CHAPITRE I
L’Idée Coopérative
Il y a quelque satisfaction pour un Anglais à constater que l’Idée Coopérative, cette foi qui inspira les premiers socialistes de notre pays et qui est devenue le ressort vital du mouvement coopératif, est d’origine purement britannique. La croyance à un système coopératif d’industrie germa dans l’esprit libre de Robert Owen, et sans doute dans les esprits d’autres anglais, lorsqu’ils observèrent les etfets de la stupéfiante révolution industrielle et commerciale, qui, fécondant les énergies, stimula et gouverna l’activité des classes moyennes et ouvrières à partir de 1770.
Les piemiers effets de cette convulsion sociale furent manifestes dans les quinze années du début du XIX^ siècle. Des districts entiers cessèrent alois d’être un pays de chaumières, confinant à des landes communales, ou éparses ça et là au milieu des pâturages et des champs de blé, pour devenir une région semée de cités, de villes et de faubourgs ; une classe mixte de bourgeois, de petits propriétaires et de tout petits capitalistes, se scinda en deux armées rivales — les riches et les pauvres. Les guerres napoléoniennes (autre grand évènement du début du siècle) s’étaient terminées, en i8i5, d’une façon heureuse pour nous. C’est, en effet, vers la fin de cette année que le ministère tory signa le traité de Paris, qui bannit Napoléon à Sainte-Hélène
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et établit la suprématie maritime de l’Angleterre.
La crainte de l’invasion étrangère était passée : mais la guerre civile paraissait imminente. Une populace aftamée d’ouvriers de fabrique s’ameutait dans les villes industrielles ; des sociétés secrètes, travaillées par les séditions et les coalitions, naissaient avec une rapidité étonnante parmi les artisans les mieux payés. Lès i8i / , e ministère, triomphant au dehors, déclarait virtuellement, par la suspension de Vhabeas corpus et par la proposition, au Parlement, de bills de répression violente, que l’Angleterre était en état de guerre civile. Frappés par ces évènements, il y eut dans toutes les classes de bons esprits qui détournèrent leur attention de la politique étrangère pour la porter sur la situation intérieuie du pays et sur la condition sociale de leurs concitoyens.
Les transformations qui étaient l’aboutissant de la révolution industrielle, pouvaient se considérer sous des angles variés, et se manifestaient sous des formes multiples. Chacun examinait la question à son point de vue et déclarait l’ensemble des résultats, bon ou mauvais, suivant qu’il avait observé tel ou tel fait. En somme, les observations individuelles se ramenaient à deux théories directrices, suivant que l’observateur avait à se louei ou à se plaindre des effets de la révolution industrielle : d’une part la croyance à la nécessité de la concurrence universelle, d’autre part la possibilité d’un système coopératif pour remplacer la concurrence. Ecoutons ces théoriciens rivaux, examinons leurs arguments, apprécions leurs thèses.
L’économiste notait le fait de l’accroissement général de la population et de la richesse. Le peuple anglais en 1760 comptait environ 6.000.000 d’habitants; en 1820
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il avait atteint 14.000.000 et gagnait i. 000. 000 d’habitants tous les cinq ans. Puis, jetant un regard sur les rapports de la douane, l’économiste constatait que de 1760 à 1820 le chiffre des importations s’était élevé de 10.000.000 à 3i. 000. 000 de livres sterling et celui des exportations de i5. 000. 000 à 41.000.000 de livres sterling. Au cours de deux générations, l’Angleterre avait donc doublé sa population et triplé son commerce. Ici l’homme politique intervenait: il rappelait au chercheur de rapports et de chihres que pendant les vingt-cinq années de cette période, l’Angleterre avait livré la bataille du monde et soutenu, avec son argent, la cause de l’Europe entière contre le plus grand génie militaire du siècle et contre un peuple de 36 millions d’habitants inspirés par une ferveur presque religieuse pour la conquête révolutionnaire. Et, comme preuve des prodigieuses dépenses faites pour son armement et pour celui de ses alliés, il citait les 32. 000. 000 de livres sterling qu’elle payait à ses ciéanciers — taxe gigantesque levée sur son industrie et son commerce, alors même qu’elle monopolisait les marchés du monde et se prépaiait à fonder, avec l’excédent de sa richesse et de sa population, une « Plus Grande Bretagne » au delà des mers.
Le marchand ou le manufacturier donnait une preuve plus personnelle et plus tangible de l’excellence de la révolution industrielle. Il rappelait la petite boutique, dans une rue étroite de Manchester, d’où son père expédiait des agents porter du fil irlandais et du coton brut aux chaumières des tisserands. Il revoyait, par la mémoire, les maîtres artisans arriver le matin avec des ballots d’étoffe de coton, s’arrêter en route avec son père, pour dîner ou causer au cabaret, parlant avec un
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intérêt égal des apparences de leur petite récolte de blé, de foin ou de pommes de terre, ou des chances d’une commande d’étoffe pour une maison de Londres ; tandis que lui-même passait ses après-midis avec les apprentis à faire des paquets et à marquer les marchandises pour Londres, Bristol, Norwich ou la foire de Chester. En comparant ces humbles souveniis de sa jeunesse avec sa situation actuelle, le manufacturier pensait avec orgueil à sa grande usine, qui employait cinq cents ouvriers et qui travaillait nuit et jour, à sa volonté. Le marchand montrait avec fierté son magasin rempli d’échantillons, prêt à recevoir les commandes d’agents et d’expéditeurs, de tous les points du pays, et pour toutes les parties du monde ! Sans grand effort de mémoire, l’un et l’autre comparaient leurs grands-livres bien tenus avec les livres de notes informes de leurs prédécesseurs : le manufacturier calculait qu’un fileur de son usine fabriquait deux cent fois plus qu’un fileur de campagne, en 1760; et le marchand souriait en feuilletant les reçus illettrés des garçons de magasin de jadis et en les rapprochant des piles de billets tirés sur des maisons étrangères ou coloniales, classés chaque jour par des comptables habiles ou escomptés par les caisses des banques voisines.
Et pour faii'e éclater aux yeux de tous cette production deux fois centuplée et cette conquête industrielle des pays étrangers, le manufactuiier et le commerçant habitaient maintenant de beaux palais, entourés de fermes qui leur appartenaient, et de parcs nouvellement plantés ; ils visitaient aux heures qui leur convenaient, leurs usines et leurs magasins ; ils traitaient leurs clients avec du vieux Porto du meilleur cru; ils méditaient des
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opérations de boni se et s’immisçaient dans les compagnies financières et dans les mines étrangères; et de temps à autre ils contribuaient aux dépenses électorales d’un candidat radical, pour lui obtenir les suffrages des censitaires et combattre ainsi les privilèges sociaux des magnats du comté.
A cette satisfaction peisonnelle qu’ils éprouvaient pour ce meilleur des mondes, ils ajoutaient la fière conscience de contribuer à la gloire du pays. Ils pouvaient sans mentir, s’écrier, suivant l’expression du Dictionnaire de Mac Culoch, que « l’habileté et le génie qui ont produit des résultats aussi étonnants ont été une des principales sources de notre grandeur nationale, et ont contribué dans une mesure considérable à hausser la nation britannique à la situation élevée et remarquable qu’elle occupe maintenant ». Inspirés par ces nobles sentiments, ils couvraient de signatures la Pétition des Marchands, à la Chambre des Communes, en 1820 — pétition en faveur de la liberté du commerce et de la non-intervention, et qui formulait, en une élégante proposition, le credo de la concurrence universelle : « Le » principe d’après lequel il faut acheter au meilleur » marché possible et vendre au plus cher, et qui règle » la conduite individuelle du marchand, est aussi la » meilleure politique applicable au trafic de toute la ') nation ».
L’économiste, l’homme politique, le manufacturier et le marchand avaient raison, à leur point de vue. La révolution industrielle signifiait pour l’Angleterre : existence et cioissance nationales; affranchissement de l’invasion étrangère et du contrôle de l’étranger; liberté de devenir l’atelier de l’univeis; liberté de déployer son
commerce et de répandre sa population et sa langue sur tous les continents. Mais là ne s’arrêtaient pas ses bienfaits.
Le principe essentiel de la révolution industrielle, — le credo de la concurrence universelle — la conviction inébranlable que chaque individu contribuerait plus efficacement à la prospérité commune, si on le laissait libre d’écouter son intérêt particulier, combinée avec la proposition réciproque que chacun subissait les conséquences de ses propres actions — cette idée simple et puissante donnait à une classe moyenne en croissance la volonté de briser et de renverser les restrictions
j à la liberté individuelle et les monopoles particuliers
avec lesquels un Parlement de terriens avait enchaîné
l’activité et paralysé les énergies nationales. Il est vrai que, dans la période immédiatement antérieure à l’épo-
3 que où nous nous plaçons, la classe bourgeoise n’avait
- attaqué que les restrictions qui entravaient sa propre
action. Les taxes d’excise sur les cotons manufacturés,
* les droits de douane sur la matière première, les lois
sur l’apprentissage et la fixation légale des salaires et
1 i des prix — tout cela avait été balaj'é ; mais les coalitions
de travailleurs, les émigrations d’artisans, l’exportation des machines aux endroits où des marchés nouveaux
* s’offraient au travail des artisans, restaient des délits
pénaux. Le travailleur contraint de vendre son travail sur un marché maintenu artificiellement bas, par suite des entraves apportées à sa liberté individuelle, devait acheter sa subsistance sur un marché lourdement taxé pour
;j l’entretien d’une classe parasitaire de propriétaires.
'I Mais si nous considérons l’histoire d^ années ulté-
rieures, nous constatons que les réformateurs bourgeois
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la
furent fidèles à leurs théories. Ce fut à un petit groupe d’économistes bourgeois, et non pas aux leaders ouvriers, que les travailleurs durent l’abolition des lois sur les coalitions, sur l’émigration des artisans et sur l’exportation des machines; ce fut l’intérêt de la grande industrie qui détermina la suppression des taxes oppressives sur la nourriture du peuple. Par la magie puissante de la pure logique, l’idée de la concurrence arracha, l’une après l’autre, les libertés sociales à l’étreinte d’une autorité irresponsable et déblaya la route pour l’avènement de la démocratie. Socialistes aussi bien que démocrates admettront en effet que la politique du laissez-faire était préférable sous un gouvernement qui ne représentait nullement la volonté et les aspirations du peuple.
Cependant, il y avait un revers à la médaille. L’exploitation capitaliste, aidée par la puissance des machines, introduisait de nouvelles méthodes de production et créait une classe nouvelle de producteurs. Le manufacturier-type de l’ancienne Angleterre, travaillait de ses propres mains et emplo5"ait, comme travail subordonné, sa famille et quelquefois un nombre restreint de compagnons et d’apprentis. A cette époque, l’apprenti devenait à son tour compagnon, et le compagnon maître. Il n’existait pas de division permanente et à vie entre employeurs et employés. Tout le procès de la production s’exécutait sous le toit du manufacturier; il possédait à la fois les instruments de sa production et les produits de son travail ; sa famille, ses compagnons, ses apprentis, et lui-même, jouissaient ensemble des fruits de leur labeur. Sous un pareil régime, où le manufacturier, avec un nombre limité d’ouviiers, dont la productivité était peu considérable, travaillait pour la
consommation facilement connue de ses voisins immédiats, la surproduction sur une vaste échelle était impossible.
Doué de peu de désirs et amplement pourvu de quoi y satisfaire, chacun travaillait suivant ses aptitudes et ses convenances. Le manufacturier possédait souvent ou bien louait quelques acres de terre : lorsqu’il ne trouvait pas à échanger convenablement sa marchandise au marché, sa famille et lui quittaient le fuseau et le métier et travaillaient à la ferme et au jardin, y trouvant une récolte suffisante pour vivre en bonne santé et dans un rude bien-être, jusqu’au moment où la demande de la marchandise manufactuiée permettait une vente avantageuse. Il est vrai que les manufacturiers, même encore au XVIII® siècle, formaient une classe ignorante, rebelle aux arts de la civilisation, ne s’intéressant guère à autre chose qu’à la pratique routinière de leur travail quotidien, interrompu seulement par les jeux grossiers et quelquefois barbares des fêtes nationales; leurs terres étaient mal cultivées et ne produisaient qu’une fraction de ce que leur fit rendre plus tard un système de culture capitaliste; dans l’agriculture comme dans l’industrie, leur travail n’ajoutait que peu de chose à la richesse de la nation, si on estime cette richesse en marchandises. Mais aussi, ils transmettaient à leurs descendants des corps vigoureux et des âmes honnêtes et droites; ils constituaient pour la communauté une véritable réserve d’énergie humaine.
Les conditions de la société se modifièrent peu à peu au cours du XVIII® siècle. Une longue période de paix, l’amélioration des voies de communication, l’ouverture de marchés coloniaux, l’utilisation combinée du
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fer et du charbon — ces causes et d’autres favorisèrent, l’apparition de capitalistes appliqués à augmenter leur capital par l’échange profitable du travail et des marchandises. Dans les industries textiles, le capitalisteembryonnaire avançait la matière brute aux manufacturiers, puis leur prenait leur marchandise fabriquée et la vendait, avec bénéfice, sur un marché lointain. Dans d’autres industries, il rassemblait plusieurs individus dans un atelier, leur fournissait des outils, affectait chaque ouvrier et chaque apprenti à une partie du métier, afin que le travail de chaque ouvrier atteignît le maximum de célérité et de perfection. Comme le capitaliste payait à chacun de ses hommes des salaires égaux à ceux qu’il avait auparavant gagnés comme travailleur isolé, et comme il recevait de cette coopération de travailleurs le produit intégral de leur travail, il est clair qu’il réalisait un gain net de l’excédent produit par l’emploi d’instruments perfectionnés et par l’habileté et la célérité plus grandes d’ouvriers spécialisés. De plus, ces premiers capitalistes récoltèrent tout le bénéfice de l’ouverture des marchés, obtenue par la politique commerciale de la communauté.
Ainsi, avant l’ère même du machinisme, l’organisateur capitaliste avait partiellement réalisé le divorce du producteur d’avec les instruments de production et les moyens de subsistance ; mais il avait affaire à un corps de travailleurs dont le nombre était limité par des restrictions semi-féodales : le travailleur adulte était
encore l’instrument principal de la production ; en retour de son travail, il pouvait toujours exiger du capitaliste une allocation libérale pour lui et pour sa famille.
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Avec l’introduction des machines et la substitution de la puissance mécanique à celle de l’homme, comme force motrice, la dépendance du travailleur vis-à-vis du capitaliste devint complète.
L’instrument fondamental de la production ne fut plus désormais le travailleur adulte : ce fut la machine automatique dont une « paire de mains » humaines ne fut plus qu’un accessoire nécessaire. Le manufacturier cessa d’être un travailleur manuel pour devenir le propriétaire et le directeur de l’usine, tandis que les travailleurs, comme s’ils eussent été, aux yeux du public, privés de corps et d’âme, n’étaient plus que les « mains » manœuvrant des machines qu’elles ne pouvaient pas contrôlei. La soif du gain, la passion de la riches e, excitées par l’ambition sociale et par une jouissance de luxe jusqu’alors inconnue, excitèrent les pensées et les sentiments des haute et moyenne classes de l’Angleterre. Les découvertes et les perfectionnements industriels, la puissance croissante de la classe mercantile, les nécessités politiques nationales — tout convergeait, avec une force accumulée, vers un objet unique : la production de la richesse matérielle.
Désormais le j^aiement du salaire fut le seul lien entre le capitaliste et le travailleur. Pour les employeurs qui visitaient rarement leurs usines, le travail de l’homme, de la femme, de l’enfant apparut comme une marchandise qu’il fallait acheter au plus bas prix possible et consommer, comme le coke dont ils bourraient leurs fourneaux, avec la moindre usure possible pour leurs machines. La simplicité et les petites dimensions des premières machines à tisser le coton les rendait propres à être mues par les « doigts souples et délicats ))
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des enfants; les femmes avaient assez de force pour manœuvrer les métiers. La dépréciation rapide de machines coûteuses rendait les longues journées de travail « désirables » ; de tout jeunes enfants étaient arrachés au sommeil et préposés à la surveillance de machines pendant douze à quinze heures par jour, condamnés à l’épuisement physique et à la fatigue cérébrale par la crainte toujours présente des contre-maîtres. Tout le peuple des ouvriers d’usines travaillait, mangeait et s’éveillait à l’appel despotique delà cloche delà fabrique.
D’après le credo de la concurrence universelle, c’était là (( subir les conséquences de leur tempérament et des circonstances qui leur étaient propres '). La hâtefébiile de l’industrie moderne, achetant des matières piemières à crédit et fabriquant pour un marché distant et inconnu,^ absorbait tantôt tout le travail valide (stimulant par la hausse des salaires l’accroissement de la population),^ tantôt rejetait dans la masse des chômeurs les travailleurs qu’elle avait suscités. L’un après l’autre, les règlements médiévaux qui fixaient le salaire ou qui limitaient le nombre des apprentis avaient été abolis ou devenaient inopérants. Une loi des pauvres, dégradante, fournissait au capitaliste du matériel sous la forme d’enfants pauvres, et lui reprenait du rebut humain, sous forme de tiavailleurs vieillis avant l’âge!
Rapidement et silencieusement, il se constitua dans le pays une grande armée d’êtres déchus, pères et fils remplacés par des femmes et des enfants; groupes d’artisans destitués par des « gardiens de machines »; — armée qui se recrutait, à chaque période de dépression, dans une masse de travailleurs des deux sexes et de tous les âges, démoralisés au delà de toute expression par la
privation et l’ignorance. Durant les périodes d’activité commerciale, cette marée prolétarienne fut l’instrument irrésistible avec lequel les capitalistes réduisaient les salaires des travailleurs normaux au minimum de subsistance nécessaire pour l’individu, et asservissaient tous les membres de leurs familles à sa domination. Ainsi naquit l’épouvantable loi de Malthus — la population agissant perpétuellement sur les moyens de subsistance — , fait d’une constatation toute récente, mais où les économistes « du marché » n’hésitèient pas à signaler pompeusement une ordonnance éternelle de la justice divine.
La concentration des populations autour des usines du Lancashire et du Yorkshire, comme autour des mines et des poteries des comtés du Nord ou du Centre, suggéra au capitaliste l’idée de contrôler la dépense aussi bien que le travail de ses ouvriers. Il se fit propriétaire et boutiquier, fixa le prix des denrées et le loyer des habitations, retenant à ce double titie, une part des salaires hebdomadaires du travailleur. Tels étaient les résultats de la liberté, si vantée, des conventions d’homme à homme. Au milieu d’une multitude d’êtres aux corps déprimés et aux esprits incultes — hommes, femmes, enfants — rassemblés dans un district, un historien contemporain nous dit que l’individu dont les salaires étaient les plus considérables, était une fille de seize ans, créature rabougrie, misérable, à l’aspect maladif, et qui ne paraissait apte à aucun travail. Voilà à quoi aboutissait la concurrence universelle, comme méthode destinée à assurer à la race la survivance des individus les plus aptes. « Comment les grandes entreprises dans la manufacture ruinent-ellesrindus-
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trie privée?» (i) demande un sagace économiste écossais de cette époque. 11 répond lui-même avec une concision laconique : « En s’adaptant mieux à la simplicité des esclaves ». Ce fut en observant ce massacre des innocents, cet avilissement progressif de ses compatriotes que Robert Owen devint socialiste et conçut l’idée d’un système coopératif d’industrie, destiné à remplacer la concurrence déréglée de l’industrie moderne.
Ce n’est pas ici le lieu de dire le roman admirable de la vie de Robert Owen. Il est cependant essentiel de rappeler qu’il n’était pas un simple visionnaire élaborant de belles théories dans son cabinet. C’était une « tête carrée », un parvenu — un homme dont la carrière représentait en raccourci les principaux évènements de la révolution industrielle. Après un apprentissage chez un marchand de détail, il avait, à dix-neuf ans, économisé assez d’argent pour s’établir comme petit patron dans l’industrie manchestérienne de la confection à la machine et de la filature du coton; mais il comprit vite que la « nouvelle industrie » nécessitait des capitaux importants et il troqua l’indépendance nominale de petit patron contre la gérance d’une grande fabrique ; puis il devint gérant-associé dans une autre maison et finit par avoir le contrôle absolu de la grande filature de New- Lanark. Ce fut là qu’il fit ses premiers essais d’économie politique pratique. Il éleva les salaires de ses ouvriers, réduisit les heures de travail de dix-sept à dix par jour, interdit l’emploi d’enfants âgés, de moins de dix ans. 11 institua l’éducation et les distractions gratui-
(i ) Principes d' Economie polilique, vol. I, p. 167 {Londres 1767» James Stewart).
tes; des subsistances à bon marché; des habitations saines pour les ouvriers et leurs familes. Ses collègues industriels regardèrent d’abord avec une surprise dédaigneuse les actes de ce Don Quichotte de l’industrie cotonnière; ses associés voulurent se séparer de ce philanthrope au cerveau timbré, qui cherchait à se ruiner lui-même. Owen répondit aux objections théoriques que soulevait son programme socialiste (hauts salaires, courtes journées de travail, instruction et distractions gratuites) en accusant, pour une période de quatre années, un bénéfice de i6o,ooo livres sterling réalisé tout en pa}’ant au capital un dividende de 5 o/o et en élevant de 5o o/o la valeur de l’usine. Ce fut dès lors avec l’autorité d’un roi parmi les faiseurs de dividendes que Robert Owen put adresser à ses collègues manufacturiers l’appel suivant :
\'ous pourrez juger par les détails que je vous donne, dans la suite, sur la filature de Nevv-Lanark, que dès le début j’ai considéré mon personnel ouvrier comme formant avec les machines et les autres éléments de mon exploitation, un système complexe qu’il était de mon devoir et de mon intérêt d’administrer de façon que toutes ses parties, jusque dans les moindres leviers et rouages, concourussent efficacement à rapporter le plus grand bénéfice possible aux capitalistes.
Beaucoup d’entre vous ont éprouvé, depuis longtemps déjà, au cours de leurs opérations industrielles, tout l’avantage que procure un matériel solide, bien conçu et bien exécuté.
Les faits vous ont également démontré la différence des résultats obtenus par un outillage toujours en ordre, propre, bien combiné et entretenu en bon état, et par celui qu’on laisse sale et en désordre, sans les moyens d'éviter les frottements inutiles et qui, par suite, se trouve souvent hors de service.
Dans le premier cas, 1 organisation et l'agencement sont excellents : toutes les opérations se font avec facilité, ordre et succès. Dans le deuxième, c est tout le contraire qui a lieu et ce ne sont que méprises.
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confusion et mécontentement général de tous les agents intéressés à la marche générale de l’entreprise et aussi de grandes pertes inévitables.
Or. si un souci légitime d’entretenir les machines inanimées en bon état peut produire des résultats aussi bienfaisants, que ne peut-on pas espérer d'une attention équivalente, consacrée aux machines vivantes, qui sont bien plus merveilleusement construites !
Quand vous les connaîtrez mieux, lorsque vous saurez leur cuiieu.x mécanisme, leur pouvoir d’adaptation ; quand vous aurez applique a leurs divers mouvements un ressort convenable, vous aurez conscience de leur valeur réelle, et vous consentirez à détourner plus souvent votre attention de vos machines inanimées pour la reporter sur ^os machines vivantes; vous découvrirez que celles-ci peuvent être facilement exercées et dirigées de façon à vous procurer un accroissement considérable de profits pécuniaires, en même temps que vous en retirerez une haute et forte satisfaction mora’e
Assurément, lorsqu’on eut constaté les résultats bienfaisants d un soin intelligent apporté à l'outillage mécanique, il était facile pour un esprit réfléchi de conclure que des avantages au moins équivalents naîtraient d’une attention analogue pour 1 outillage vivant. Loisqaon se fut aperçu que le mécanisme inanimé était bien amélioré par une construction solide ; — que c'était une économie essentielle de le main • tenir toujours propre et en ordre, régulièrement fourni des substances les plus aptes à prévenir des frottements inutiles et de tout ce qu il fallait pour qu'il fût constamment en bon état d entretien , il était naturel de conclure que le mécanisme vivant, plus complexe et plus délicat, serait également amélioré, si on le maintenait plein de force et d'activité, et que ce serait aussi réaliser une véritable économie qne de le conser\'er propre et en ordre, de le traiter avec bonté pour que ses mouvements cérébraux pussent s accomplir sans frottements; d essayer par tous les movens de le rendre plus parfait ; de lui fournil régulièrement des quantités suffisantes de nourriture saine et des autres choses nécessaires à la vie, afin que son corps pût être dans de bonnes conditions pour travailler et éviter d etre hors de service ou de tomber prématurément en ruine.
N’ayant pas réussi à convaincre ses collègues manufacturiers, Robert Owen s’adressa au gouvernement
pour qu’il améliorât la situation des classes ouvrières dans le pays entier. C’est à Robert Owen que nous devons l’idée d’une loi sur les conditions du travail dans les usines (facto ryact). En 1816. il soumit à la considération d’un comité des Communes un bill qui limitait la durée du travail dans toutes les usines à dix heures et demie par jour, défendait l’emploi d’enfants âgés de moins de dix ans et instituait un système de demi-temps pour ceux de dix à douze. Il est à peine besoin de dire que le comité rejeta cette proposition radicale. Mais c’est en grande partie à son éloquent plaidoyer que l’on doit la loi de 1818, qui resta assurément sans application pratique, mais qui servit de levier pour les agitations futures et fut un précédent utile pour une réglementation plus énergique. Ce fut Robert Owen qui proposa un système national d’instruction gratuite et obligatoire et 1 établissement de bibliothèques populaires \ ce fut lui, qui suggéra aux autorités provinciales l’idée d’entreprendre le logement des pauvres; lui qui recommanda l’organisation du travail par les municipalités et les comtés. Robert Owen fut vraiment le père du socialisme anglais — non pas de ce socialisme d’importation étrangère qui veut réaliser une utopie anarchique par un révolution sanglante, mais du socialisme proprement anglais, du socialisme qui se revèle par des actes et non par des mots, du socialisme qui s’est incorporé silencieusement dans les lois sur les établissements industriels, sur le truck-système, sur la responsabilité des employeurs, sur la santé publique, sur les habitations ouvrières, sur l’instruction nationale, imposant ensemble de lois bienfaisantes, obligeant les individus à servir l’Etat et les confiant à sa protection.
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Nous avons, jusqu’à présent, considéré, dans Owen l’homme d’action. Après avoir réussi, à New-Lanark, dans l’application de ses principes socialistes à une population de deux mille habitants, il avait voulu par (( cette démonstration pratique (pour employer ses » propres expressions) amener le parlement britannique )) à édicter des lois qui assureraient des bienfaits équiva- /) lents à tous les habitants — lois qui arracheraient la n majorité des Anglais à l’ignorance grossière dans » laquelle ils vivaient et aux tentations mauvaises qui )) les entouraient ». Il échoua auprès du gouvernement, comme auprès de ses collègues manufacturiers. Il ne lui restait donc qu’un seul moyen de réaliser sur une vaste échelle son idéal économique et social, c’était d’établir des communautés d’associés volontaires qui accepteraient ses idées et pratiqueraient ses doctrines. Ce fut, dans cet esprit, qu’il devint le fondateur du mouvement coopératif.
Je n’imposerai pas à mes lecteurs une description des communautés eftectivement établies par Robert Owen et ses disciples. Ces communautés, créées ou soutenues par des hommes des classes élevée ou moyenne, n’ont eu aucune influence sur la naissance de la grande organisation ouvrière qu’est le mouvement coopératif. Robert Owen fit appel à la classe ouvrière bien plus comme le prophète d’un état futur que comme un réfor" mateur pratique. Dans les journaux, dans les pamphlets et périodiques qu’il répandit partout, avec une énergie généreuse, jusque dans les maisons des ouvriers, il présenta à ses concito}''ens une théorie idéale, morale et économique, acceptée avec ferveur par les plus ardents réformateurs de l’époque. C’est, en effet, dans les idées
de Robert Owen, ainsi qu’ils l’ont leconnu eux-mèmes, que des hommes de la valeur de Lovett, Hetherington, W'atson (chefs du mouvement chaitiste), Ch. Howarth et William Copper (créateurs du mouvement coopératif moderne) puisèrent diiectement leurs inspirations.
Ainsi deux branches distinctes et importantes de la réforme sociale — d’une part la législation socialistique des cinquante dernières années, et d’autre part le mouvement coopératif — jaillirent de l’enseignemet de Robert Owen, apôtre d’un « Nouveau S3’stème de Société ». Une brève analyse des traits distinctifs de sa philosophie et une description rapide de son plan de réformes sociales sont nécessaires pour l’intelligence de l’histoire du momement coopératif.
Je ne discuterai pas la valeur scientifique des théories de Robert Owen. J’essaierai seulement d’en faire un exposé assez clair pour mettre le lecteur en mesure d’apprécier, par les chapitres suivants, si l’idée coopérative a été réalisée par le mouvement coopératif et dans quelle mesure elle l’a été.
Dans son adresse aux directeurs et manufacturiers (citée plus haut) et dans les « Essais sur la formation des caractères » dont cette adresse était la préface, Robert Owen exposait les principes de sa toi socialiste et esquissait son système coopératit. Il contestait résolument la maxime d’après laquelle il fallait « laisser chacun subir les conséquences de ses actes ». En réponse à la thèse de la concurrence universelle, considérée comme un procédé de sélection naturelle absolument nécessaire au progrès de la race, il déclarait que c’était le devoir de ceux « qui ont de l’autorité sur les aftaires humaines » (et par là il entendait les emplo^^eurs et les
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gouvernants) de former le caractère de leui s suboi donnés en les plaçant dans un milieu sain, moral et agréable. » En somme, bien qu’Owen admît l’action des influences héréditaires, la base de sa philosophie était la conviction bien arrêtée que le facteui piincipal de la formation du caractère était le milieu ph\'sique et intellectuel où l’homme se trouvait à partii de sa naissance. De là, sa foi illimitée dans 1 influence de 1 éducation. Il alla même jusqu’à affirmer « qu’on peut donner à la mentalité collective d’une société, une direction générale, bonne ou mauvaise, pai 1 application de certains moyens déterminés qui sont dans une grande mesure à la disposition et sous le contrôle de ceux qui
ont autorité sur les hommes » (i).
On comprendra mieux la différence radicale qui sépare le credo de la « concurrence universelle » et « l’idée coopérative », si l’on ramène ces deux théories rivales à leurs équivalents biologiques. L’économiste de la « place du marché .», dans sa thèse de la concurrence universelle, s’attachait à la loi biologique de la survivance des êtres les mieux conformés pour la lutte pour l’existence. Cette lutte pour 1 existence, déclaiait-il implicitement, est le seul facteur du progiès économique. Le réformateur socialiste, de son côté, exprimait, en termes familiers, un fait biologique également \ iai et important : la modification de la structuie des eties
(t) (^ette philosophie d’Owen se rapproche beaucoup de celle d’Helvetius, dont les ouvrages sur 1' «Esprit» eurent une giande influence sur la pensée des premiers socialistes français. Toutes deux procèdent d’ailleuis d’une source commune : la philosophie de Locke. {Note du traducteur.)
2b LA COOPERATIOX EN GRANDE BRETAGNE
produite par la modification des fonctions, en un mot, la loi de V adaptation fonctionnelle. Ainsi Owen prétendait que toute la population usinière était dégradée par un mode de vie qui arrêtait son développement physique et intellectuel. Par suite d’une inaction habituelle des plus nobles facultés de la nature humaine, d’une nourriture constamment insuffisante, d’habitations malsaines, cette masse d’hommes, de femmes et d’enfants se transformait artificiellement en une foule d’esprits abêtis et de corps affaiblis. Owen en déduisait le corollaire suivant : il affirmait que si l’on transplantait les enfants de ces ouvriers dans un milieu sain et si l’on exerçait leurs facultés physiques et mentales, cette modification de leur activité journalière amènerait une transformation de leurs caractères. Ainsi Robert Owen invoquait le principe biologique de l’adaptation fonctionnelle et l’appliquait au caractère collectif de la race. Il soutint cette théorie d’une façon exagérée et brutale, et négligea l’importance des autres facteurs : cette vue unilatérale du développement humain fit tort à sa réputation de penseur et de savant parmi les gens éclairés. Mais les travailleurs jugèrent de la valeur de sa théorie par ses applications pratiques. L’hypothèse d’Owen aboutissait à un effort de législation et d’organisation pour relever la situation de la classe ouvrière, tandis que la doctrine de la concurrence sans frein exigeait une rigide politique de laissez-faire et un assentiment délibéré à la dégradation physique et mentale produite artificiellement par les conditions du travail dans la nouvelle industrie.il n’est donc pas sur])renant que la classe ouvrière ait accueilli Robert Owen comme un apôtre.
C’est à dessein que j’ai insisté sur le premier principe
de la philosophie sociale de Robert Owen, car il sert de base à son plan pratique de régénération sociale aussi bien qu’àsa position théorique. 11 niait catégoriquement que la politique et l’énergie de la nation dussent n’avoir d’autre but que l’acquisition de territoires à l’extérieur et l’accumulation'de richesses à l’intérieur du pa}"s. Il affirmait, comme seul fondement digne d une véritable science politique, que la société n’a d’autre objet légitime que l’amélioration des qualités physiques, morales et intellectuelles de l’homme. La lichesse de la nation n’était plus désormais le but de l’actiVité économique et politique : elle n’était qu’un moyen pour atteindre un Lut nni était de former de nobles caractères chez les
Quoiqu’il ramenât ainsi l’Economie politique à n’être phis qu’un chapitre de la Science sociale, Robert Owen élabora une théorie économique définie, sur laquelle il édifia son « Nouveau Système de Société ». Voici en quelques mots les grandes lignes de cette théorie : Foute
richesse est le résultat de l’effort humain ; le seul objet de la richesse est la satisfaction des désirs humains; les désirs humains devraient être contentés, de façon à améliorer la qualité et à augmenter l’intensité de l’effort humain. De ces propositions, il déduisit une théorie de Véchange équitable, et une théorie informe de la consommation. C’est précisément cette théorie que les coopé-
3o LA COOPÉRATION EN GRANDE BRETAGNE
La clé de voûte du système coopératif d’industrie de Robert Owen était l’élimination du profit et la suppression des faiseurs de dividendes. Il considérait le profit réalisé sur le coût de production comme l’origine de tout le mal social, comme la cause déterminante de la misère des pauvres et de l’avarice des riches, comme le ferment toujours agissant de la guerre industrielle entre individus, classes et nations, f.es modes de partage des bénéfices qui ont trouvé bon accueil chez les coopérateurs de l’époque postérieure, auraient été dénoncés par lui comme une tentative destinée à répandre la fièvre de la recherche des profits parmi les classes laborieuses. Le profit sur le coût de production, s’écriet-il, ne peut être obtenu que si la demande est égale ou supérieure à l’offre, alors que l’intérêt de la société exige que l’offre excède toujours la demande (i). Il citait comme illustration du système de la concurrence entre les intérêts individuels et antagonistes, système basé sur le profit et mis en œuvre par les « chercheurs de profits », la situation de l’Angletene en 1817 : ce fait lamentable que la cessation d’une guerre exterminatrice avait rendu sans valeur les usines et les machines et réduit les travailleurs à parcourir en bandes affamées le pays. Il prétendait que dans un système fondé vraiment sur l’intéiêt général, la surproduction ne pourrait pas exister ; car lorsque les besoins de tous les citoyens seraient satisfaits, l’excédent d’énergies et de richesses communes serait consacré à perfectionner 1 éducation des enfants, à développer les facultés intellectuelles et artistiques du peuple, à améliorer la tech-
(1) Explication des causes de la Détresse. 1823.
l’idée COOPÉRAIIVE
nique des manufactures, et à étendre le champ du cornmerce.
Conformément à ces principes, Owen diessa un plan d’échange équitable des marchandises, au coût de production. (( Le profit sur le prix, dit-il, est obtenu parla vente d’une marchandise à un prix supérieur au coût de production ou par l’achat d’une autre marchandise à un prix inférieur : appropriation frauduleuse aux dépens du consommateur, d’un coté; soustraction frauduleuse des gains légitimes du producteur d autie part. Le lecteur a déjà compris que la base économique du « Nouveau Système de Société » de Robert Owen était une analyse ou plutôt une détermination particulièie
du coût de production.
Le coût de production représentait dans lespiit de Robert Owen la rémunération du capital (effort humain passé) et celle du travail (effort humain vivant). Il calculait, d’apiès les mêmes principes, le salaire du capital et celui du travail. Quand il s’agissait d’un capital immobilisé sous la forme d’instruments de production, la rémunération consistait dans ce qui était nécessaire pour entretenir les batiments et les machines en bon état, pour les assurer contre les risques professionnels et contre les dépréciations de valeur, et pour permettre de les adapter progressivement aux perfectionnements mécaniques de façon à retirer tout le bénéfice possible du génie inventif de la communauté. S’il s’agissait de capitaux mobiliers, marchandises fabriquées ou matières premières, ils se transformaient par la consommation en énergie vivante — simple transformation de matière en force. Quant au tr.oail, et pai là Owen comprenait toutes les foi mes de l’activité humaine, il
fallait le rémunérer suivant ses besoins, c’est-à-dire lui accorder tout ce qui était nécessaire pour le maintenir en pleine force, et pour assurer ]U'ogressivement, par l’éducation entendue dans le sens le plus large, l’amélioration physique, intellectuelle et morale de la race; cette rémunération comportait également la protection du travailleur contre les risques des maladies et des accidents, ainsi que contre les infirmités de la vieillesse, foute autre façon *de rémunérer les travailleurs devait, suivant Owen, aboutir soit au cercle vicieux de la capitalisation individuelle ou de la dépense inutile, soit à un gaspillage des facteurs de la production, plus funeste que ne l’aurait été la résolution \ olontairement prise de ne pas entretenir les usines et les machines.
Dans cette théorie des salaires, on peut distinguer une théorie, encore informe, de la consommation. Le taux des salaires se trouvait fixé non par la concurrence entre les individus pour se faire embaucher, mais par le montant de la dépense individuelle nécessaire pour vivre vraiment en citoyen. Or, il importe de remarquer que, dans un pareil régime, la privation personnelle à laquelle les économistes attribuent généralement la naissance du capital, constituerait, si elle était une véritable privation, une immoralité sociale, puisqu’elle restreindrait les facultés du travailleur, du citoyen et du père; en elïet, il n’existe dans ce système de distribution, si magnifiquement organisé, aucune possibilité pour l’individu de se faire un revenu particulier par cette forme fréquente de la privation — qui est la préférence de l’individu pour la faculté que donne la richesse capitalisée de faire, dans l’avenir, des dépenses inutiles ou malfaisantes. La « récompense de la priva-
L IDEE COOPERATIVE
tion )) devient donc, dans le système de Robert Owen, une expression vide de sens, avec cette conséquence pratique qu’un tel système ne comporte pas le service d’un intérêt au capital, bien que ce service fut nécessaire dans les communautés que l’on établit alors.
Mais avant qu’Ovven pût espérer convertir l’esprit lent et apathique de ses compatriotes, à l’idée de quitter le séjour de servitude où les hommes étaient cruellement divisés en une classe de capitalistes et de rentiers d’une part et en une masse de salariés d’autre part, pour le suivre dans la terre promise de la propriété commune et de la jouissance associée, il devait surmonter deux obstacles qui paraissaient infranchissables. Pour amener le peuple à son « Nouveau Système de Société )) il avait deux problèmes à résoudre : d’abord il devait imaginer un moyen d’adapter la production des marchandises à la demande, sans recourir aux procédés du commerce fondé sur la concurrence — à la perspicacité intéressée des commerçants rivaux, cherchant des échanges avantageux ; ensuite il devait réaliser une accumulation rapide de capital, afin de fournir à une population, en nombre croissant, les instruments de production nécessaires; et, cette création d’un excédent de richesse, Robert Owen devait la réaliser sans le stimulant aux efforts individuels, sans les motifs de privations personnelles que fournissent la soif du gain ou le désir de la dignité artificielle de la propriété privée.
L’adaptation de la production à la demande des marchandises (adaptation que les économistes considèrent comme la fonction particulière de l’instinct humain de la recherche des profits) devait être, dans l’opinion de Robert Owen, matériellement facilitée par l’abandon
forcé du luxe et de la mode, et par la substitution, à l’anarchie actuelle des dépense'^, d’une consommation établie sur la constatation scientifique des besoins des différentes classes de travailleurs. Il faut se souvenir, en effet, que Robert Owen avait une loi inébranlable dans l’avènement d’une science sociale, — science qui prévoierait les fonctions et les besoins de la société et qui pourvoierait au développement et à la satisfaction des individus, de la même façon que la chimie et la physique ont découvert les lois de la matière et du mouvement et sont parvenues à les analyser, à les reconstituer, à les isoler, et à les combiner suivant la volonté de l’homme. Frappé, comme manufacturier, de la facilité avec laquelle les ouvriers, spécialisés, avaient été combinés suivant des proportions définies dans le régime des fabriques, il s’imaginait qu’il serait possible de contrôler avec une certitude égale les désirs des hommes ou de les canaliser en vue de la prospérité sociale.
Quant au stimulant apporté à la création de la richesse par l’instinct de la recherche du profit, Robert Owen estimait qu’il serait amplement compensé par l’enthousiasme coopératif et par l’habileté plus grande de 1 ensemble des travailleurs — y compris les gérants, les inventeurs, les contre maîtres, les voyageurs et les autres employés, dont aucun sous le régime actuel, ne participe aux profits de Ventrepreneur capitaliste. Lorsqu’il niait que l’avidité et le désir des satisfactions personnelles fussent les seuls moteurs de la production, Robert Owen devançait simplement les conclusions de la science économique moderne. Marshall, dans son grand ouvrage d’Economie politique, nous enseigne que :
L IDEE COOPERATIVE 5D
« l’accumulation du capital est gouvernée par une grande )) variété de causes : la coutume, la maîtrise de soi- » même, la prévoyance, le désir d’assurer son avenir, et » surtout la puissance de l’affection familiale ». Owen étendait la sphère de cette affection hors du cercle étroit de la famille, jusqu’au monde plus vaste de la communauté; il cro3^ait que la coutume, la maîtrise de soi-même, l’intelligence et les sentiments seraient façonnés et soulevés par un irrésistible amour de l’humanité, et qu’ainsi se produirait une grande force créatrice de richesse. En opposition à la formule de la concurrence : « chacun pour soi, et que le diable emporte celui qui reste en arrière », il déclarait « que le bonheur personnel, bien compris, ne peut être atteint que par des services directement et consciencieusement rendus à la communauté » . Ainsi le chercheur de profits se trouvait remplacé par un fonctionnaire idéal.
Le lecteur aura déjà remarqué que Robert Owen niait la nécessité, et même l’utilité, de la propriété privée. Dans les communautés qu’il se proposait d’établir, tout devait être possédé en commun. Il prétendait que, par la révolution industrielle, la propriété privée était devenue le privilège, de même que les profits étaient devenus le monopole d’une classe restreinte. Dans son pamphlet sur les Causes de la détresse actuelle, il saisit bien la portée du fait capital de la nouvelle industrie : — la destruction de la production individualiste, c’està-dire du système caractérisé par les pa^^sans propriétaires et par des artisans qui ne payaient ni loyer ni intérêt et possédaient à la fois l’instrument de leur production et le produit de leur travail ; et la substitution à ce s^'stème d’une production sociale, c’est-à-dire d’une
combinaison de travailleurs dont chacun, homme, femme ou enfant, travaille (au point de vue de l’économie politique) avec les autres et pour les autres. Owen comprit que le producteur industriel, en relations directes avec les consommateurs de ses produits, était remplacé, dans l’industrie moderne, par une hiérarchie de travailleurs déployant à divers degrés, leur intelligence et leur habileté, depuis les dessinateurs et les gérants jusqu’aux ouvriers manuels et aux gamins d’usine — tous d’ailleurs subordonnés au mécanisme immense de l’usine dans lequel sont également incorporés le génie inventif et le labeur d’autres catégories de travailleurs. Sous le régime usinier, nul travailleur ne peut désigner un mètre d’étoffe de coton ou de laine et dire : « Voici le résultat de mon travail personnel ; j’ai le droit de le garder pour ma consommation ». En outre, avec le développement du trafic international, aucun travailleur ne livre le produit de son travail au consommateur définitif. L’individualisme de la production était donc une chose du passé, mais l’industrie était encore dominée par l’individualisme dans l’appropriation de marchandises qu’avait produites un travail social, — par l’absorption, au profit du capitaliste, des résultats nets de la coopération industrielle, après l’allocation d’un salaire misérable et intermittent au travailleur manuel, d’un salaire décent au travailleur intellectuel, et parfois d’une récompense à l’inventeur — de même que par l’individualisme des échanges, c’est-àdire par l’achat des marchandises au prix le plus bas et par leur vente au taux le plus élevé possible.
Ow^en se proposa, dans ses communautés coopératives, de compléter l’œuvre inachevée de la révolution
l’idée coopérative
industrielle en introduisant le système coopératif (qui existait déjà dans la production) dans la possession de la terre et du capital fixe et dans l’échange des marchandises. En d’autres termes, il essaya de subtituer à la propriété privée une possession commune des terres et une capitalisation commune des richesses; et au régime de la concurrence, un échange équitable des denrées, entre divers groupes de travailleurs unis, calculé suivant leur valeur sociale (c’est-à-dire suivant leur coût de production, dans le sens particulier qu’il
attachait à cette expression). Par cette nouvelle organisation de la production et de la distribution, il s’imaginait qu’il mettrait fin aux désastres chroniques, causés par les alternatives de gonflements et de dépressions industrielles, et à ce paradoxe du XIX^ siècle: l’accroissement de la production des denrées, suivi immédiatement de la famine des producteurs !
On peut contester sérieusement que Robert Owen fournît un stimulant adéquat à l’accumulation des richesses ou des moteurs suffisants à la satisfaction mutuelle des besoins humains. Mais, à ses yeux, la création d’une quantité plus ou moins forte de richesse matérielle était peu de chose auprès de la déchéance absolue des caractères qui résultait nécessairement d’un régime basé sur la poursuite immorale du gain individuel. A la vérité, l’idée sur laquelle reposait le système coopératif d’Owen était la conviction profondément enracinée qu’un régime social ouvertement fondé sur la « bienfaisante guerre privée » (pour employer les expressions de Sir Henry Maine) « dans laquelle chacun s’efforce de grimper sur les épaules des autres et d’y rester », cette bonne vieille mode de mettre aux
prises les intérêts individuels, ne méritait pas le nom de système, mais n’était qu’une résurrection insensée de l’anarchie primitive au milieu du monde de l’industrie moderne. Robert Owen prêchait la vieille doctrine de la fraternité humaine — l’espérance, la foi, le fait vivant de la communauté humaine — foi et espérance qui vibrent dans les paroles d’un de ses disciples : « Eh » quoi ! mes frères, qui de vous voudrait anéantir son j
» Eglise et s’en aller errant et solitaire comme Caïn '
/) qui tua son frère? Ah, mes frères, quelle triste fortune » que d’être chassés de l’Eglise, de n’avoir personne ,
» pour vous aimer et pour parler avec vous, personne ’
)) pour être en communauté avec vous! Oui, 'mes frères, |
» l’amitié est le ciel et le manque d’amitié est l’enfer ;
» l’amitié est la vie et le manque d’amitié est la mort;
>) et les actes que vous accomplissez sur la terre, c’est ’
)) par amitié que vous devez les faire; et la vie qui est j
:) dans l’amitié durera toujours, et chacun de vous y )) participera, tandis que la vie de beaucoup d’autres a s’évanouira de la terre comme un fantôme » (i).
Tel était l’idéal coopératif de Robert Owen, idéal que nous trouvons plus ou moins mutilé dans les revues et périodiques des coopérateurs contemporains ou de <
l’époque immédiatement postérieure, et qui persiste J
encore dans les pages des Coopérative News. Cet idéal |
nécessitait, pour sa réalisation, une science qui n’était pas née, une mentalité qui n’avait pas été formée, des conditions économiques et légales qui n’existaient nulle part dans les sociétés purement aristocratiques de j
l’Europe. D’ailleurs, à moins d’être soumise à une
l’idée coopérative 3g
tyrannie de fer, une pareille communauté aurait exigé le développement d’un système administratif sur la nature duquel Owen n’avait aucune idée, mais qui pouvait seulement naître dans une démocratie pure et éclairée.
En face de ces obstacles insurmontables, les principes de la coopération étaient non seulement incapables d’une réalisation intégrale mais ils n’étaient même pas destinés à trouver, pendant la vie d’Owen, une expérimentation concluante. Dans quelle partie de l’univers Robert Owen aurait-il rencontré un groupe d’associés dont l’intelligence fût ouverte à sa théorie de la consom^mation, ou qui eussent les qualités, innées ou acquises, nécessaires pour vaincre les difficultés delà vie associée *et du « self-government » (gouvernement autonome)? Naturellement les communautés établies par lui ou par ses successeurs furent des refuges de chômeurs — de travailleurs déjà dégradés par la famine et la paresse, ou d’esprits inquiets et mécontents, incapables de se plier aux devoirs civiques les plus élémentaires. A supposer d’ailleurs qu’un certain nombre d’hommes et de femmes, inspirés par un zèle divin pour le service social, eussent voulu former une association coopérative, où trouver une terre libre et sans maître, et le charbon, le fer et le bois nécessaires pour accumuler le capital indispensable à la grande industrie? y\.u début même de leur existence, ces communautés avaient, sous le régime actuel, à payer un loyer et un intérêt — rentes qui pouvaient s’élever indéfiniment par la plus value de la terre et des constructions. L’histoire nous rapporte que la seule des communautés coopératives qui ait réussi — Rahalineen Irlande — fut anéantie et dispersée
par la banqueroute d’un landlord absentéiste et que les |
améliorations faites par la communauté furent confis- i
quées par les créanciers.
Et, en admettant même la capacité d’une communauté déterminée à payer le propriétaire et le capitaliste, qui pourrait empêcher les communistes ou leurs enfants, au milieu d’une civilisation basée sur la concurrence, de revenir au type inférieur du capitaliste ou du landlord, vivant sur le travail de salariés nouveaux que l’on refuse d’associer à la propriété et aux revenus ? Telle fut la destinée des municipalités et des guildes médiévales, telle était la destinée, latente, de beaucoup des futures sociétés coopératives, du type isolé et individualiste, en Angleterre comme en France. Les communautés créées artificiellement et retranchées de la vie nationale étaient condamnées à l’insuccès.
Owen échoua dans la coopération volontaire, comme il avait , échoué dans le socialisme d’Etat, et pour les mêmes causes. Flatté par les attentions bienveillantes des ministres, des nobles et des rois, il s’imagina naïvement qu’une réformation sociale soudaine pouvait être l’œuvre des souverains étrangers et des aristocrates anglais. Il refusa d’appuyer le mouvement pour la réforme électorale; il s’adressa avec confiance à un gouvernement de propriétaires fonciers et de capitalistes pour établir une législation du travail ; il crut que des landlords et des capitalistes seraient les fondateurs de communautés coopératives prospères. Il n’avait pas saisi le sens de la démocratie, cette forme d’association où l’ensemble du peuple acquiert une vie collective — la volonté interne de transformer les institutions précédant l’acte externe de la réforme. Owen « échoua parce
L IDEE COOPERATIVE
qu’il ne fut pas suffisamment poète pour comprendre que la vie se développe d’elle même». Il vit le but, mais se trompa sur les moyens. Il ignora le « Temps .» et méconnut la « Démocratie », — c’est-à-dire la condition essentielle et l’instrument indispensable pour une organisation coopérative, progressive et durable, de la société.