochdale) soumit un projet précis et bien conçu aux délégués des sociétés du Lancashire et du Yorkshire. Les dispositions principales de ce projet étaient les suivantes : i®) Une agence de vente en gros serait ouverte à Liverpool ou à Manchester ; 2“) les magasins coopératifs seraient seuls admis comme membres : les adhésions individuelles seraient refusées ; 3®) chaque magasin contribuerait à la constitution du capital, proportionnellement au nombre de ses membies individuels, et recevrait un nombre de suffrages, calculé sur la même base ; 4) les magasins devenus membres de l’agence s’engageraient à ne traiter qu’avec elle pour les articles qu’elle fournirait; 5») les méthodes commerciales emplo3’ées seraient le paiement au comptant et la vente au prix de revient augmenté d’un faible pourcentage à titre de commission. A la conférence de Manchester, tenue le vendredi saint de la même année, les propositions de Greenwood furent votées à 1 unanimité et Manchester choisi comme siège de la société.

Les coopérateurs ne tardèrent pas à mettre ce projet à exécution. En novembre i863, la « North of England Cooperative Wholesale Industrial and Provident Society, limited » fut enregistrée, conformément aux dispositions de l’industrial and Provident Act de 1862. On élut un comité composé de trois délégués de Rochdale, deux de IManchester, un de Preston, Oldham, Middleton respectivement, avec Abraham Greenwood

il 'I

I lO

FÉDÉRATION

cornmc piésidcnt. OuarantG cincj sociétés ré])ondir0nt des 1400 parts de 5 livres sterling chacune. La clause qui obligeait chaque magasin a ne traiter qu’avec 1 agence fut oubliée ; et l’on abandonna bientôt la fixation des prix de vente au prix de revient augmenté d’une commission, pour adopter le s^'stème rochdalien qui accepte les prix courants du marché, mais divise les profits d’après les achats. Ces profits (puisqu'on les |

appelle ainsi) ont été aussi féconds en querelles que la 1

pomme de Pàris.' aussi importe-t-il <le bien comprendre la portée exacte de cette modification.

Le projet original d’ Abraham Greenwood s’exprimait ainsi : « Les magasins seront fournis par l’agence de .■

)) marchandises au prix de revient, augmenté d’une )) petite commission pour couvrir les frais d’administra- )) tion. Il serait absurde de réaliser sur la vente en gros |

» des marchandises un bénéfice, pour le distribuer en- )) suite sous forme de dividende. » Cependant, dès la première année, cette « absurdité » sembla juste et utile.

Nous savons de bonne source (par le journal de M.

Nuttall au Congrès de Londres, 1869) que le système du prix courant augmenté d’une commission aboutit à I

ce que les magasins achetaient à l’agence centrale les i

marchandises dont le prix était fixé au dessous des prix courants, mais s adressaient à d’autres maisons quand les marchandises fournies par l’agence centrale avaient été achetées par elles dans des conditions moins avantageuses.

Il est évident qu’aucun homme, si intelligent fùt-il et quand même il serait fonctionnaire de Wholesale, ne saurait parvenir à acheter toutes choses et toujours, T

à de meilleures conditions que ses concurrents com-

merciaux : il en résulta que l’agence centrale perdit beaucoup sur des mauvais marchés et ne réalisa pas d’avantages correspondants sur les opérations plus habiles ou plus heureuses.

D’autres raisons, telles que la difficulté de fixer à l’avance une commission qui couvre exactement les frais d’administration, les dépréciations, les primes d’assurance et la constitution d’un fonds de réserve, ainsi que la facilité apportée par une répartition trimestrielle des dividendes à l’affiliation de nouvelles sociétés, grâce à l’accumulation mécanique du capital-actions, déterminèrent la préférence des associés pour le système actuel qui consiste à « ristourner » les trop-perçus, sous forme de dividendes.

Mais ce soi-disant profit de trois deniers ou de trois deniers et demi à la livre sterling, n est pas davantage « imposé aux marchandises achetées » pour employer l’expression de IM. Greenwood, que si on 1 appelait {( commission » ; la seule différence est que, dans le second cas, la commission est fixée avant que les dépenses aient été faites et calculées pour chaque article séparément ; tandis que, dans le système de Rochdale, les prix comportent une marge générale, préartie inégalement sur toutes les marchandises, ou dont on déduit ensuite les dépenses réelles, en restituant la différence comme une escompte virtuelle sur le prix global des marchandises achetées, qu’il s agisse de lainages de Butley manufacturés à perte ou de thé revendu avec un profit considérable. Ici encore, les coopérateurs se sont montrés fidèles à la doctrine fondamentale du système coopératif d’industrie d’Owen — absorption des profits par la communauté et élimina-

tion du (( faiseiii de profits ». Ainsi la conception originale de Greenwood a pris corps dans la constitution de la Wholesale, — constitution qui, dans ses traits essentiels, est restée intacte jusqu’à maintenant.

Je ne veux pas laisser cette cpiestion des profits sans proposer au lecteur un problème c]ue je lui laisse le soin de résoudre. Est-il possible qu’une société de consommation réalise des profits ? Le profit, je pense, est le résultat net de deux opérations distinctes : l’action d acheter et celle de revendre, (je comprends dans l’action d’acheter toutes les charges, telles que le lover de la terie, 1 intéiet du capital, la rémunération des capacités spéciales, aussi bien que le prix de la matière première et les salaires du travail.) Mais si je produis pour ma propre consommation, j’achète bien la matière première mais je ne vends pas le produit ; par conséquent je ne fais pas de profit. Si je charge un artiste de peindre mon portrait, un architecte de bâtir ma maison, un dessinateur de jardins de tracer mes pelouses (en les fournissant de tous les matériaux nécessaires); si j’engage un fermier pour semer mon blé, un meunier pour le moudre, un cuisinier pour le cuire, et si, avec ma famille, je consomme tous ces produits ou si j’en jouis,, je ne ferai pas de « profit ». Qu’un intendant surveille toutes ces opérations ou que je sois mon propre économe, que j’accorde des salaires excessifs ou normaux; que je paye au temps ou à la pièce, quelque rémunération que je choisisse ou que l’on m’impose, je ne puis pas faire participer mes emplo}’és à un fonds qui n’existe pas — aux profits.

Or la substitution d un groupe de consommateurs. associés, agissant par l’intermédiaire de leurs délégués,.

FEDERTAION n3

à notre maître de maison qui fournit aux besoins de sa famille et de lui-même, ne modifie nullement cette vérité fondamentale que ces personnes produisent pour consommer et non pour vendre. Le membre qui achète un article au comptoir du magasin, le gérant qui commande à la Wholesale et lui paie un assortiment de chaussures de Leicester ne font que déposer entre les mains du fonctionnaire de l’association une somme destinée à couvrir les dépenses commerciales et industrielles qui ont été occasionnées ou qui le seront par la production de ces marchandises. Les prix du marché sont généralement, mais pas toujours, pris comme estimation provisoire du coût probable de production. Et nous avons ici l’explication des « plaintes amères » des délégués aux réunions trimestrielles de la W^holesaler (( Réduisez les profits » ; ce qui, en langage ordinaire, est une réclamation adressée aux directeurs de la Wholesale de ne pas exiger un dépôt qui couvre au-delà des dépenses accomplies ou prévues; — une façon détournée de dire que les magasins préféreraient conserver le tropperçu t( en poche ».

En outre, dans une association de consommateurs,, comme il n y a pas de profits, il n’y a pas non plus de place pour les « faiseurs de profits ». Le faiseur de profits » est essentiellement l’individu qui trouve des débouchés pour le produit de son travail ou du travail d’autrui. Mais, dans une association de consommateurs, les débouchés sont assurés, puisque les membres sont forcés ou de consommer ce qu’ils ont pioduit et de payer les frais de la production, ou de devenir insolvables et d’abandonner la gestion de leur magasin. A 1 exemple du maître de maison, dont nous

iiMi

parlions tout à Theure, l’association engage certains individus pour accomplir certains services, avec leurs cerveaux ou leurs muscles. Elle peut rémunérer ces services, soit d’après la qualité et la quantité (travail à la pièce), soit d’après leur durée (travail à la journée). Il en résulte que si les travailleurs exigent et obtiennent une rémunération plus élevée ou que si elle leur est consciemment accordée par les représentants de la communauté, cette augmentation devra être comptée parmi les frais de production et prendra la forme d’une hausse de salaire ou de traitement.

Et de nouveau, je demande au lecteur de méditer ce problème, car, si notre analyse est exacte, nous avons découvert l’admirable logique de l’objection réitérée des partisans de la participation aux bénéfices à cette forme d’entreprise industrielle ; — aux établissements de production possédés et gouvernés par les associations de consommateurs, (i)

Nous avons peut-être ainsi touché au fond de l’abîme économique aussi bien qu’administratif qui sépare les deux théories rivales de la coopération. Laissons au lecteur le soin de résoudre ce problème, et 1 éprenons la suite de notre récit.

L’histoire de la Wholesale est marquée par un progrès uniforme. Cependant la dixième année fut signalée

(1 ) Les partisans de la participation aux bénéfices sont au contraire favorables au type individualiste de la coopération, à l’atelier de production possédé et gouverné par des ouvriers associés dans leur propre intérêt. Ce genre d’entreprises comporte en effet des bénéfices et par suite la possibilité de la participation des auxiliaires à ces bénéfices. Mais en fait, il en va souvent autrement (voir d’ailleurs le chapitre suivant). [Note du Traducteur.)

FEDERATION

par une crise constitutionnelle. L’automne et l’hiver de 1872-1873 terminèrent brusquement la période des essais timides de l’enfance et ouvrirent une jeunesse orageuse, de désordres à l’intérieur et de luttes au dehors, qui aboutit heureusement aux mœurs pacifiques, à la politique progressive et à la constitution démocratique de l’époque actuelle. A une réunion trimestrielle de novembre 1872, les délégués des sociétés fédérées votèrent, sur la proposition du comité, l’achat de la Biscuiterie de Crompsal et l’établissement d’une manufacture de chaussures ; on décida également de supprimer, dans le titre de la société, le préfixe trop particulariste de (( Nnrth of England » et de prendre une forme nationale sous l’appellation de « Cooperative W holesale socidy )) . Pour citer le commentaire enthousiaste d’un rédacteur des Cooperative News u cette réunion fut un triomphe )) moral. Lin nouveau stade du progrès coopératif va .') s’accomplir par la fabrication coopérative pour le ;) compte des magasins fédérés. »

Au cours de la même année, on ouvrit un service de banque, conformément à une résolution du congrès de Bolton, de 1870, qui avait estimé préférable de décider la \\ holesale à s’occuper des opérations de banque plutôt que de créer une établissement distinct. La Wholesale apparut donc, depuis cette année féconde en innovations, non plus comme l’agent de vente en gros des magasins coopératifs du Nord, mais comme la pourvoyeuse universelle du monde coopératif.

L)es événements de cette période, sortirent à la fois les difficultés immédiates et le triomphe futur de la Wholesale anglaise. La réunion en une seule organisation des délégués des coopératives du Nord et du

fl6 LA COOPÉRATION EN GRANDE BRETAGNE

Sud rendait inévitables des' conflits d’idées sur le choix de la route à suivre pour parvenir au salut coopératif. Les pertes causées par des opérations de banque inexpérimentées et trop lestreintes, pendant huit années d’alternatives, de dépressions et de gonflements commerciaux, produisirent un vif mécontentement. L’entreprise, envahissante et progressive, (en dépit des reproches répétés de l’école des coopérateurs individualistes) de l’organisation centrale dans la production des marchandises à consommer par ses membres, fut un sujet sans cesse renaissant de chaudes discussions et d’animosités silencieuses qui, pendant dix à quinze années, menacèrent à diverses reprises de coiipei en deux le royaume coopératit et c[ui, maintenant encore, émettent de faibles étincelles de discordes. La banque, après avoir reconnu sa mauvaise administration, liquidé ses vieilles dettes et passé comme « affaires courantes » aux services commerciaux quelques-unes de ses créances irrécouvrables, est devenue un service prospère, mais auxiliaire, qui concentre les fonds des magasins coopératifs, prête sur une grande échelle aux services commerciaux et avec une discrétion timide aux compagnies par action, qui assiste ses membres dans les périodes critiques et dépose les réserves (à des conditions meilleures que n’en obtiendraient les magasins isolés) dans les caisses d’autres banques ou les places en consolidés.

La banque de la Wholesale est le seul exemple que je connaisse d’un banque mutualiste; son mouvement annuel en espèces est de 24,000,000 livres sterling dont la plus grande partie avec les membres de la Wholesale. Tous les profits sont divisés entre les mem-

FEDERATION

bres clients, proportionnellement au chiffre de leurs affai res. A l’exemple du département commercial, la banque n’ouvre pas de compte aux individus.

Les petites pertes, qui suivirent les premières tentatives de production coopérative, ne furent pas toutes acceptées avec une patience et une longanimité semblables,et le succès définitif lui-même n’agit pas toujours à la façon de l’huile qui calme les flots agités. Dans les séance orageuses des réunions trimestrielles de la société, les moindres détails de l’administration des services de production, un démêlé entre un gérant et un ouvrier, la mauvaise coupe d’une paire de bottines de Leicester. l’aspect désagréable d’un biscuit de Crompsal, étaient des occasions de mettre aux prises les thèses rivales des écoles fédéraliste et individualiste qui, dans leur ensemble, représentaient le nord et le sud de l’Angleterre. La théorie individualiste et ses applications pratiques seront examinées dans le chapitre suivant, suites Associations de Producteurs. Le développement des Wholesales anglaise et écossaise constitue, au contraire, la démonstration la plus parfaite de la théoiie fédéraliste. Avant de considérer dans leur ensemble ces deux manifestations du commerce et de la prociuction fédératives, il n’est pas inutile d’indiquer rapidement les différences légères que présentent la constifution et le développement des deux Wholesales.

L’extension, à la coopération, de la forme démocratique — résultat direct mais inconscient du « dividende sur les achats » — fut plus lenta en Ecosse que dans certaines districts anglais. Les ouvriers écossais, à en juger par l’expérience du mouvement coopératif, sont plus défiants à l’égard des idées nouvelles et des hom-

Il8 LA COOPÉRATION EN GRANDE BRETAGNE .

mes qui les soutiennent, mais plus tenaces et plus résolus à réaliser ces idées une fois qu’ils les ont acceptées comme justes et pratiquables. Le système Roclidalien eut à vaincre, en Ecosse, non seulement l'inertie et l’indifférence des j'iofanes, mais aussi les survivances tenaces des Union Shops du premier mouvement coopératif, des boulangeries coopératives qui subsistaient depuis un demi -siècle, et qui distribuaient les bénéfices au capital. De i85o à

1860, les anciens et les nouveaux coopérateurs se livrèrent, au sein de ces vieilles sociétés, des luttes acharnées qui aboutirent à la victoire des novateurs et à l’adoption de la règle rochdalienne, ou bien à la sécession d’une minorité imposante et à la formation d’une société rivale qui, tôt ou tard, contraignait, par l’aiguillon de la concurrence, son antagoniste à démocratiser sa constitution par l’établissement du (Uin-iicket)) .

Ce ne fut pas, cependant, avant 1864, que les nouvelles sociétés eurent conquis une assiette assez solide pour t^nir des conférences et mettre à jour des aspirations précises pour la fédération. A la conférence de 1866 (à laquelle quarante-cinq organisations étaient représentées), un délégué de la Wholesale anglaise exposa les origines, l’objet et le succès de cette institution — et ses explications furent suivies par un vote unanime,, recommandant aux sociétés écossaises de prendre des actions dans la Wholesale anglaise et de l’accepter pour leur agent de vente en gros. Mais il suffit d’une année pour constater que la Wholesale anglaise était impuissante à faire surgir l’enthousiasme des coopérateurs écossais, et (ju’elle même ne tenait pas à fournir ses dépôts et ses rouages administratifs aux coopérateurs

'•Vi

FEDERATION

écossais. A une conférence tenue à Glasgow en 1867, un délégué, muni des instructions des directeurs de la Wholesale anglaise, conseilla la fondation d’une agence de vente en gros pour l'Ecosse et promit tout le concours possible de son organisation. Après une vigoureuse propagande et d’importantes réunions, tenues à Glasgow et à Edinburgh, la Wdiolesale écossaise fût créée en 1869, avec vingt-huit sociétés comme actionnaires et trente autres sociétés disposées à lui donner leur clientèle.

Il existe, dans la constitution des deux Wholesales, quelques différences secondaires qui peuvent intéresser ceux qui étudient le gouvernement représentatif. Dans la Wholesale anglaise, chaque société fédérée a droit à un vote par 5oo membres ; la société de .Bolton, qui a 13,897 membres, peut envoyer trente-huit délégués aux assemblées, tandis que celle de Birmingham a^•ec ses 1,495 membres, est réduite à trois représentants. Il est à peine besoin de dire que le vote plural ou par procuration n'est admis nulle part dans le mouvement coopératif : comme dans nos parlements national et municipaux, le représentant doit voter en personne.

La représentation, dans la Société écossaise, a pour base les achats faits par les magasins fédérés et non pas le nombre de leurs membres, — fait qui revèle d’une manière frappante la fidélité plus grande des magasins écossais envers l’institution centrale. Par chaque mille livres d'affaires avec la Wholesale, les sociétés participantes ont dioit à un suffrage. Autrefois c’étaient les Sociétés et non des individus qui étaient élus au comité de gestion. Edinburgh, par exemple, était élue contrôleur; Arbroath ou Dundee, directeurs.

TEDER \TION

le choix des individus étant résiT'vé aux membres de la société désignée. Ce système, qui était i;ne tentative indirecte de représentation régionale, a été récemment modifié ; tous les commissaires sont désormais élus par les délégués, assemblés dans les réunions trimestrielles. D’ailleurs, le Président de la Wholesale Ecossaise (de même que le secrétaiie) a été, dès le début, élu par les délégués aux réunions trimestrielles. On comprend aisément l'autorité suprême et l’influence prépondérante que devait avoir ce fonctionnaire, le seul choisi par l’ensemble des délégués.

Dans la fédération anglaise, le gouvernement est exercé par un comité général, siégeant à Manchester ; le président est choisi par le bureau des directeurs. Dans les premières années, le Comité était élu aux assemblées trimestrielles ; mais, pour assurer une délibération plus sérieuse dans le choix des commissaires, on adresse maintenant aux sociétés participantes deslistes de candidats (dont chacun doit être présenté par une société). Le nombre de votes auxquels la société fédérée a droit, peut être fixé à autant de suffrages qu’il y a de sièges à pourvoir ; dans certaines sociétés, la désignation des candidats est faite par le comité ; dans d’autres, elle appartient à l’assemblée générale des consommateurs. L’institution, dans la société anglaise, do sous-comités siégeant à Xewcasfle et Londres (chaque sous-comité envoie deux délégués au comité général) et l’indépendance croissante de leur action respective sont considérés par de pénétrants observateurs comme un premier S3'mptôme de décentralisation. Mais, jusqu'à présent, il n’y a aucune représentation régionale. Le comité général et les sous-comités sont élus par

toutes les sociétés — Oldham vote pour le sous-comité de Londres, Newcastle et Plymouth pour le comité a'énéral et vice versa. Des réunions trimestrielles se

tiennent simultanément à Newcastle et à Londres, pour la convenance des sociétés du Nord et du Sud, et à Manchester la semaine suivante. L’extension rapide des affaires a amené récemment la tenue d’assemblées trimestrielles à Bristol et dans le Centre. Le programme soumis aux assemblées centrales et à celles des sections doit être identique : aucune motion, aucun amendement ne peuvent être proposés par le comité ou parles délégués, s’ils ne sont inscrits à l’ordre du jour. Les votes des cinq assemblées sont additionnés ensemble à Manchester, et les résultats proclamés en conséquence. Peu importe donc le centre auquel les sociétés envoient leurs délégués.

‘A ces détails arides sur la constitution de la Wholesale, j’ajouterai que les partisans du s\’stème représentatif actuel soutiennent que le champ plus étendu du sj’stème national de suffrage assure le choix d’hommes plus capables et plus expérimentés ; tandis que les partisans de la représentation régionale font valoir les avantages qui résulteraient d’un lien plus étroit et plus direct entre l’institution centrale et les sociétés lointaines et -ignorées et de la décentralisation administrative au profit de sections localement élues. L’extension de leurs affaires et la multiplication rapide de leur fonctions amèneront sans doute des changements ultérieurs dans la constitution des deux sociétés.

La constitution et le gouvernement des deux fédérations sont d’ailleurs — dans leurs traits essentiels —

FEDEKATIOX

sterling de marchandises et emploient 1024 ouvriers(i).

La Wholesale anglaise, au contraire, avec ses sonscomités de Newcastle et de Londres, a décentralisé ses services de production. Elle a construit des ateliers de cordonnerie à Leicester et à Hockmonduike, une meunerie sur la T}me, des fabriques de biscuits prés de Manchester ; elle a une filature de laine dans le Yorkshire et une savonnerie à Durham ; elle spécialise, dans les magasins de Newcastle, la préparation du lard et du jambon ; la section londonnienne fabrique le cacao, mélange et met en paquets le thé, torréfie et moud le café, etc... En mettant de côté ces dernières opérations qui rentrent dans la distribution des marchandises, on peut dire que la fabrication industrielle de la Wholesale anglaise monte à près de 290,127 livres sterling et emploie i ,969 agents de production (i).

L’adoption d'une production centralisée ou localisée, et la répercussion que le choix de l’une de ces méthodes peut avoir sur la constitution administrative des fédérations sœurs, constituent peut-être les questions les plus importants à l’ordre du jour du mouvement coopératif. Mais il ne semble pas que les politiques divergentes des deux sociétés soient suffisamment développées ]iour que l’on puisse porter sur leurs résultats un jugement définitif ; et je ne crois pas qu'une pareille discussion puisse être profitable sans une connaissance intime des conditions respectives de l’industrie et du marché du travail en Angleterre et en Ecosse.

En somme, et malgré des différences de détail, la

le de ceux du magasin, de la municipalité .es deux institutions sœurs sont effective- 5 dans certaines o]'érations — par exemple tierce du thé. La Société anglaise est la commune pour les fruits et les autres igers ; inversement, la Wholesale écosa la Wholesale anglaise le snrrp

(1) ("es chiffres se rapportent au moment où ce volume a ete écrit {Note du traducteur,)

constitution de la Wholesale écossaise est calquée sur celle de sa devancière anglaise. Dans les deux cas, l’institution centrale est possédée et gouvernée par les sociétés fédérées. Les deux fédérations s’interdisent de vendre sur le marché général. La portée, définitive et immédiate, de cette restriction, est tacile à comprendre : supposons que les \\ holesales aient le droit de manufacturer et d acheter pour le compte de maisons privées: elles assisteraient par là même, de leur immense capital et de leur admirable organisation, les rivaux commerciaux de leurs propres membres. De plus, et ce serait là un danger encore plus grave, à mon avis, la suppression de cette restriction ruinerait la constitution démocratique à laquelle le mouvement rochdalien doit sa force de propagande et son succès commercial. En effet, les 800,000 coopérateurs ([ui, par l’intermédiaire de leurs représentants, possèdent et gouvernent les deux Wholesales, se chargent de subvenir à leurs propres besoins — d’une façon qui présente beacoup d’analogies avec celle dont les municipalités, entreprenantes et animées d’un esprit populaire, fournissent aux citoyens le gaz, l’eau, les marchés, les musées, les parcs, les collèges, les écoles techniques. En traitant avec des maisons étrangères à la fédération, les Wholesales fourniraient des marchandises à des individus qui n’auraient aucune part dans le gouvernement de l’entreprise, et elles en retireraient des bénéfices. Si ces gains devenaient considérables et étaient capitalisés en immeubles ou en argent, la démocratie ouverte du mouvement actuel, disposée à englober dans ses cadres toute la nation et à faire participer également tous les citoyens aux bénéfices de la sagesse et de la richesse

accumulées, lisquerait d'être transformée, par la funeste magie du (> profit », en un corps fermé d’actionnaires, qui élèveraient des barrières aux nouvelles adhésions et fermeraient leurs rangs à de nouvelles recrues.

Beaucoup d’observateurs impartiaux estiment que le point faible dans le développement des Wholesales est l’admission, comme membres, de sociétés dont la constitution est anti-démocratique, sociétés constituées, d’une façon avouée ou déguisée, sur le type des sociétés par actions, dans lesquelles le gouvernement et les profits sont également monopolisés par un groupe restreint d’actionnaires. A plus forte raison, l’acceptation, même partielle, de ce principe dans la constitution de la Wholesale, serait de nature à amener un désastre final.

Nous arrivons ainsi à la question, si discutée, qui sépare les deux écoles coopératives — celle de l’organisation de l’atelier coopératif — et à la question qui lui est étroitement liée, du statut et de la rémunération du travailleur, dit « productif »,

11 importe de remarquer que les coopérateurs se sont embarrassés l’esprit d’une notion purement métaphysique qui, malgré les progrès constants de l’intelligence coopérative, dus aux leçons de faits nombreux et significatifs, constitue encore un obstacle fatal à des conceptions nettes et à une action méthodique. La masse des coopérateurs, et même qjuelques-uns des leaders, ont toujours prétendu qu’il y a une différence essentielle entre la production et la distribution des marchandises, distinction subtile et forte à la fois, en vertu de laquelle le gouvernement d’une société commerçante et celui d’une société manufacturière devraient, d’après les canons de la conscience coopérative, reposer sur des prin-

FÉDÉRATION

FEDERATION

cipes radicalement opposés, et les modes de rémunération, pour les garçons de magasin et pour les travailleurs productifs, devraient être absolument distincts.

C’est ainsi que, dans son histoire des « Equitables Pionniers », AI. Holyoake décrit, avec une parfaite tranquillité d’esprit, le gouvernement du magasin coopératif par un comité re])résentant la communauté des consommateurs et l'incapacité statutaire des employés à exercer aucune fonction dans le comité directorial — règle commune à toutes les sociétés de consommation et d’ailleurs tout-à-fait d’accord (ainsi que nous l’avons remarqué) avec la conception anglaise du «Service ci vil» .

M. Holyoake ne nous donne nullement à entendre qu’en établissant cette règle les Pionniers de Rochdale aient agi contrairement à leur conscience, et qu’ils soient devenus des hommes sans principes, « étranglant, sinon supprimant, toute équité dans leur entreprise » ; les procès-verbaux de la Société de Rochdale ne nous indicpient pas que les Pionniers aient jamais songé à partager les bénéfices avec le secrétaire, les contrôleurs, les garçons de magasins, les employés; et, les commentaires de AI. Holyoake ne nous révèlent pas qu’il considère comme « honteuse » cette répudiadiation du gfrand orinciDe de la « narticination du

laisse aller à écrire deux pages d’éloquentes invectives

qui atteignent leur apogée dans la phrase suivante ; « La pyramide de gains qui ne repose pas sur le senti- « ment de la justice, n’est qu’un tas méprisable auquel « un homme honorable ne voudrait pas toucher ».

.Aujourd’hui encore, pareille opinion, fondée sur une distinction radicale entre les services rendus à la Société par le « producteur » et par le « distributeur », est soutenue par l’école des coopérateurs individualistes. Lors de la dernière révision des statuts de la Wdiolesale anglaise (1890), AI AL Neale et Greening demandaient que chaque service de production (par exemple la cordonnerie de Leicesteroii encore la menuiserie de la Tyne) fût enregistré comme Société distincte et que les travailleurs qui y étaient employés fussent investis d’une large autonomie dans la direction et d’une part considérable des bénéfices, de façon à réaliser leur idéal qui était de r- remettre à chaque fraternité de travailleurs une usine bien approvisionnée, bien outillée et pourvue d’une clientèle abondante ». Alais, dans leur propositions de réforme, AI AL Xeale et Greening oubliaient les services d’épicerie ou de vente de meubles ; ils négligeaient les aspirations également légitimes des acheteurs de draps ou des employés de banque à l’idéal de self-emploi et de la participation équitable du travail aux bénéfices — idéal étrange, dont nous discuterons la théorie et les applications au cours du chapitre suivant. Examinons brièvement, en nous plaçant tour à tour au point de vue de l’économiste et à celui de l’homme d’affaires, en quoi consiste la subtile supériorité des services des soi-disant producteurs sur ceux des agents de distribution.

Ecoutons d’abord l’homme de science :

L homme ne peut créer aucun objet matériel, (^uand on dit qu'il crée des choses matérielles, en réalité, il ne produit que des utilités. Tout ce qu’il peut faire c’est, ou bien de modifier les combinaisons de la matière, de façon à la rendre plus utile (lorsque, par exemple, il transforme un morceau de bois en une table) ou de la mettre à même de de\enir plus utile grâce à 1 action de la nature (comme lorsqu'il jette des graines là où les forces de la nature les feront éclore à la vie). On dit parfois que les commerçants ne produisent pas; que, tandis que 1 ébéniste produit du mobilier, le marchand de meubles vend simplement ce qui a été produit ; mais cette distinction n’a pas de fondement scientirique. Tous les deux produisent des utilités ; ni l'un ni l'au-re ne peuvent faire plus ; le marchand de meubles vend et combine la matière de façon à la rendre plus utile qu’elle n'était précédemment ; le charpentier ne fait pas autre chose. Le marin ou l’employé de chemin de fer qui transportent du charbon à la surfoce du globe le produisent tout autant que le mineur qui le transporte dans le sous sol. Le poissonnier va chercher le }>oisson là où il était relativement peu utile ; le pêcheur ne fait rien de plus. Il est vrai que s’il y a plus de marchands que ce n’est nécessaire, il v a du gaspillage. Mais il y aussi du gaspillage si deux hommes sont occupés à la’oourer un champ quand un seul y suffirait ». {Marshall. Principes d’ Economie poliUque, tome 2, chap. »

Ce raisonnement lumineux et les exemples, si bien choisis, qui l’illustrent, dévoilent l’erreur, au point de vue théorique. Voyons maintenant si, au point de vue des affaires, on peut établir une distinction nette entre l’ouvrage du « producteur » et les services du « distributeur )).

La demoiselle qui, dans le salon d’essayage, place un manteau sur les épaules de sa cliente et qui en modifie la disposition, en prenant, çà et là, un pouce d’étoffe avec des épingles, est-elle agent de production ou de distribution ? Et, si elle est agent de distribution, en quoi son travail diffère-t-il de celui du tailleur qui

fédération

ajuste un vêtement inachevé ou qui emballe dans un carton un vêtement complètement terminé ? Le jeune homme qui, au comptoir, met le thé dans un sac et le ficelle pour la convenance du consommateur, est-il, dans cette manipulation, producteur ou distributeur Et s il est distributeur, en quoi ses services diffèrent-ils de ceux de la demoiselle qui, dans les établissement de pioduction du W holesale, empaquette le thé et le café, ou de ceux du Chinois qui recueille les feuilles au séchoir et les enferme dans une caisse pour l’exportation ? Le fermier est évidemment un producteur : mais cesse- t-il de l’être quand il conduit son bétail ou charrie son blé au marché voisin, ou qu’il arrache ses navets des champs pour les porter dans sa giange? irnfin, le boucher est-il producteur ou distributeur? et s il est producteur quand il transforme l’animal vivant on nourriture brute, qu’est-il lorsqu’il coupe une livre de viande et la livre au client ? En fait, cette distinction, qui ne repose sur aucune différence réelle, a jeté es statisticiens officiels du mouvement coopératif dans des contradictions lamentables.

Cestainsi, qu'en s’appuyant exactement sur les mêmes

chiftres, M. J. C, Gray, secrétaire de l'Union Coopérative, prétend que la production des magasins coopératifs monte annuellement à ..000,000 livres sterling, tandis

i Tv’i Jones, on éminent fonctionnaire de

y W holesale, dans une étude très soignée de la production coopérative, l'évalue à 3, 000.000 de livres sterling. Cette contrqichon tient à ce que l'un fait rentrer la boucherie, la boulangerie et la manufacture des autres enrees domestiques dans la distribution des marchanises, tandis que le second considère ces mêmes ojié-

rations comme productives. En résumé, le raisonnement de l’homme de science se trouve confirmé par

l’expérience de l’homme d’affaires.

Le lecteur comprendra maintenant la valeur scientifique et la force pratique du refus très net, opposé par les propriétaires de la Wholesale aux propositions qui ont été faites de traiter différemment les ouvriers des râteliers et les employés des magasins. Je ne prétends pas dire ici que l’idée du self-emploi et de la participation aux bénéfices, idéal (pie nous n’avons pas encore analysé, soit indigne de notre adhésion et incapablede réalisation praticpie. Il me suffit, pour 1 instant, d’affirmer que s’il est moralement juste et économiquement utile que les travailleurs occupés dans une entreprise contrôlent la direction, empochent les bénéfices et supportent les pertes, on ne doit pas limiter à 1 atelier l’application de ce principe ; on doit l’introduire dans les établissements distributifs des Wholesales et transformer ces institutions fédérales, démociatie ouverte de 800,000 âmes, en la propriété privée de ^Messieurs Mitchell, Bailey, Jones, et des autres fonctionnaires et employés des deux sociétés.

Si on revise la constitution de la cordonnerie de l^eicester pour en faire une association de producteuis, jouissant de la même autonomie que la « Leicester Boot Manufacturing Society » (application la plus parfaite de l’idéal individualiste) il n’y a pas de raison pour ne pas reconstituer le magasin de Leeds sur le type d une association de garçons de magasin. En un mot, il faut, pour être logique, déraciner et détruire 1 œiivie spéciale des Pionniers de Rochdale, la base démocratique du mouvement actuel j il faut retirer à un million de membies

FÉDÉRATION

consommateurs le droit au self-gouvernement représentatif pour accorder à un millier de vendeurs et d’employés le privilège de combattre pour leurs intérêts égoïstes et coijioratifs, au heu de remplir le voie non moins honorable de <( serviteurs de la communauté ».

Malgré leur adhésion persévérante à l’organisation démocratique et leur refus obstiné de traiter dilférement leurs différentes catégories d’employés, les bureaux directoriaux des deux Wholesales ont expérimenté, comme méthode de rémunération, un svstème

de boni. Dans la fédération anglaise, un système de boni fut institué en 1874, niais les résultats en furent si peu satisfaisants qu’à la réunion trimestrielle de juin 1876, le rapport du comité déclarait qu’il s’avouait incapable de trouver un meilleur S3'stème de boni, et que celui, en exercice, n’ayant pas donné les résultats qu’on espérait, le comité conseillait à l’assemblée d’y mettre fin ». Cette proposition fut votée à la majorité de i5o voix contre 73.

Les coopérateurs écossais ont été plus tenaces. Le boni au travail a été, depuis 1870, la règle dans tous

leurs départements, mais la méthode de le distribuer a varié de temps à autre.

A une réunion des actionnaires, spécialement con-

voquée en mai 1889 pour examiner la question du « boni aux salaire », IM. Alaxwell, le distingué président de la W holesale écossaise, partisan convaincu du piincipe de la participatifin aux bénéfices, s’exprimait ainsi : « On a toujours admis deux considérations en « faveur d’un boni aux salaires. D’abord, il provoque les (( sympathies des travailleurs et les intéresse à leur « travail ; ensuite, il fournit, en dehors des salaires, un

(( fonds pour les secours de vieillesse, d’invalidité et de (I maladie. Je trouve ces espérances raisonnables ; et, « puisque nous donnons un boni aux salaires, ces ré- (( sultats désirés auraient du être atteints : or, quelle a été, à ce point de vue, l’œuvre de notre bureau, et U de ceux qui l’ont précédé ? Ncais avons tous senti

« que nous dévions peu à peu de l’idée première

« Les boni ont été dispersés, sans avoir fait, que « je sache, pour un penny de bien aux ouvriers qui (( les touchaient, ni à la société qui les distribuait. U Sur 800 ouvriers, employés dans les ateliers de (( production, cinq seulement sont yiropriétaires d’une (( part de capital, et encore trois d’entre eux sont des « jeunes filles ».

i\[. ^Maxwell proposait à l’assemblée de capitaliser les boni, mais sa proposition ne fut pas acceptée. On peut donc considérer son discours de 1889 comme une appréciation exacte du système de boni, actuellement pratiqué par la Wholesale écossaise. Les froissements entre les deux Wholesales et les Trade Unions, n’ont d’ailleurs pas été amoindris par le paiement d’un boni au travail. Pour citer encore M. Maxwell : la Whole- (( sale écossaise a payé constamment un boni au travail (; et elle a éprouvé autant de difficultés à établir des (( ateliers coopératifs que n’importe quels coopérateurs U d’Angleterre ». Nous verrons bientôt que les leaders trade unionistes ont raison de se refuser à considérer le boni comme une part des salaires, et qu’ils sont bien inspirés dans leur défiance de la participation aux bénéfices, considérée comme mode de rémunération.

Il faut d’ailleurs observer que l’insuccès des expériences de paiement de bonis par les deux Wholesales

FEDERATION

ne saurait être compté comme un échec de l’idéal individualiste de la production coopérative. Les leaders de cette école ont toujours indissolublement associé la participation de 1 ou\rier manuel aux bénéfices et sa participation aux responsabilités comme aux avantages de la direction ; ils ont toujours entendu que les travailleurs supportassent les pertes de même qu’ils participeraient aux profits de l’entreprise. Au contraire, les deux W holesales n ont jamais accepté cette conception et n’ont jamais songé à faire partici]-)er leurs ouvriers aux pertes, fiéquemment subies par leurs divers services.

Le lecteur comprendra qu’avant de pouvoir comparer la valeur relative de l’idéal moral et des résultats pratiques des écoles fédéraliste et individualiste de la coopération, il soit nécessaire de revenir sur nos pas et d’examiner l’histoire des associations, disparues ou existantes, de producteurs, c’est-à-dire des sociétés formées dans le moule individualiste. Les sociétés coopératives de ce genre font d’ailleurs partie de l’Union Coopérative. Une idée nette de leur histoire et de leur constitution est essentielle pour l’étude de la naissance, des piogrès et de la situation actuelle de la grande ligue, politique et propagandiste, justement appelée par Lord Koseberry : « Un Etat dans l’Etat », Car, dans la formation de cet Etat, les associations de producteurs ont apporté une province remarquable — province aride et peu populeuse, il est vrai, mais qui a su néanmoins attirer à sa défense les services des meilleurs éciivains et des orateurs les plus éloquents du mouvement coopératif, sans parler de l’attention désintéressée d admiiateurs platoniques de tous les points du ]>ays et de toutes les parties du monde.

Page 1