‹ La coopération en Grande Bretagne [microform]Chapitre 14 sur 26 · I.’aSSOCTATION DE PRODUCTEURS · texte numérisé non relu

I.’aSSOCTATION DE PRODUCTEURS

Nous pouvons maintenant résumer l’objection des trade unions à la participation aux bénéfices et aux pertes. Sans parler des tentatives délibérées, faites par des employeurs qui ont institué la participation aux bénéfices, tels que MM. Briggs autrefois et M. Georges Livesey actuellement, pour miner la puissance tradeanioniste par un louage de services à long terme, des paiements espacés, et la piéférence accordée aux nonunionistes, ni de la difficulté qu’il y a pour une trade union à maintenir solidaires des travailleurs e]^ui, pour une même quantité et une même qualité de travail, reçoivent des salaiies différents, la participation aux profits et aux pertes atteint le trade-unionisme dans ses racines.

Par l’organisation professionnelle, les travailleurs se réservent une part minimum sur le produit de leur travail. Ils exigent de la communauté, en échange de leurs efforts, un minimum d’éducation et de bien être. Les trade-unions tendent à établir les prix d après les salaires, au lieu de fixer les salaires sur les piix fait d’ailleurs pleinement reconnu par les einployeuis lorsqu’ils se plaignent que les trade-unionistes négligent les nécessités de la concurrence étrangèie. Mais, lorsqu’on dresse une pareille digue contre les effets de la concurrence commerciale, il importe de veiller attentivement à ce qu’elle soit intacte sur toute son étendue, car le moindre fissure, sous forme de participation aux bénéfices et aux pertes, serait funeste à tout l’édifice !

Le trade-unionisme est aussi un effort, inconscient mais supérieurement heureux, pour mettre les salaires des travailleursà l’abri de l’action de la concurrence et la reporter sur les cerveaux et les capitaux des employeurs. Telle est, en effet, toute la portée des systèmes, plus ou

moins compliqués, d échelles mobiles des salaires déterminées par les conditions générales d’une industrie particulière. L ne lois le principe de l’échelle mobile admis, le secrétaire de la trade-union tient à l’employeur, qui veut rogner les salaires, le discours suivant ;

(I Nous constatons, par les mercuriales, que vous payez )' X. pour votre matière première; nous constatons )) également que vous vendez vos produits à Z : avec ;i une intelligence et un machinisme moyens, vous )) pouvez payer tant pour le travail. Si votre intelligence )) et votre machinisme dépassent la movenne, tant » mieux pour vous! mais si votre intelligence est au- » dessous de la moyenne, il serait injuste que toute une .1 catégorie d’êtres humains souffrit de votre incapacité. » Disparaissez comme employeur et faites place à de )) plus habiles! »

Un exemple emprunté à l’histoire de l’industrie cotonnière d’Oldham, illustrera cette argumentation, îl y a quelques années, un groupe de nouvelles usines, munies d’un machinisme très p nfectionné, entra en concurrence avec d’anciennes compagnies. Celles-ci, estimant qu’elles ne pouvaient lutter contre les nouvelles venues, commencèrent à rogner les salaires ; leurs concurrentes prospères, qui faisaient des bénéfices, suivirent la même voie, afin de conserver un « dividende naturel ». Heureusement les travailleurs étaient solidement organisés et résistèrent avec succès aux réductions de salaires. Les compagnies bien outillées consentirent à rétablir les salaires anciens pouivu que tous les établissements fissent de même. Les anciennes entreprises durent perfectionner leur machinisme ou faire place à

l’association de PRODL'CTEUKS

des successeurs plus capables. Si les fileurs de coton n’avaient pas été organisés, il est évident qu'il y aurait eu une course folle à l’abaissement des salaires jusqu'à ce qu’ils eussent atteint le taux minimum de subsistance, point auquel l’entrepreneur, incapable ou mal outillé, aurait succombé lui-même, après avoir réduit toute la corporation ouvrière à des salaires misérables et à une dégradation peut-être définitive, et entraîné l’industrie au bord de cet abîme de désespoir — diminution des gains et augmentation du coût de tia\ail.

Si nous supposons que ces anciennes entreprises eussent été de véritables Associations de Pioducteuis comme les Self-help de Burnley, le résultat aurait été le même(i). Les tondateurs auraient demande aux tiavailleurs (pour citer les termes mêmes de la circulaire initiale de la Burnley Self-help maniifaciuring Society) <( d’examiner de quelle façon la société pouiiait faiie )) face aux pertes, par une diminution des fiais ou pai

)) une réduction des salaires ».

Outiller une usine d’un machinisme perfectionné ne peut évidemment pas s’appeler : réduire les dépenses. Une diminution de salaire serait donc la seule alternative possible. Or, dans pareille hypothèse, les travailleurs ne souffriraient pas seulement d’une réduction de leurs salaires actuels; ils perdraient encore leurs salaiies accumulés dans le capital de l’entreprise.

Ainsi les svstèmes de participation aux profits et aux pertes sont, ajuste titre, l’objet des défiances des trade-

(1) Les deux Self-help de Burnley qui e> qu’en parant aux pertes commerciales par des employés.

loô LA COOPÉRATION EN GRANDE BRETAGNE

unionistes expérimentés, non seulement parce qu’ils sont une façon perfide de dissoudre le faisceau des volontés ouvrières afin de mieux les écraser, mais encore parce qu ils constituent une tentative voulue ou inconsciente pour reporter sur les salaires des ouvriers l’action de la concurrence et faire une brèche au solide rempart de 1’ « étalon de salaire » élevé par l’effort collectif et la discipline volontaire des ouvriers unis dans leur Trade-Unions.

Telles sont, au point de vue trade-unioniste, les objections que soulève la participation aux bénéfices, considérée comme méthode de rémunération. Quant aux pertes et aux bénéfices immédiats que le système de pai ticipation aux bénéfices, en vigueur dans les associations de producteurs, a piocurés à des travailleurs individuels, indépendamment du préjudice général causé à la classe ouvrière, il est difficile sinon impossible de les évaluer. L’examen des statistiques de l’année dernière montre que vingt coopératives de production seulement ont admis la participation des travailleurs aux bénéfices. En divisant par le nombre des oin riers-employés dans les 5q associations de ]>roduction, la part des profits touchée par les oiuiiers, on arrive à un bénéfice net notablement inférieur à i livre sterling par travailleur. D’après les mêmes statistiques, trois associations ont subi des Inertes qui, nécessairement, ont été supportées en partie

par les salaires, sans parler de la perte de l’intérêt du capital.

Ce n est pas tout. Parmi les sociétés qui ont fait des bénéfices, neuf étaient des associations de petits patrons, et nous ignorons si le dividende attribué au travail a été

l’association* de producteurs

payé au même taux aux associés et aux auxiliaires, et quelle portion du travail a été concédée à des soustraitants ou à des membres employant du travail auxiliaire à leurs domiciles. En outre, dans tous les cas de participation aux bénéfices, pour déterminer la peite ou le gain net des travailleurs, il faut comparer le taux des salaires payés par les sociétés et les entreprises qui ont institué ce régime avec les salaires payés par les autres établissements. Or, par une coïncidence malheureuse, beaucoup des industries mineures (dans lesquelles sont établies la plupart des associations de producteui s)ne comportent pas de tarifs trade-unionistes; et quand même un pareil tarif existe, comme il est fondé sur le travail aux pièces, nous manquons encore d’une base de calcul. Les gains nets, dans le travail aux pièces, varient avec la qualité de la matière première et la jierfection et la rapidité des machines. Les cordonniers de la Société Manufacturière de Leicester, quoique payés à un tarif de trade-union, en plus d une prime de i à 2 shellings à la livre sterling, n’ont jamais gagné plus et ont parfois gagné moins que les cordonniers de la Wholesale. D’autre part, quand c est le travail au temps qui est usité, il faut examiner si le travail de l’ouvrier n’est pas devenu plus intense; s il en est ainsi, le « profit » n’est plus qu’une augmentation de salaire correspondant à une augmentation de travail, et qui aurait pu être obtenue sur le marché de la concurrence du travail.

Pour conclure, j’ajoute que ce n’est pas faute d’intelligence et de dévouement que les socialistes-chrétiens et leurs disciples ont échoué dans la réalisation de leur idéal de « fraternité des travailleurs ». Leur attitude a

été admirable, mais leurs idées étaient fausses. Ils ne compiirent pas les faits que Robert Owen avait si bien discernés ; ils négligèrent les changements fondamentaux causes par la Révolution industrielle, baccroissement des levenus par l’usage des grands capitaux, la discipline compliquée du régime industriel, les connaissances spéciales nécessaires pour s’assurer des débouchés sous l’étreinte de la concurrence. En réalité, l’Ecole Individualiste de la Coopération, bien loin de réformer la régime capitaliste et compétitif de l’industrie, n a meme pas su s’y adapter, sauf dans la mesure où elle a trahi ses propies croyances. Résoudre la question industrielle moderne, en éliminant l’entrepreneur et en faisant des producteurs associés leurs propres maîtres, est une opinion qui rentre dans la même catégorie que celle qui veut résoudre la question agraire par la création de groupes de paysans propriétaires ou que celle, évidemment plus vaine, qui prétend combattre les accroissements scandaleux de la rente des ]^ropriétés non bâties par l’exonération fiscale des loyers.

La phase sociale, dans laquelle le producteur possède à la fois l’instrument et le produit de son travail, est révolue. Un retour au type primitif du travailleur achetant la matière première nécessaire à son travail, vendant les produits de sa fabrication et réalisant ainsi des bénéfices n’est pas possible, à supposer qu’il soit désiiable! Le fait de réunir lo, 20, 5o, 200 travailleurs manuels et de les employer à l’accomplissement d’une même besogne, ne diminue pas les difficultés du problème. Même, d une difficulté il fait une impossibilité, en ajoutant à l’impuissance économique de deux cents individus les difficultés morales de l’association. Il en

l’association de producteurs

résulte, et c’est là un fait significatif, que de véritables associations de producteurs, possédant le capital et dirigeant la marche de l’entreprise, ne peuvent subsister que dans les industries qui n’ont pas encore été transformées par la révolution industrielle, et que la majorité de ces associations sont en décadence. La nouvelle industrie implique la subordination du travailleur individuel à d’énormes masses de capital mises en œuvre par des connaissances spéciales; (le succès dépend en effet de la rapidité avec laquelle on adopte des machines perfectionnées et du résultat d’opérations faites sur des marchés lointains — les échecs proviennent souvent d’événements nationaux ou étrangers contre lesquels les grands capitaux peuvent s’assurer, mais qu’ils ne sauraient prévenir). C’est là un monde industriel nouveau et durable. Il englobe rapidement toutes les formes de l’industrie et du commerce; de sorte que le champ de l’activité économique, dans lequel l’effort accru du travailleur (à supposer que cette intensité du travail soit désirable) peut compenser l’insuffisance des capitaux, de l’organisation industrielle et des connaissances commerciales, se restreint chaque jour.

Ainsi, le problème qui se pose maintenant aux travailleurs est de regagner collectivement ce qu ils ont perdu comme individus. La trade-union, non seulement pousse les travailleurs à revendiquer un minimum de bien être et de développement intellectuel pour les travailleurs; mais encore, elle stimule les énergies, et, dans une certaine mesure, règle la conduite des capitalistes. Comme citoyens des Municipalités et de l’Etat, comme membres des Magasins et des Wholesales, les

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travailleurs peuvent faire un pas de plus ; ils peuvent, pai leurs représentants, gérer l’industrie et le commerce de la nation. C’est par cette tentative pour introduire le self-gouvernement représentatif dans l’industrie et le commerce nationaux que la forme démocratique de la Coopération est devenue un véritable « État dans l’État ».

J’examine dans le chapitre suivant les limites de cet État et ses rapports avec les autres puissances sociales.

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