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CHAPITRE II

L’Esprit d’Association

Il fut heureux pour les destinées ultérieures du mouvement cooperatif Que la giande majoiité des travailleurs intelligents, énergiquement disposés à fuir la (( demeure de servitude » pour gagner les terres libres et sauvages de la démocratie politique, ne se soient guère embarrassés des visions bienheureuses de la terre promise à leurs descendants. Pour un peuple opprimé par les impôts, léduit à l’impuissance par les lois lépressives des coalitions et de l’émigration, rivé au sol parla loi du domicile forcé, une théoiie scientifique de la consommation, une distribution équitable des i ichesses, une appropriation commune de la terre et du capital, étaient des objets quelque peu lointains et inaccessibles. Le bon sens du peuple anglais éclate tout entier dans les paroles familières mais expiessives d’un tisseur de Wigan, qui assistait à une réunion tenue par des bourgeois de ce bourg pourri, dans le hall communal et sous la présidence du maître de la localité, pour décider si l’on ferait des distributions de soupe aux affamés : « Nous n’avons pas besoin de votre soupe,

dit-il ; donnez-nous nos droits et nous mangerons du

roastbeef. ».

Les réformistes, conduits par Cartwright, Cobbet, Place et Burdett, furent, comme Owen, déterminés à une action vigoureuse par le spectacle des souffrances

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et de la déchéance épouvantables d’un peuple entier.

« L’Angleterre possède maintenant », écrit Cobbet en 1820, « la population la plus misérable qui ait jamais foulé le sol terrestre. Elle est le théâtre des plus grandes souffrances humaines, de la plus grande quantité de peines physiques et intellectuelles qu’il y ait jamais eu sur la terre ». Mais, avec leur sens pratique d’anglais, Cobbet et ses compagnons fermèrent délibérément les }’eux aux causes économiques de la détresse du peuple — causes sur lesquelles les travailleurs, étant donné leur degré de servitude politique et sociale, n’avaient aucune action — et ils concentrèrent toute leur énergie sur la réforme parlementaire. « Ainsi, mes amis, ce n’est pas à la tyrannie des employeurs, ce n’est pas aux perfectionnements des machines, ce n’est pas aux extorsions des boulangers, des bouchers, des merciers, des fermiers, des marchands de grains, des vendeurs de beurre ou de fromage — ce n’est pas à des faits de ce genre que vous devez attribuer vos immenses et cruelles souffrances ». Pour William Cobbet, les beaux plans d’élimination des profits et d’absorption de la rente et de l’intérêt par la communauté semblaient une philanthropie futile et fantaisiste en présence du grand prolétariat qui avait perdu le droit (théoriquement inaliénable pour tout anglais) de voter les taxes; à qui on refusait la liberté de réunion et de paiole, dont les coalitions en vue de hausser les salaires étaient punies comme un crime, et pour lequel l’association industrielle ou commerciale était impraticable! Les lois relatives au travail dans les usines, à la santé publique, aux falsifications — et, si cela était nécessaire, un nouveau système de société — « toutes ces inno-

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vations et d’autres excellentes encore » s’écriait le tribun populaire « ne peuvent être accomplies que par un » Parlement réformé. Nous devons d’abord obtenir » cette réforme parlementaire ou nous n’obtiendrons » rien de bon ; et ceux-là mêmes qui veulent retenir » votre attention par l’exposé détaillé de ce qu’un par- » lement réformé devrait faire ou d’un changement de » gouvernement, ne peuvent avoir d’autre but que de )) faire échouer la Réforme ! »

Bamford nous dit qu’à la fin de i8i6 les écrits de William Cobbet eurent tout à coup une grande autorité et qu ils furent lus dans presque toutes les chaumières des districts manufacturiers. Il adjurait le peuple de se coaliser, de se lever en masse, de se sentir les coudes, et, par ses appels émouvants pour la liberté politique, il souleva réellement, dans toutes les catégories des travailleurs, l’esprit d’association — la seule force vivante de toutes les organisations sociales.

Les conséquences plus lointaines des appels de William Cobbet à l’instinct politique du peuple Anglais, étaient d’ailleurs clairement visibles dans ses œuvres mêmes de propagande. « C’est la part » enlevée à ceux qui travaillent pour la donner à )) ceux qui ne travaillent pas, qui a produit la misère » actuelle », disait William Cobbet aux Luddites.

« Quoiqu’en pensent, ou affectent d’en penser, » certains hommes aveuglés par l’orgueil de leur rang,

» de leur richesse ou de leurs titres universitaires, la » force réelle et les ressources entières du pays sont » toujours sorties et sortiront toujours du travail du » peuple, » répète Cobbet à ses amis et à ses compatriotes — paroles qui auraient pu aussi bien se trouver

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dans la bouche d’un Owen ou d’un Karl Marx. « Vous I) payez des taxes sur les chaussures, sur le savon, la » chandelle, le sel, le sucre, le café, le malt, la bière, » les briques, les tuiles, le tabac, les médicaments, les » liqueurs et sur tout ce dont vous faites quelqu 'usage », et toutes ces taxes servent à entretenir une classe privilégiée et parasite, ajoute le politicien pratique, appliquant toutes les forces de son esprit à persuader au peuple de faire le piemier pas.

« Vous travaillez pour la chose publique ; pourquoi » ne pas contrôler les forces de la République, » chuchote l’idéal démocratique. « Ainsi, » continue Cobbet, « nous ne demandons rien de nouveau. Il » n’y a pas un principe, un précédent, une règle favo- » rable à la liberté (sauf pour des questions de détail) » qu’on ne puisse trouver dans les lois de l’Angleterre » ou dans l’histoire de nos ancêtres. Nous avons de n grandes lois et de grands principes constitutionnels » auxquels nous sommes irréductiblement attachés. » Nous aurions besoin de changements profonds, mais » nous ne demandons rien de nouveau, sauf des » changements et des modifications de détail comman- » dés par le temps et les circonstances : mais les grands » principes peuvent et doivent rester debout ; sinon la

» confusion s’en suivrait. »

A la différence d’Owen et des autres utopistes, Cobbet discerna l’esprit de la démocratie anglaise et reconnut l’Evolution comme un élément essentiel de la réforme sociale. L’organisation coopérative de 1 industrie devait être enlevée du piédestal qu’elle occupait dans les esprits des philosophes, dans les bibliothèques des rois, dans les cabinets des ministres et sur la table

des grandes dames ; ce système rationne] et parfait de la société devait être transformé en une question de pure application; il devait être lentement et inconsciemment mis en œuvre parmi la banalité laborieuse de la vie commune, dans les rues noires et les cités populeuses, par des hommes de bon sens moyen, sous les regards marmoréens du grand fétiche anglais : la loi et

les principes immortels, infaillibles, immuables de la

constitution britannique.

Il convient de remarquer que le triomphe de l’idée démocratique — le dogme suivant lequel personne ne peut être taxé sans le consentement de son représentant — implique logiquement l’acceptation des principes essentiels du self-government représentatif dans toutes ses formes, et la présence des qualités nécessaires à assurer le succès de ce mode de gouvernement. C’est ainsi que la communauté doit consentir à observer loyalement les décisions de la majorité : sans cette subordination volontaire et initiale il n’}' a pas de société démocratique possible; la communauté doit être sagace dans le choix de ses représentants; l’ensemble des membres, tout en exerçant un contrôle vigilant et de tous les instants sur l’administration des affaires communes, doit faire preuve de confiance et de générosité envers les fonctionnaires. Il faut à la communauté des hommes aptes par leur énergie, leur enthousiasme et leur intégrité, à remplir les services publics. Sans ces qualités de self-government, l’appel du réformiste à l’idée démocratique, la création ovvénite de l’idéal coopératif, seraient restés impuissants et stériles.

Il est intéressant de remarquer que pendant le

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XVI Iff siècle, lorsque l’esprit d’association paraissait étoufté sous l’apathie sociale et l’isolement économique des petits propriétaires et des artisans domestiques (protégés dans leur existence et dans leur propriété par un fort gouvernement central), le génie des Anglais pour la self-government se manifesta dans les sectes reliirieuses dissidentes. Pendant tout le XVIIP siècle, des groupes confessionnels, fédérés en Indépendants, Congrégationalistes et Baptistes, élevèrent des chapelles et des écoles dans les districts manufacturiers alors habités par une population clairsemée ou dans les centres commerciaux, épars çà et là dans les comtés du Nord et de l’intérieur. Ces sociétés indépendantes, se gouvernant elles-mêmes, piésentaient tous les caractères de la démocratie la plus pure. Chaque membre, homme ou femme, avait un suffrage égal pour l'élection des aînés ou diacres — (comité d’administration) — auxquels étaient confiés la bourse commune, et souvent même pour le choix du ministre. Tout membre de la congrégation contrôlait l’administration des aînés et critiquait la doctrine du ministre ; et d’autre part la congrégation entière veillait au salut éternel, à la conduite morale et à l’assistance physique des membres jeunes ou faibles. On ne saurait exagérer la dette conti actée par la démocratie anglaise envers les protestants dissidents pour le magnifique exemple qu’ils ont donné dans la voie du self-government. Fait significatif, le Lancashire, qui est le berceau du mouvement coopératif, la forteresse des trade unions et des sociétés mutuelles et le comté le plus avancé dans les entreprises municipales, avait acquis, au XVI IF siècle, la réputation peu enviable d’être la terre des chapelles,

des prédicateurs d’écoles du dimanche, et des ministres hétérodoxes — exagération de l’anarchie religieuse que l’autorité ecclésiastique attribuait à la perversion innée de la population du Lancashire « qui aimait à faire ses affaires à sa façon. »

Mais, si l’isolement social et la situation économique de la famille qui se suffisait à elle-même, rendirent le XVII le siècle stérile en efforts d’associations, sauf parmi les congrégations dissidentes, la révolution industrielle en bala}^ant les industries traditionnelles du royaume, renversa toute les barrières et livra passage à l’organisation démocratique du travail. Les agglomérations produites par le système usinier, la soumission de toute l’armée des travailleurs sous un code et une discipline uniques, la marque d’infamie, attachée à la classe salariée, considérée comme une « lie », une « écume », une « tourbe », une « multitude bestiale » ; l’émancipation légale des employeurs et leur prétention d’échapper à toute responsabilité morale, relativement à la condition de leur personnel ouvrier; les lois odieuses qui refusaient la liberté des coalitions, de l’émigration et du placement des travailleurs ; — toutes ces circonstances fournirent l’occasion et le stimulant nécessaires à la formation et au développement des associations politiques, trade-unionistes et coopératives.

Dans ces périodes troublées et agitées, caractérisées par les procès de haute trahison, les bills de sédition, la suspension de l’Habeas Corpus, les délibérations des comités secrets des deux Chambres sur la situation du pays; alors qu’Owen exposait son nouveau système de société à des auditoires aristocratiques et que Cobbet expliquait aux compagnons et aux travailleurs

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de l’Angleterre, du Pays de Galles, de l’Ecosse et de l’Irlande la cause de leurs misères actuelles ; dans ces jours sombres où tout concourait, suivant l’expression de lord Brougham, à la séparation complète des hautes et basses classes, et conduisait inévitablement à l’anarchie et au despotisme, un nouveau souffle de solidarité surgit sur toute l’étendue et dans la profondeur du pays, soulevant la masse du peuple, et produisant une fermentation intellectuelle et morale qui se manifestait sous des formes nombreuses et variées. Ici, l’esprit d’association prenait la forme de Clubs Hampden, de sociétés Spencéennes,de trade-unions militantes, s’abritant contre les dangers et illustrant leurs procédures par des serments et des symboles dignes des répressions et des superstitions du moyen-âge; là, ce même esprit revêtait l’aspect respectable d’écoles du dimanche, de clubs d’amélioration morale, et de sociétés mutuelles; ailleurs, il adoptait le type paisible et laborieux des premières sociétés de meunerie et de boulangerie, des sociétés de la Rédemption générale et des UnionShops.

Pour nous qui étudions le mouvement coopératif, c’est cette dernière manifestation de l’esprit d’association — alors la moins importante de toutes — qui nous intéresse directement. Mais nous ne saisirions pas la portée nationale du mouvement coopératif, la signification spirituelle des futures épiceries coopératives, si nous ne nous rendions pas compte que toute ces variétés d’associations démocratiques obéissaient pourtant à une même direction et à une même impulsion — direction et impulsion qui furent aussi (si •extraordinaire que cela puisse paraître) la cause de la formation des communes médiévales : le désir qu’avait

une majorité de réglementer et de limiter l’exploitation de leur travail par une minorité puissante et habile.

Les coopérateurs, inspirés par Robert Owen, ajoutaient à cet instinct, spontanément affirmé, d’un peuple opprimé mais énergique, un haut idéal de vie commune, une passion pour leurs droits légitimes, une conception du service social et de la propriété sociale assez vaste pour embrasser les citoyens de tous les rangs. Néanmoins, soit que nous examinions les modestes essais et les échecs obscurs de ces premier> coopérateurs, soit que nous observions le grand effort soutenu du mouvement coopératif moderne, nous constaterons que les coopérateurs ont réussi ou échoué suivant qu’ils ont accepté ou nié les principes, pratiqué ou ignoré les qualités essentielles à toutes les formes démocratiques.

M. Benjamin Jones, gérant de la section londonienne de la Wholesale (coopérative de vente en gros) a donné dans une série d’études remai quables, intitulés <( Brèves études sur la production coopérative » et publiés d’abord dans les Coopéra! ive N êtes , un exposé détaillé des premières associations formées par les travailleurs pour le commerce ou la production. Ces études consistent en extraits judicieusement choisis de documents, manuscrits ou imprimés, de l’époque, complétés par la connaissance personnelle que l’écrivain et ses collaborateuis ont de l’histoire traditionnelle des sociétés qui ont survécu pendant une bonne partie du siècle. Bien que j’ai librement utilisé, pour mon récit nécessairement plus général et plus bref, une partie des renseignements contenus dans ces études, je n’ai nullement diminué l’intérêt de leur lecture pour les sociologues.

Je dois 1 appeler au lecteur qu’il y a deux sortes

reconnues d’associations coopératives — les associations de consommateurs qui veulent s’assurer le bon marché et la bonne qualité des denrées d’usage commun, en éliminant le profit du commerçant et du manufacturier; et les associations de producteurs, soucieux d’obtenir la valeur intégrale de leur travail, en absorbant le profit de l’employeur.

Pour bien comprendre le mouvement coopératif, il est extrêmement important que le sociologue chasse, une fois pour toutes, de son esprit la classification reçue des sociétés coopératives en associations distributives et en associations manufacturières, et qu’il se débarasse de l’opinion erronée qui consiste à dire que la production coopérative a échoué et la distribution coopérative réussi. Les magasms coopératifs ouvriers de la Grande- Bretagne manufacturent, pour leur propre compte, jusqu’à une valeur de trois millions de livres sterling par an, et les services de production des W /lolesales anglaise et écossaise, de même que les sociétés fédératives de meunerie et de boulangerie accusent un chiffre d’affaires annuel de deux millions (r); au contraire la production totale de ce qu’on est convenu d’appeler les associations de producteurs (dont plusieurs ne sont en somme que des sociétés capitalistes gouvernées par des actionnaires) n’atteint qu’un chiffre annuel de 5oo,ooo livres sterling. Le lecteur verra, par la suite de mon récit, que la distinction réelle entre les associations de consommateurs et les associations de producteurs n’est pas une question de « distribution » ou de u production », mais qu’elle se ramène à une question d’administnation ; elle repose sur deux théories de la représentation ou sur

(i) Voir les chitfres actuels, à V Appendice. (Note du traducteur).

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b 2 LA COOPERATION EN GRANDE BRETAGNE

deux méthodes de gouvernement, que je décrirai plus loin, opposées et inconciliables.

Dans ce chapitre et les deux suivants, je m’occuperai principalement de la piemière catégoiie de sociétés coopératives, les associations créées par des groupes de consommateurs. Ces associations sont en ehet les seules qui manifestent une croissance continue ; ce sont elles qui constituent la moelle des deux mouvements coopératifs, celui de 1828 à iSSq et celui qui s’est développé à partir de 1844. Au contraire les associations de producteurs naissent partout et en tout temps, apparaissent et disparaissent comme une moisson de champignons avec une rapidité déconcertante et souvent sans laisser de traces. J’essayerai, dans un chapitre spécial, de rassembler ces tentatives fragmentaires d’entreprise coopérative et de donner au lecteur une idée générale de la variété de leurs constitutions et des causes principales de leurs échecs, sans cesse renouvelés.

Les premières sociétés coopératives de travailleurs britanniques, sur lesquelles nous ayons des renseignements précis, furent des sociétés isolées de meunerie et de boulangerie — associations de consommateurs nées de la colère croissante des classes pauvres contre les exactions des meuniers et des boulangers qui monopolisaient les prix. A leur naissance même, ces sociétés se trouvèrent engagées dans le procès de la production : ainsi, dès le début du mouvement, la classification des coopératives en sociétés distributives ou commerciales, représentant les intérêts des consommateurs, et en sociétés productives ou manufacturières, créées dans l’intérêt des producteurs, est contraire à la réalité des faits.

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Une brochure intéressante : « Enquête sur les causes de la cherté des prix actuels n, publiée à Londres en 1767, jette une lumière accidentelle mais vive sur les causes immédiates qui amenèrent la constitution de ces vieilles associations pré-owénites :

En quelques années, et avec une facilité incroyable, les rrieuniers ont élevé d’immenses fortunes ; les boulangers, eux aussi, sont devenus riches dans une proportion bien supérieure à celle des autres métiers. Mais la richesse de ces deux corporations est prise à la masse du peuple ; la loi contre les falsifications n’est pas observée : le manœuvre le plus maladroit peut la violer constamment sans craindre d’être inquiété.

Dans une note, l’auteur nous apprend que « les )) manufacturiers et autres notables habitants de Wol- )) verthampton ont si bien compris cette situation qu’ils )) ont récemment élevé par souscription un moulin poui I) l’usage des pauvres; car ils ont calculé que tout en i) faisant rapporter un bel intérêt à leur argent, ils » peuvent faire réaliser une économie considérable aux » pauvres ».

Vers la fin du XVIID siècle, le monopole des meuniers s’aggrava encore, par suite de la transformation de beaucoup de meuneries en fabriques de coton ou autres. En 1796, un moulin à vent paroissial fut élevé par les bourgeois sur les Dunes de Barham, pour servir à l’usage des pauvres. L’année précédente, les ouvrieis de Hull avaient déjà pris l’initiative de cette question et ils avaient adressé aux aldermen et au maire de ce bourg la pétition suivante :

Nous, les pauvres gens de cette ville, avons déjà éprouvé bien des souflVances et des peines, par nous-mêmes ou par nos familles, à cause des prix exagérés de la farine. En conséquence, nous avons formé une souscription, chaque souscripteur devant payer 1 shilling

1 denier par semaine pendant quatre semaines, puis 6 d. par semaine pendant quatre autres semaines, soit en tout 6 sh. 4 d. par souscripteur, afin de construire un moulin qui appartiendra à perpétuité aux souscripteurs, à leurs héritiers, leurs légataires, leurs administrateurs ou ayants cause, et qui les fournira de farine; mais, comme nous sommes convaincus que cette souscription sera insuffisante pour atteindre notre but, nous supplions humblement vos Seigneuries d’accorder leurs conseils et leur assistance à notre grande entreprise et de nous donner, ainsi qu’à nos enfants, nés ou à naître, l’occasion de les bénir.

Le secrétaire de la Société nous dit que dix ans après rétablissement de ce Moulin du Peuple, « la Société avait si bien léussi, que les meuniers de la ville leur intentèrent une poursuite pour la « nuisance » évidente qui leur était causée, comme ils essayèrent de le prouver devant la Cour d’York, le i août 1811. Mais à la fin des débats, il se trouva que le juiy du Lancashire estima que la pauvreté était une nuisance (i) plus grande encore et que, considérant la Société comme une institution propre à réduire cette pauvreté, il rendit un verdict en sa faveur : de sorte que pendant trente-six ans encore, la Société put continuer à travailler sans aide officielle, mais sans opposition des meuniers >>.

Le succès de ce moulin provoqua l’établissement du moulin, par souscription, de Hull en 1801 et du moulin de l’Union de Whitby en 1812. Plus au sud, des artisans qualifiés, indignés de la falsification habituelle des farines, auxquelles on mélangeait de l’argile de Chine,

( 1 ) Par <c nuisance » le droit anglais désigne le dommage causé à autrui par un acte qui est en lui-même légal mais qui, à raison des circonstances où il est accompli, porte atteinte à la propriété ou au droit d’autrui (ex. établissement d’une usine insalubre ou incom-* mode) [Note du traducteur).

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formèrent une société de boulangerie à Sheerness, en

1815, et élevèrent un moulin à blé, à Devonport, en

1816. En Ecosse, des sociétés de boulangerie s’élevèrent, ça et là, à partir de l’année 1800.

En général, la ligne de conduite commerciale de ces associations pré-owénites consistait à vendre au comptant et au prix de revient : les profits, inévitables dans toute vente au détail, étaient ajoutés au capital ou répartis, en argent ou en marchandises, entre les titulaires de parts. Peu nombreuses, et sans relations mutuelles, ces associations purement commerciales n’étendirent vraisemblablement pas leur action au delà du cercle restreint des artisans qualifiés des villes maritimes. Leur seul objet était de pourvoir plus convenablement aux besoins de petit groupes de consommateurs. A ce point de vue elles formaient d’utiles points de résistance à l’avidité des commerçants paiticuliers; mais elles n’avaient d’influence appréciable sur les aspirations ou les actes d’aucune fraction importante de la classe ouvrière.

J’arrive maintenant au premier essai véritable de la classe ouvrière britannique pour incorporer les idées de Robert Owen dans une application pratique, le mouvement des Union Shops (boutiques d’ Union) de 1828 à i832.

La première de ces associations commerçantes sur laquelle nous a3'ons des renseignements précis fut établie à Brighton en 1828. Les tendances et la méthode, ainsi que le succès commercial de ces coopératives de Sussex furent bientôt annoncés par un périodique intitulé Le Coopévateur, en grande partie rédigé par le D'' King, disciple d’Owen. L’objet final et la méthode

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pratique des Union Shops sont ainsi décrits par l’organe •de la société de Brighton ;

C’est le capital dont nous avons besoin... Nous devons nous former en société dans ce but spécial ; nous devons former un fonds par des versements mensuels ; quand il est assez considérable, nous le consacrons à l’achat de diverses marchandises que nous plaçons dans les magasins communs où tous les membres achèteront les denrées communes; les profits constitueront un capital commun qui sera ■de nouveau employé à l’achat des marchandises les plus demandées Ainsi nous avons deux sources de capitalisation : les versements hebdomadaires et les profits... La société sera capable désormais d occuper les services de quelques-uns de ses membres ; le produit de leur travail sera la propriété commune... A mesure que le capital ■S accumulera encore, nous pourrons employer tous les membres, et les profits seront alors considérables. Quand le capital sera devenu assez important, la société pourra acheter une terre, y vivre, la culti- \er, établir toutes les manufactures qu’elle voudra, et pourv'oir à la nourriture, à l'habitation et au vêtement de tous. La société s’appellera alors une communauté .. Si les membres préfèrent rester dans une ville, ils n en retireront pas moins de la société tous les avantages que j’ai exposés.

Malgré ces plans grandioses, les coopérateurs de Brighton commencèrent humblement et achevèrent leur existence coopérative, dans la forme embryonnaire d’un magasin général. Après avoir débuté avec un modeste capital de 5 livres sterling, ils avaient au bout d’un an porté jusqu’à 40 livres sterling le chiffre des ventes hebdomadaires. Mais plus tard cette heureuse, accumulation de capital devint une cause de discorde; la majorité voulait réaliser les intentions primitives et fonder une communauté; mais les membres de la minorité, plus individualistes, se retirèrent emportant leur part du capital et (c’étaient probablement des pêcheurs)

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