CHAPITRE VII
L’Idéal et le Fait
Xous sommes maintenant en mesure d’apprécier jusqu’à quel point le mouvement coopératif moderne a réalisé le système coopératif d’industrie de Robert Owen.
Le lecteur n’a pas oublié que la clef de voûte du Nouveau Système de Société de Robert Owen était l’élimination du profit sur les prix et la substitution de fonctionnaires salariés aux « faiseurs de profits ». Le profit sur les prix était, dans sa pensée, le fruit déferüu de l’industrie, le poison puissant qui excite l’homme « économique » à des desseins frauduleux et à des monopoles égoïstes — en un mot l’origine de. la guerre industrielle. Il croyait que la recherche du profit, comme méthode d’équilibrer l’oftre à la demande, pouvait être remplacée par une connaissance scientifique des besoins du travailleur.
En ce qui concerne le premier point — l’élimination des profits sur les prix — le succès de la coopération démocratique a été complet. L’absorption des profits a eu un double résultat. Le vendeur d’un article, dans le système coopératif, n’a pas un intérêt personnel a frauder le client. La pratique du crédit, les artifices et les tromperies des articles de réclame ou à bas prix; les altérations de marchandises, ainsi que la politique
plus moderne et plus grandiose des grands trusts et des coalitions capitalistes, dictant audacieusement les prix
toutes ces foi mes gigantesques ou pygméennes de la tyrannie industrielle — ont été efficacement combattues,
dans sa zone d influence, par la coopération démocratique.
C’est là un premier résultat direct et immédiat de l’élimination du profit sur le prix. Mais la vente des maichandises au piix de revient a eu sur l’organisation industi ielle un autie effet, moins direct et plus important. L œuvre incomparable et, je le dis à dessein, vraiment glorieuse de la coopération démocratique, c est que, par la suppression des profits comme par 1 élimination des faiseurs de profits, elle supprime les occasions — elle déracine et arrache les fondements mêmes de 1 art de s’enrichir sans rendre service à la communauté. Si toutes les industries étaient organisées d’après la formule démocratique de la coopération, la spéculation sur les actions, toutes les opérations telles que 1 écrasement, l’intimidation, l’accaparement du marché, n intéresseraient plus que les antiquaires de l’économie politique. La Bourse deviendrait ou se verrait substituei une Banque Mutuelle, dans laquelle les transactions sei aient faites par des comptables expérimentés. 11 est évident que les actions d’une association de consommateuis ne peuvent jamais s’élever au dessus du pair, car Imtéiêt du capital est ramené automatiquement au cours du marché par le système Rochdalien du (( dividende sur les achats. » Dans une association de pioducteurs, au contraire, qu’il s’agisse de capitalistes achetant du travail ou de travailleurs achetant du capital, ou dans une société industrielle, les actions
23o la coopération en grande BRETAGNE
montent ou baissent suivant les profits réalisés. Aussi voyons nous la spéculation s’empaler des actions de VHehden Bridge Fustian Society comme de celles des Limiieds d’Oldham. On s’imagine parfois que cette pureté financière immaculée de la coopération démocratique est due à sa forme légale A' Industrial and Provident Society. Pour se convaincre que cette forme légale n’est pas plus efficace que celle d’une société par actions à empêcher la hausse et la baisse de la valeur des parts, il suffit de se rappeler que la Société d'Hebden Bridge (primitivement une association ouvrière) et la Société de consommation des « Services Civils » ont été enregistrées l’une et l’autre conformément aux clauses de V Industrial and Provident Society Act, mais qu’elles partagent leuis bénéfices entre les actionnait es ou les ouvriers.
Dans la démocratie populaire du Magasin et des institutions fédérales qui en dépendent, tout ce qui excède le coût de production ainsi que les « revenus non gagnés », dus à la supériorité des installations ou aux fluctuations du commerce, sont répartis entre tous
ceux qui veulent bien adhérer, meme à la onzième j
heure, ou bien capitalisés, comme fonds d amortisse- ^
- ments et de réserves, pour l’usage des générations ;
futures; ce qui réalise, si étrange que cela puisse paraître, le seul trait original de l’idéal de Bûchez — la constitution d’un capital indivisible et inaliénable, qui ,
soit la propriété, non pas de plusieurs individus, mais !
d’une association i< immortelle », — œuvre des efforts passés et patrimoine des aspirations futures.
Ainsi voyons nous, dans la pluspart des magasins du nord, l’intérêt du capital tomber, de nos jours, de cinq |
à quatre pour cent; et encore, ce taux est-il fréquem- <
l’idéal et le fait
ment subordonné à un minimum d’achat dans la société. En somme, l’ensemble des consommateurs refusent de payer à une minorité de capitalistes un tribut d’intérêt supérieur au taux du marché.
C’est une question plus délicate et moins facile à résoudre que de savoir si la coopéiation démocratique a définitivement démontré que le profit individuel n’est pas indispensable pour équilibrer l’oftre et la demande. Aucun observateur intelligent ne méconnaîtra l’énorme valeur économique du contrôle d’un groupe de propriétaires, représentant non seulement les actionnaires ordinaires désireux d’une administrtion rémunératrice de leur capital, mais exprimant aussi (comme gérants et comme délégués des sociétés de vente ou comme membres individuels d’un magasin) les intérêts du consommateur désireux de se procurer la meilleure qualité des marchandises.
Aux réunions trimestrielles de la Wholesale et aux conférences d’achats qui se tiennent en différents endroits du pays, les directeurs et les fonctionnaires de l’institution fédérale se soumettent à la salutaire épreuve d’écouter les critiques de clients experts, les opinions d’hommes dont la fonction est d interroger les désirs et de fournir aux besoins des consommateurs individuels; et, de leur côté, les acheteurs et les directeurs des institutions centrales ont toute facilité pour instruire les délégués des consommateurs de la valeur réelle des marchandises, indépendamment de leurs prix courants, et pour leur faire connaître les conditions de travail dans lesquelles ont été produits les objets à bas prix. Aux réunions mensuelles et trimestrielles, les fonctionnaiies et les délé-
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Pi
L IDEAL ET LE FAIT
gués des magasins doivent à leur tour écouter des plaintes détaillées sur la coupe d’une chaussure de Leicester, sur l’arome d’un paquet de thé et sur l’aspect d’une tranche de lard. Les membres exigent des explications satisfaisantes ou réclament un prompt remède. vSans aucun doute, ces rapports étroits et constants entre l’entrepreneur et le client ont contribué beaucoup à cette élévation du niveau général du goût, à cette connaissance de la valeur réelle des choses et par suite à cette stabilité de la demande qui caractérisent la consommation dans les distiicts coopératifs. Nous pouvons déjà entrevoir ici les premières maniiestations d’une détermination scientifique des besoins de la communauté.
Mais j’admets volontiers, qu’aussi longtemps que le mouvement coopératif constitue un Etat dans l’Etat et que le régime coopératif est entouré par une société individualiste et dominée par la concurrence, il est impossible d’affirmer comme un dogme que le contrôle démocratique remplacerait avantageusement la recherche du profit individuel pour abaisser les prix et améliorer la qualité des produits. Actuellement, les fonctionnaires des magasins sont stimulés, par les efforts des boutiquiers, à vendre meilleur marché. Les Wholesales vivent dans une crainte salutaire du commerce et de l’industrie privés. Le membre d’un Magasin, le délégué à la Wholesale peuvent appuyer les critiques qu’ils adressent à la gestion, par une preuve palpablè, sous la forme d’un article de meilleure qualité ou de prix plus modique, acheté sur le marché. Les qualités administratives des sociétés de consommateurs subsisteraient-elles lorsque ces associations
seraient devenues un monopole, c’est là une question sur laquelle personne ne saurait se prononcer avec certitude. Je \ eux cependant proposer quelques éléments de solution à cet important problème.
Il convient d’abord de rappeler aux lecteurs que la concurrence entre les individus et les communautés n’imphque pas nécessairement la recherche des profits. Les fonctionnaires publics, depuis les ambassadeurs jusqu’aux instituteurs de village, sont choisis parmi de nombreux concurrents. Leur choix peut être déterminé par la corruption ou par des considérations frivoles, mais cela est également vrai dans la concurrence industrielle . les acheteurs aussi sont « gagnés par des présents »; ils préfèrent souvent des objets de pacotille, mais d’apparence brillante, à des articles de bonne qualité. L’Empereur d’Allemagne choisit, entre beaucoup de généraux, le commandant en chef ; le premier ministre Anglais est indirectement choisi parmi plusieuis leaders politiques rivaux ; je ne parle pas des services civdls dans lesquels la concurrence pour les emplois est stéréot\"pée sous forme d’examens.
Dans le domaine industriel, toutes les sociétés par
actions sont dirigées par des fonctionnaires élus
par des hommes que ne stimule pas la recherche d’un profit personnel. Le profit sur les prix n’est pas ici la recompense mais la preuve d’une gestion habile. Si le chemin de fer de Londres et du Nord-Ouest cessait de payer des dividendes, la direction serait sans doute renversée et le personnel administratif changé. Mais les profits réalisés dans une entreprise commerciale ne sont pas la preuve unique ni même la plus sûre d’une bonne administration. Le landlord,qui loue,pour un prix
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excessif, un bouge situé dans lextrême-est de Londres, en tire un profit supérieur à celui que la municipalité de Glasgow perçoit de ses admirables maisons ouvrières ; et cependant, les capacités administratives peuvent faire défaut à notre landlord, tandis qu’elles se trouvent à un degré très élevé chez les conseillers et les fonctionnaires de la municipalité de Glasgow. Inversement, il y a bien des cas où une concurrence efficace ne résulte pas d’une recherche de profit. Les municipalités de Leicester et de Northampton pourraient entreprendre toutes deux de fournir le gaz, l’eau, l’instruction et des distractions à leurs habitants. Si les affaiies de Leicester étaient mieux administrées, les citoyens des deux villes s’en apercevraient vite ; ceux de Northampton seraient mécontents et beaucoup d entie eux la délaisseraient pour la ville mieux administrée. La Wholesale, par exemple, a établi ses ateliers à Leicester à cause de l’intelligence et de l’habileté supérieures des ouvriers de cette ville — qualité cpii tiennent évidemment pour une forte part au niveau élevé de l’hygiène et du bien-être des citoyens de Leicester. Le village d’Enderby battrait Leicester pour la fourniture des chaussures aux marchés étrangers, si le coût de la vie dans cette dernière municipalité s’élevait sans avantages correspondants pour les citoyens. L émulation entre cités pourrait donc, dans certains cas, remplacer la concurrence entre commerçants individuels. En fait, si chaque municipalité fournissait à ses citoyens chaque chose nécessaire à la vie, au prix courant, la loi de la (( survivance des plus aptes » agirait avec une force accrue sur l’intelligence et le caractère humains. Car la prospérité de la communauté ne dépendrait plus alors
L IDEAL ET LE FAIT
de la présence d’un Harrod ou d’un Whiteley dans une municipalité, plutôt que dans une autre, mais de la capacité générale de tous les citoyens poui le self-gouvernement démocratique.
Dans le mouvement coopératif, il y a bien des moyens d’assurer une bonne gestion sans avoir recours à la recherche des profits. Il est facile à un membre du magasin de Bolton de comparer les frais généraux ou le coulage dans sa société et dans celle d’Oldham ; il peut comparer les chaussures fabriquées par la Wholesale Ecossaise et la Wholesale Anglaise; ou bien le lard préparé à la succursale de Newcastle avec celui de la succursale de Londres. Enfin, les associations de consommateurs rivalisent de qualité et de prix, entre elles ou bien avec de vieilles maisons particulières — lutte qui rappelle un peu la barbarie primitive. Cette forme de concurrence répond d’ailleurs généralement assez mal au but qu’elle se propose : Blackburn, avec sept sociétés est plus mal servie que Leeds avec ses immenses magasins administrés par des fonctionnaires, constamment soumis à la critique d’une nombreuse et solide clientèle. S il fallait généraliser les faits du mouvement coopératif, nous n hésiterions pas à affirmer que le contrôle démocratique exercé par la communauté dans une vaste société fermement établie est une méthode d administration bien supérieure à la concurrence entre magasins rivaux situés dans la même ville ou dans le voisinage. Dans tous les cas, d’ailleurs, ce n’est pas lechifïie du dividende payé aux associés qui prouve une bonne administration (même si on admet que le « divi )) est une forme de profit). Les magasins du Forfaishire distribuent un dividende de cinq shillings à
la livre (quoique dans certains petits villages ils soient jusqu’à cinq ou six concurrents), mais ils sont bien connus pour la cherté des prix et pour la mauvaise qualité des marchandises qu’ils vendent. Dans les associations de consommateurs, tout intéressé possède les moyens, s’il veut s’en servir, de se faire une opinion réfléchie sur la valeur relative des services rendus par les travailleurs individuels. Les membres peuvent se rendre compte de la dépense de travail aussi bien que de la satisfaction des désirs ; ils peuvent comparer la dépense sociale et la valeur sociale. Aussi l’émulation, parmi les fonctionnaires, pour gagner la confiance et la sympathie de leurs commettants, remplace-t-elle chez eux la recherche du profit. C’est par le résultat général apporté à la communauté et non par le profit réservé à une minorité de capitalistes ou de travailleurs que se manifeste et que se mesure une bonne administration. En résumé, la concurrence entre.individus pour le gain indéfini et pour le travail incertain, dans une entreprise qui recherche les profits, fait place à la concurrence entre individus pour un travail assuré et pour un salaire stable. A supposer que tout le négoce et toute l’industrie du pays fussent entrepris par la communauté dans les magasins, les municipalités, les comtés et l’Etat, quelles que puissent être les difficultés à vaincre, la concurrence entre individus serait encore une méthode efficace pour le choix des fonctionnaires et un stimulant puissant à la capacité et au zèle des différentes catégories de producteurs employés au service de la communauté.
Nous pouvons donc affirmer que le mouvement jj j coopératif moderne a réalisé le principe capital du
ii ' nouveau Système de Société de Robert Owen. Mais le
L IDEAL ET LE FAIT
lecteur se rappelle que Robert Owen, non seulement dénonçait la recherche du profit comme un mode de rémunération dispendieux et démoralisant, contraire aux intérêts généraux et permanents de la Société, mais encore qu’il critiquait la concurrence entre les individus en quête de travail comme méthode de fixer les prix auxquels ils travailleraient. Comme nous l’écrivions au premier chapitre, « il soutenait que le travail (et par là il entendait toutes les formes de l’activité humaine) devait être rémunéré suivant ses besoins c’est-à-dire en tenant compte de la dépense nécessaire pour le maintenir dans toute sa puissance et assurer progressivement, par l’éducation dans son sens le plus large, l’amélioration physique, intellectuelle et morale de l’individu et de la race, et pour protéger également le travailleur contre les risques de maladie et contre l’invalidité de la vieillesse.
Or, dans la concurrence effrénée du régime commercial actuel, nous remarquons deux faits absolument contraires aux vues de Robert Owen sur la rémunération du travail humain. D’abord, les travailleurs intellectuels prennent à la communauté une part de revenus hors de proportion avec leurs besoins; ensuite des catégories entières de travailleurs manuels sont réduits à la portion strictement nécessaire pour leur subsistance — à un niveau d’existence qui dégrade leurs facultés de producteurs, de citoyens et de chefs de famille.
La coopération démocratique a supprimé le premier de ces abus. A la place d’une foule de concurrents arrivistes, appliqués à amasser une grosse fortune ou à grossir leur petit magot, elle nous offre un système complet
de service industriel, une armée de fonctionnaires dont les appointements fixes vont de deux livres sterling par semaine, pour le gérant d’une succursale de village, jusqu’à 400 livres sterling par an pour des chefs de service qui manipulent quelques millons de marchandises par an. Les princes du commerce et les grands financiers considéreraient de pareils salaires comme tout à fait insuffisants pour obtenir les dépenses d’intelligence qui assurent le succès des opérations financières de MM. Baring ou la connaissance parfaite du marché cotonnier par laquelle se distinguait M. Steel* strand. La montée continue de l’entreprise coopérative, le progrès rapide du système du Magasin et de ses institutions fédérales, augmentant chaque année la multiplicité de leurs opérations industrielles et commerciales, sont une réplique décisive à cette théorie intéressée ou préconçue des motifs humains. La confiance d’une grande communauté, la puissance politique et l’influence sociale, légitimement acquises par le fonctionnaire capable et énergique d’une puissante organisation en progrès constants, ont été une réumération aussi efficace pour la bonne conduite de l’entreprise que les gains indéterminés et les dépenses arbitraires de l’entrepreneur capitaliste, ou les traitements exagérés servis par des actionnaires bourgeois à des ingénieurs bourgeois, conséquence d’une estimation extravagante du train de vie conventionnel imposé par la position sociale.
Je n’affirmerai pas que les membres des sociétés coopératives n’aient jamais, avec une étroitesse de vue déplorable, refusé à leur gérant un traitement correspondant aux dépenses qu'il doit faire s’il veut acquérir
L IDEAL ET LE FAIT
la connaissance des hommes et des choses, sans laquelle il ne peut servir utilement la société. Une série d’échecs ont donné aux coopérateurs une idée plus exacte de la vie du travailleur intellectuel. L’expérience leur a appiis que les responsabilités et les préoccupations continues de l’entrepreneur nécessitent un taux de dépenses personnelles supérieur à celui du travailleur manuel dont les journées sont parfaitement réglées et dont l’esprit jouit d’une quiétude complète. Ils ne prétendent plus, maintenant, que le traitement de leur ^niploye ne doive jamais dépasser le salaire moyen de ses maîties opinion courante dans les premières associations ouviièies, aussi mal fondée dans son principe que désastreuse dans ses résultats. Le but avoué de 1 association ouvrière est de hausser le bien être du travailleur de façon à rendre son travail le plus utile possible : les travailleurs doivent donc être les premiers à reconnaître que c’est une économie trompeuse de donner au travail une rémunération insuffisante.
S’il a été facile aux coopérateurs de supprimer les bénéfices de l’intermédiaire, il n’a pas été possible à l’employeur coopératif, luttant au milieu d’un régime basé sur la concurrence, d’élever les salaires des"^ travailleurs manuels à un taux qui permît le plein épanouissement de la vie civique. C’est dans cette tâche que les coopérateurs ont besoin de l’aide constante et,
je le regrette, parfois mal accueillie, de l’organisation trade-unioniste.
Aucune organisation sauf la trade-union, ou, pour employer l’expression française, plus exacte, — l’association professionnelle — ne possède à la fois les connaissances et l’expérience techniques nécessaires
pour déterminer, et la puissance capable de réaliser un étalon d’éducation technique et une échelle de vie pour tous ses membres. La trade union offre à la communauté une estimation sommaire et approximative du confort nécessaire à une certaine catégorie de travailleurs ; elle s’assure, par l’établissement d’un salaire type, que l’endurance extraordinaire dïin individu n’abaissera pas le salaire de tous les autres à un niveau auquel un travail utile, dans cette industrie particulière, est impossible pour la moyenne des hommes. Pour exprimer le même fait sous une autre forme, l’homme qui, volontairement, tombe à la condition de la brute n’est pas autorisé a entraîner ses compagnons de travail dans un semblable abîme de misère. Comme exemples typiques des résultats qu’une résistance physique extraordinaire ou qu’une indifférence exeptionnelle pour le bien être peuvent avoir sur les conditions du travail et de l’existence des autres ouvriers dans un régime de salaires uniquement basé sur la concurrence, on peut citer le tailleur juif de Extrême-Est ou l’indolent ii landais aux barrières des Docks.
Il est donc nécessaire que, par la combinaison des organisations coopérative et trade-unioniste, nous mettions en présence les producteurs et consommateurs. Je ne prétends pas que le cordonnier vende ses chaussures au tisserand et que celui-ci livre sa toile à la femme du fermier; ces relations personnelles ne sont plus possibles dans un régime commercial transformé par la révolution industrielle. Le troc entre individus doit faire place à des négociations, accomplies par des représentants autorisés, entre les groupes de travailleurs.
et de consommateurs. L’échange individualiste doit disparaître comme la production individualiste et faire
place au marché collectif.
Pour acquérir une conception nette du contrat collectif — du rapport social qui remplacera les relations individuelles — supposons que cette démocratie industrielle soit parvenue à son plein développement, que l’industrie soit organisée en associations de consommateurs (associations volontaires ou obligatoires. Magasins et Wholesales, Municipalités et Etat) et que tous les travailleurs soient groupés dans les Trade-Unions.
Le secrétaire de l’Union des Tisserands discuterait avec le représentant du Magasin ou de la Municipalité les questions de salaires et d’instruction technique, lo collège des chirurgiens ou des médecins déterminerait, comme il le fait actuellement, les conditions et les matières des examens pour les étudiants en médecine, et fixerait les tarifs du service médical, peut-être sous le contrôle démocratique d’un Ministre de l’Hygiène (i).
Le secrétaire de la Trade-Union et le délégué de la Communauté représenteraient assurément les intérêts rivaux de branches différentes de la collectivité; mais comme membres d’un même Etat, leurs commettants onfien définitive,des intérêts identiques. Sous un régime
(1) 11 est remarquable que la détermination par une Xrade-Union ou Association Professionnelle des prix du tra\ail ou des capacités techniques requises n’est pas critiquée par la classe capitaliste, quand il s’aqit des professions, légales ou médicales, dont elle a le monopole de fah. Au contraire elle considère, comme une grave atteinte à la liberté individuelle, l’autorité restreinte et contestée des Unions ouvrières et les efforts quelles font pour assurer un salaire normal à leurs membres.
démocratique d industrie, on sera bien forcé de reconnaître que le bien-être de chaque individu est indissolublement lié à un niveau élevé de bien-être et d’éducatton parmi tous les citoyens.
A supposer d’ailleurs que les différents groupes de citoyens s’obstinâssent à ne pas reconnaître « l’utilité plus vaste» d’un degré effectif de civilisation pour toutes les catégories de la communauté, il serait facile de découvrir un terrain pratique d’entente pour les intérêts immédiatement opposés des consommateurs et des producteurs de certaines marchandises ou de certains services. C’est ce que Fleeming Jenkin,dans son Essai sur les Trade-Unions, a exposé avec une précision admirable :
« Si le salaire du travailleur est déterminé par ses )) besoins, c’est le besoin en travailleurs de sa catégorie » qui détermine le nombre d’hommes qui seront » employés à ce salaire. Il y a là un frein aux abus. Si » les exigences des travailleurs d’une catégorie sont » trop élevées, peu d’entre eux, aucun peut être, » ne trouveront d’emploi. C’est le vendeur du travail » qui fixe le prix, mais c’est l’acheteur qui détermine » le nombre de contrats à conclure. Le capital (c’est-à- » dire la communauté) fixe le nombre d’hommes qu’il » emploiera à un certain salaire, mais c’est le travail qui » fixe les salaires que toucheront les individus. »
Au cas, par exemple, où l’ Union nationale des Bottiers et des Cordonniers voudrait élever les salaires au-dessus du niveau de civilisation utile, la Wholesale ou la Municipalité importerait des bottines et des chaussures ou manufacturerait d’autres articles pour les remplacer; si les gaziers se montraient déraisonnables, nous pourrions adopter le pétrole et l’électricité, plutôt
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que de nous soumettre à leurs conditions. Les avocats et les médecins pourraient être amenés à composition par l’institution d’une justice gratuite et des dispensaires municipaux. Si les conflits entre le producteur et le consommateur n’étaient pas compliqués d’un élément inconnu, les profits et les pertes des capitalistes et des travailleurs intellectuels, l’opinion publique serait une cour d’appel suprême et irréfragable. Non seulement, la communauté aurait tous les éléments de décision : elle aurait aussi un pouvoir absolu pour exécuter cette décision. On prétend parfois que la communauté serait un patron plus rigoureux que le capitaliste individuel, et l’on cite, à l’appui de cette affirmation, les faibles salaires des employés des Postes. A supposer que cette accusation de « sweating » gouvernemental soit fondée, c’est là une objection qui ne tient pas compte de ce que, dans l’organisation capitaliste de l’industrie actuelle, l’immense majorité de la nation n’est pas composée d’employés de la communauté et qu’une minorité puissante et importante est affranchie, grâce à la possession de revenus sans travail, de tout service, direct
ou indirect, de production.
Dans l’organisation démocratique de l’industrie, — qne, pour les besoins de notre raisonnement nous avons supposée établie — tous les hommes seraient, à un titre ou à un autre, serviteurs de la communauté. Si les dockers refusaient aux filcurs de coton de bonnes conditions de travail, ceux-ci ne manqueraient pas, lorsque la situation des dockers viendrait en discussion, de leur rendre la monnaie de leur pièce. Nous ne pouvons évidemment pas concevoir que l’ensemble de la communauté ouvrière adop-
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teiait des conditions de travail qui rendraient l’existence de tous les travailleurs également détestable ; et, si un groupe de travailleurs était l’objet d’une tyrannie particulière, il n’est même pas nécessaire d’avoir une intelligence d économiste a-pnoriste pour comprendre que les candidats à cette profession seraient fort peu nombieux ; et si les services de cette catégorie étaient utiles à la communauté, celle-ci devrait nécessairement améliorei les conditions de leur travail : nous sommes ainsi ramenés à l’explication, donnée par Fleeming Jenkin, des fondements du marché collectif.
On objecte encore qu’un tel régime d’organisation industrielle, comportant des taux-types de prix et de salaire, n’est possible que pour les travailleurs bien disciplinés et qualifiés de l’armée industrielle. En d’autres termes, l’organisation de l’industrie dans l’intérêt de la communauté ne laissera aucune place, nous dit-on, à ceux qui pour une cause ou pour une autre, ne peuvent rendie aucun service utile à la communauté. Av’^ec le sweater seront éliminées également la grande majorité de ses malheureuses victimes! Est-il nécessaire de remai quer que les incapables, les hommes et les femmes déclassés, font actuellement l’objet du régime <ie la Loi sur les Pauvres ; et que, dans n’importe quel régime industriel, ces malheureux ne pourraient faire utilement 1 objet, (à moins de les laisser mourir sur les pavés des lues) que dune réforme de la Loi sur les Pauvies 1 Sans doute, les rangs de la nouvelle armée des Pauvres seraient largement recrutés parmi les membies v'icieux et incapables des classes élevée et Msis ces individus sont déjà à la charge des tiavailleiirs par leur luxe extravagant : le changement
l’idéal et le fait
ne pouirait consister que dans le coût de leur entretien
changement qui serait peut-être considérable, mais
qui se traduirait assurément par une économie pour le public. Quant au point de savoir si l’administration et le contrôle démocratique de l’industrie, par la régularisation de la demande du travail et par 1 efiibhssement d’un étalon de vie, diminueraient le nombre effrayant des travailleurs disqualifiés et démoralisés — la catégorie que nous désignons actuellement sous le nom de pauvres — c’est là une question que nous ne pouvons discuter ici, mais qui mérite toute l’attention de ceux qui s’intéressent aux problèmes économiques et sociaux. Je ne saurais, à ce point de vue, recommander au lecteur de meilleur manuel que le Rapport de l’Enquête du Comité des Lords sur les industries du (( sweating ».
La valeur sociale d’une pareille organisation industiielle ne consisterait d’ailleurs pas uniquement, ou même principalement, dans une diffusion plus équitable des choses nécessaires et utiles à la vie. Ce ne serait là qu’un maigre résultat pour les efforts de plusieurs générations humaines; un aboutissement indigne des disciples de Robert Ovven. Les coopérateurs ont toujours été animés par la vieille doctrine de la camaraderie humaine, par 1’ « esprit nouveau » du service social, par une croyance inébranlable que le jour viendrait où tous, hommes et femmes, travailleraient non pour assurer leur subsistance personnelle ou pour réaliser des gains individuels, mais dans l’intérêt de la communauté entière. Ce service de la communauté par les citoyens — cette libre administration de tout par tous — constitue l’idéal moral du mouvement coopéra-
tif biitannique, et un idéal dont les coopérateurs n’ont assurément pas à rougir. Seule, une organisation sociale dans laquelle la communauté — et non pas le capitaliste' individuel — serait l’unique employeur, une organisation du travail dans laquelle les intérêts immédiats ou futurs des travailleurs seraient sauvegardés par des représentants, personnellement désintéressés dans la question des salaires, mais appliqués à réaliser un niveau général élevé de l’activité et du bien-être dans la classe qu ils représentent, seule cette démocratie industrielle, pleinement dévelopjrée, pourra fournir une base économique satisfaisante à la future religion de 1 humanité ! Aussi longtemps que les travailleurs sentiront qi* un travail plus intense de leur part augmente le pouvoir d’oppression d’une classe privilégiée ; aussi longtemps que le salarié s’apercevra que tout effort additionnel de son travail force un camarade plus faible que lui à accepter un salaire réduit ou le condamne à un sui ménagé intolérable, nous verrons la politique désastreuse de certaines trade-unions les plus ignorantes, (politique encore plus remarquable dans les habitudes des travailleurs inorganisés), minant la prospérité de l’industrie anglaise par un eftort collectif destiné à réduire l’intensité et l’utilité du travail, au lieu de la politique éclairée qui consiste à hausser la qualité et la quotité de l’effort humain chez le travailleur individuel
et le niveau de la vie dans toute la classe des travailleurs.
Ce n’est pas là la simple vision d’une utopie morale î Nous avons un sûr présage des temps futurs, un •( Enfant d’Espérance 1’ « Etat dans l’Etat ». L’esprit de seivice social est déjà répandu chez les fonction-
l’idéal et LE FAIT
naires du mouvement coopératif. C’est précisément ce service conscient d’une grande communauté, cette ambition à promouvoir une noble cause, qui ouvre un abîme intellectuel et moral entre deux catégories d’hommes qui ont des occupations identiques, les marchands de détail et les fonctionnaires des Magasins et des Wholesales. Tandis que les petits commerçants se révèlent, comme classe sociale, par la poursuite avide de gains misérables, par des préjugés étroits et par une politique réactionnaire, les fonctionnaires des coopératives se distinguent généralement par leurs sentiments civiques et par une vue compréhensive des questions sociales et économiques. C’est d^ns la puissance subtile de cette Foi coopérative que réside le secret du succès administratif du mouvement coopér atif britannique qui étonne les hommes vulgaires. Des fonctionnaires qui gagnent un salaire mféiieur a la valeur courante de leurs capacités techniques, des présidents et des commissaires, qui acceptent des appoiidements nominaux, veillent néanmoins a\ec intégrité et avec zèle sur les intérêts confiés à leur attention. Sans doute il y a des Judas dans le mouvement coopératif comme dans toute religion nouveHe. Le commissaire ou le fonctionnaire, qui accepte un cadeau ou qui n accomplit pas son devoir, n’est pas seulement un malhonnête homme, comme il y en a beaucoup dans le commerce privé ; il est délibérément tr aître au salut de millier s de ses compatriotes, présents et à venir.