‹ La Coopération Rurale En DanemarkChapitre 3 sur 25 · TOME · texte numérisé non relu

TOME

Mais, lentement, l’homme des champs tendait à s'approprier la terre qu’il fécondait de son labeur.

Les pouvoirs publies sentirent la nécessité de prendre la direction de ce mouvement d’émancipation, obéissant bien moins, d’ailleurs, à des considérations morales qu’à des prévisions économiques et financières. 11 était indispensable de garantir au rural un droit non seulement sur les produits de sa terre, mais sur la terre elle-même parce que, le travail libre étant toujours plus fructueux que le travail serf, déterminer le paysan à arracher à la nature le maximum de subsistances — le sentiment

de propriété le permettait — c'était assurer l’existence de la nation; en outre, laisser le cultivateur jouir du fruit de ses sueurs, ne pas entraver l’amélioration de son sort, c'était lui donner l’aisance et, par suite, rendre possible la création de nouvelles taxes, de nouveaux cens; c'était garantir le rendement des impôts futurs, alimenter les caisses de l’État, accroître la fortune du Prince.

Ces raisons — auxquelles s’ajouta l’imfluence du mouvement libéral français au XVIII siècle — vinrent, en 1781, favoriser le partage des terres et, en 1788, grâce au ministre Bernstorff, si justement célèbre par ses larges idées, briser le Staavnsbaand — l’astreinte au domicile obligatoire — qui liait le paysan au service du propriétaire.

Dès ce moment, la ligne de conduite des hommes d’Etat était fixée. Elle se maintint invariable: res-

treimdre le nombre des non-possédants, créer des

RU OS petits propriétaires nouveaux, protéger les petits propriétaires existants.

Une longue série d’actes réalisa cette politique: loi de 1819 s’opposañt à l’émiettement du sol et assignant à chaque parcelle les limites indispensables à l’existence d’une famille; loi de 1850 supprimant toutes les corvées ; loi de 1861 et de 1872 facilitant l’acquisition par les fermiers des domaines qu’ils exploitent; lois garantissant au fenancier le rem- ‘ boursement d’une partie des sommes qu’il avance en passant le bail; lois sur la chasse, la péréquation de l’impôt, la protection des cultures et des chemins, l’écoulement des eaux stagnantes.

L'évolution inexorable, qui place la terre libérée aux mains de ceux qui la travaillent, s’est déroulée sans heurt au cours du XIX° siècle: sur 1.647.350 campagnards, il n’y a plus que 125.000 ouvriers et domestiques.

Le propriétaire paysan, maître de son sol, est aujourd’hui la cellule vitale de la nation.

L'évolution économique de l'Agriculture détermine une série d'expérimentations coopératives qui réussissent.

L'agriculture s’est transformée depuis la fin du XVIII siècle. L'extension des voies de communications, la création de nouveaux moyens de transport, l’utilisation pratique de la vapeur et de l’électricité ont internationalisé le marché économique.

EE Ds

Le cultivateur danois est mis en concurrence non seulement avec les grands propriétaires, ses voisins, disposant des dernières créations de la science agricole, mais encore avec les producteurs de régions lointaines et extraordinairement fécondes puisque presque vierges.

Pour assurer l’écoulement de ses récoltes, il lui faut vendre bon marché et, par conséquent, réduire ses frais généraux de production; pour réaliser un gain appréciable, il lui faut se rattraper sur la quantité et, par suite, augmenter le rendement de son domaine (1).

C’est, du reste, à ce double but que tend aujourd’hui toute la science rurale.

Dans les dernières années du règne du populaire Frédérie V, c’est-à-dire vers 1760-1766, le fumier, la cendre, les détritus organiques et les plantes marines représentaient encore les seuls engrais en usage, et la charrue était presque aussi rudimentaire que celle chantée, il y a onze siècles, par les bardes des rois Hemmingius, Riugo Siwardus et Klak.

La situation a radicalement changé. Les savants les plus illustres se sont faits les auxiliaires, les

(1) Voir : Georges Desbons, Le Crédit agricole (Librairie des Sciences poliliques el sociales, Rivière, éditeur, Pa: ris, 1912 : Capilalisme el Agriculture (même éditeur Paris, 1913) el articles de la Revue socialiste, coopérative et

syndicale (XXVITe et XXVIIL* années).

die tes

guides du paysan: l’agronomie contemporaime est le fruit des travaux d'Humphry Davy, de Liebig, de Malaguti, de Chaptal qui, par leurs ouvrages respectifs: Elements of agricultural chemestry, Lettres sur la chimie etLois naturelles de l’agriculture, Chimica agraria, Chimie appliquée à l’agriculture, ont, depuis longtemps déjà, fait de la pratique agricole une expérimentation chimique vérifiée; — des recherches des Boussingault, des Ville, des Solari; — des capitales observations des Blerthelot, des Hellriegel, des Wilfarth, des Winogradsky sur l’action des bactéries dans la fixation de l’azote ; — des études des Pasteur, des Schlæsing, des Frank, des Muntz, des Deheraïn, des Saussure, des Cantoni; — et aussi de l’immortelle découverte de la loi de sélection par Darwin.

La cultivateur en arrive à calculer à l’avance la quantité d’acide phosphorique, de chaux, de potasse, d’azote que devra contenir la récolte qu'il se propose d’obtenir. Sous forme d'engrais, il la confie à la terre et celle-ci la lui rend en une moisson richement nutritive par un de ces miraculeux phénomêmes qui obligeaient Pasteur à rentrer dans son oratoire dès qu’il sortait de son laboratoire.

À côté du rural qui retrace un sillon dans le soi sans cesse éventré, labourent, invisibles, les ingénieurs qui, par les machines qu’ils lui ont construites, lui assurent une économie de main-d’œuvre, — les géologues qui étudient et analysent son terrain, — les chimistes qui lui procurent les éléments

A ee substantiels qui peuvent manquer à ce terrain, — les bactériologues qui lui offrent le moyen de prévenir et de guérir les maladies des plantes et des bêtes, — les zootechniciens qui,, dirigeant ses sélections, l’aident à se procurer des animaux adaptés à Jeur rôle.

Mais ces machines perfectionnées, ces engrais et ces semences de choix, ces races épurées coûtent cher. Il faut beaucoup d’argent à l’agriculture, et le campagnard, livré à lui-même, se trouve généralement hors d’état de le tirer de ses seules ressources. Le crédit seul peut donc le lui procurer. Le paysan n’emprunte plus comme consommateur. Il emprunte comme producteur — comme artisan de la richesse nationale.

Aussi, dès la promulgation de la libérale Constitution du 5 juin 1849, l’initiative privée s’attachatelle à organiser ce crédit. Elle s’applique plus encore à le développer méthodiquement dans la suite, désireuse d’assurer au Danemark, épuisé par une guerre glorieuse malgré la défaite, la prospérité de sa principale source de revenus: l’agriculture.

Son raisonnement fut simple.

Il est impossible de laisser chaque agriculteur emprunter isolément le capital dont il a besoin: ce serait le livrer sans défense à l’arbitraire rapacité des usuriers et le vouer à une ruine fatale. Il importe de constituer un crédit collectif qui, avec

CAUSES ET le maximum de sécurité pour le prêteur, assurera le minimum de frais pour l’emprunteur.

Le cultivateur vivant ignoré au fond de son village ne peut obtenir de prêts que des personnes le connaissant : le crédit doit donc être local. En outre, pour éviter que ses concitoyens ne trompent la banque dans les renseignements qu’ils sont appelés à fournir sur le compte de l’emprunteur, leur responsabilité sera le gage de leur sincérité: le crédit doit donc être mutuel.

Associations locales et mutuelles, voilà le principe arrêté et mis en pratique.

Unis, offrant leur garantie collective, les cultivateurs trouvent aisément des capitaux: leur responsabilité, soutenue par la valeur constante de leurs domaines, confère aux prêts consentis par autrui la sécurité de placements de pères de famille,

Le problème du crédit était résolu. Le temps allait apporter, avec sa réalisation intégrale, les fruits de cette solution.

Le pasteur Sonne prêchait un jour sur les vertus chrétiennes. Il prononçait leur éloge enthousiaste lorsque, tout à coup, un de ses auditeurs, an ouvrier, l’interrompit. & La vertu est bien belle, s’écria-t-1l, mais elle ne nourrit pas. Un morceau de pain ferait mieux notre affaire. » Un‘horizon nouveau s’ouvrit sur-le-champ à la débordante activité

Sn MOTS

de Chr. Sonne. Sous une forme brutale, ce travailleur venait d’exprimer la même idée que Karl Marx déclarant que l’activité humaine tout entière tendait, au fond, à la solution du problème de la faim; que Montesquieu disant que la politique humaine n’a d’autre but que d’assurer aux citoyens une subsistance, une nourriture, un vêtement convenables et un genre de vie qui ne soit pas contraire à la santé (1); que Xénophon, reproduisant la pensée de Platon et subordonnant la prospérité de l'Etat à la quantité de produits alimentaires livrés par la terre (2).

C’est, en effet, une œuvre de défense sociale que procurer aux hommes — et en particulier aux pauvres gens — la possibilité de tirer le maximum de profit de leurs faibles ressources, d’assurer le meilleur emploi de leurs revenus.

Chr. Sonne se voua à cette tâche avec une ardeur d’autant plus irrésistible que la cession, après une lutte désespérée, du Slesvig-Holstein — l'Alsace danoise — était d'hier et qu’une amélioration portée au sort matériel de la population devait cicatriser les blessures de la guerre, donner une impulsion féconde à la prospérité nationale,

Thisted — ville sacerdotale du pasteur — vit 5e fonder, en 1866, la première coopérative danoise de

(U Cf. Esprit des Lois, livre XXIIL, ch. XXIX. (2) CF. Economiques, ch. IV,$ 4et ch. V.

PC) Le

consommation qui devait servir de modèle à une multitude d’autres.

Son principe était celui des Equitables Pionniers de Rochdale. Les ménages s’associent et achètent eu gros les marchandises dont ils ont besoin. Ces marchandises sont déposées dans un magasin appartenant à la société. Chacun s’y fournit, au prix de détail, selon ses nécessités domestiques. Les bénéfices sont, en fin d’année, remis aux associés, au prorata de leurs achats. Les consommateurs économisent ainsi la différence entre les prix d’achat en gros et de vente globale au détail qui, dans le processus ordinaire, serait restée dans la caisse des intermédiaires. Le cultivateur qui, par suite de l1’6volution économique, vend de plus en plus ce qu’il produit pour acheter ce qu’il consomme, est ainsi à même d’abord d’épargner sur son alimentation, ses vêtements, ou, ce qui revient au même, d’être mieux nourri et entretenu avec une dépense identique ; — en second lieu, de réduire ses frais de production, ce qui équivaut à avoir de meilleurs auxiliaires de son travail sans la moindre augmentation de déboursés.

La coopération de consommation permet donc la production économique et intensive exigée par l’état du marché.

De temps immémorial, les céréales sont considérées camme la richesse des campagnes. Cérès entra 2 d\

Si ce dans l’Olympe pour avoir, en cultivant le blé la première, donné la fortune aux hommes et, depuis, la déesse de l'Agriculture n’a pas quitté sa couronne d’épis.

Existe-t-il, en effet, d’autres produits désirés, demandés et consommés avec autant de constance? Ils répondent aux plus élémentaires des besoins de l’homme civilisé.

Leur producteur semble donc toujours assuré de les écouler avec profit. Voilà toute l’explication du zèle déployé pour les faire jaillir de terre par le rural ignorant des lois économiques.

Fidèle à la tradition, le Danois leur consacrait ses soins. Il vivait dans une modeste et douce quiétude, leur ayant affecté plus du quart de la surface du pays, quand, subitement, en 1880, les Etats-Unis d'Amérique, favorisés par l’extrême fertilité d’un sol encore neuf, commencèrent à jeter leurs formidables stocks sur le marché européen.

Lutter? Impossible.

La vieille terre d'Europe ne retrouve sa fécondité que grâce aux progrès continus de la science, à force de labours sans cesse plus profonds, d’engrais chaque jour perfectionnés, de travaux longs et minutieux, elle exige des dépenses progressives et souvent répétées. Avec une prodigalité démesurée, au contraire, la terre d'Amérique livre les réserves que les siècles ont accumulées dans son sein.

Ailleurs, dans une conjoncture analogue, les pay-

ne 0 es

sans auraient déserté leurs villages pour renforcer la masse des ouvriers urbains. Maïs en Danemark, comment réaliser pareïl exode? Où aller? Quatorze villes seulement possèdent une population supérieure à dix mille habitants. Où trouver du travail? L'industrie n’est pas encore bien éloignée de l’état embryonnaire.

Il ne s’agissait plus d’une crise passagère et banale. La situation présentait une extrême gravité. Une véritable expropriation se dessinait.

Que faire? Recourir au protectionisme? Cette solution eût été défendable si le Danemark avait consommé toute sa production de céréales. En effet, si le quintal produit par lui revenait à 20 francs et si celui de provenance américaine valait, rendu à Copenhague, 15 fr. 75 centimes, il lui suffisait d’établir sur ce dernier un droit d’entrée de cinq francs pour qu’il fût écarté du marché national. Mais ce n’était pas le cas. Le Danemark se servait, au contraire, de la majeure partie de ses récoltes pour payer à l'étranger les marchandises manufacturées qu'il ne fabriquait pas et dont il avait besoin. Ses céréales étaient surtout destinées au marché international. Le protectionnisme n’avait donc, en l’espèce, aucune valeur — pas plus d’ailleurs qu’un système de primes d’exportation qui, sans grever l’Etat d’une charge formidablement lourde, ne pouvait permettre à l’agriculture danoise la lutte contre l’agriculture américaine.

C’est pourquoi — tandis que l’industrie était

ue 0ie

très efficacement protégée — aucun mouvement d'opinion ne se produisit en faveur de droïts agraires.

Poussés par l'instinct de conservation, sentant que, pour eux, la source de vie et de richesse gît dans le sol, voyant qu’une spécialisation dans la production est déterminée par l’internationalisation du marché, œuvre de la vapeur et de l’élec- . tricité, les Danois comprirent de suite qu’une nouvelle orientation de la production agricole s’imposait: le moindre retard entraînait fatalement la ruine de la classe paysanne et, par suite, celle de la nation elle-même.

Une décision fut vite prise: à la culture des céréales succédait celle des plantes destinées à l’alimentation du bétail. L’effort de chacun devait porter sur la production et le commerce du lait, du beurre et de la crême qui, déjà, sans jamais avoir été l’objet de soins particuliers, donnaient des résultats assez satisfaisants.

La sélection et une nourriture mieux surveillée allaient bien permettre aux vaches de fournir un lait excellent; mais extraire de ce lait un beurre vendable à l’étranger présentait de très sérieuses difficultés.

Il ne fallait plus se contenter du barattage antique, en vue d’une consommation familiale ou locale! Il importait de concurrencer, chez une clientèle internationale, des entreprises cosmopolites qui, avec leurs installations ingénieuses, fournissaient

AU

une marchandise mieux travaillée, arrivaient à diminuer sans peine le prix de revient en raison de leur énorme production, et à réduire le prix de vente avec d’autant plus de commodité que, grâce à leurs chiffres d’affaires, elles réalisaient un large gain sur la quantité.

Meilleure qualité, bon marché, tels étaient les deux facteurs du succès de ces grandes laiteries.

Pour ne pas succomber dès la première phase de la lutte, les producteurs danois étaient obligés de se soumettre à la loi de concentration des entreprises, de se munir d’un outillage adapté aux progrès de la technique et, selon l’expression consacrée, d’opérer en gros.

Se trouvaient-ils en mesure de se plier à ces exigences ?

C’étaient surtout des petits propriétaires, des petits exploitants, des husmænds, et cela augmentait la gravité de la situation.

Avec de gros exploitants, des gaardmænds, Île problème se résolvait sans trop de gêne: leurs capitaux permettaient l'installation de laiteries modèles et l’étendue de leurs domaines rendait aisée la grande production.

Mais que faire avec de modestes cultivateurs ?

Malgré l’aptitude innée du Danois à accepter la discipline d’une association, le cultivateur se trouvait encore isolé, comme tout campagnard croupissant au stade de la production autonome. Or, si l’union fait la force, la solitude engendre une fai-

blesse fatale, surtout quand il s’agit d’engager une action sur ce redoutable champ de bataille, le marché international.

Le rural manquait d’autant plus d’argent, — l’arme capitale, celle qui assure toutes les victoires, — qu’un bouleversement de l’économie et du commerce agricoles venait de le priver de sa principale source de revenus. Pour traiter le lait, il ne pouvait guère s'offrir le luxe d’une crémerie à vapeur. Que lui porterait-il en effet? A peine quelques centaines de litres chaque année. Ce n’etait pas précisément le moyen de réaliser la production à prix réduits.

D'ailleurs, construire des établissements modèles, fabriquer un beurre de choix et pas cher ne suffisait pas. Il fallait vendre ce beurre, et, pour le vendre, lui conférer une marque. Autrement dit, à des compétences agricoles spéciales devaient se joindre des capacités commerciales. Où, quand le petit cultivateur en avait-il acquises? D’habitude, pour écouler sa marchandise, il s’adressait à un négociant qui la lui achetait pour la revendre ensuite, ou il allait s'installer au marché de la ville voisine et y attendait tranquillement la venue des ménagères. Vouloir l’obliger à conquérir de haute lutte un marché international paraissait une folie.

Quelle occasion pour des rêveurs aigris de maudire l’organisme économique et d'offrir au travailleur les plans d’une nouvelle société où, subitement et à jamais tiré d’embarras, il serait le plus heureux des hommes!

Cette occasion était d’autant plus favorable que le Danemark voyait se dérouler une ‘grave lutte politique qui devait se prolonger jusqu’en 1889 et dont l’âpreté se manifestait par des troubles dans la rue, la tentative d’assassinat du ministre inamovible Estrup, champion des grands propriétaires conservateurs, la dissolution du Folkething — Chambre des députés — la condamnation de son président à six mois de prison pour résistance à l’autorité, et celle du vice-président pour crime de lèse-majesté.

Le Danois se laisse bien parfois emprisonner dans un mysticisme douloureux. Maïs,avant tout. 11 est pratique. Il aime les certitudes concrètes et.ne s’énivre pas d’abstractions.

À part quelques rares exceptions, les socialistes les plus avancés sont eux-mêmes des hommes de réalisations immédiates. Le Danemark n'avait eu ni un Saint-Simon, ni un Fourier, ni un Cabet, ni cn Proudhon, ni un Karl Marx, ni un Engels, ni ur Lassa!le. Un homme modeste et clairvoyant, Chr. Sonne, lui avait cependant donné une précieuse indication en fondant, sur le modèle de Rochdale, ses coopératives de consommation.

Certes, le boni réparti par la coopération de consommation constituait déjà une économie, une épargne appréciable. Maïs les disciples des Equitables Pionniers savaient que leurs maîtres, dans les méditations de la ruelle du Crapaud, ne séparaient pas le consommateur du producteur. Tous

L'OHRE deux étaient appelés à participer aux bienfaits de la coopération. L’intermédiaire, qu’il soit vendeur ou acheteur, voilà l’ennemi! Que les consommateurs et les producteurs le condamnent à disparaître ! Tel était le mort d’ordre.

Sonne — président de la « Faellesforeningen for Danmarks Husholdsforenimger »5 (Association centrale des Sociétés de ménage du Danemark), qui, malgré sa courte carrière, rendit de signalés services en préparant l’avenir coopératif national — avait suscité un vif mouvement en faveur du nouveau mode d’organisation de la consommation et de la production. Des concours puissants s'étaient offerts à lui. L'idée avait marché. La coopération de consommation progressait dans les campagnes et y réussissait fort bien:

Pourquoi ne pas essayer de solutionner le problème en suspens par la coopération de production?

Pourquoi chaque possesseur de vaches ne porterait-il pas le lait qu’il recueillait à une laiterie établie à frais communs? L’outillage perfectionné serait ainsi possible et aussi une production en gros. Des spécialistes — véritables guides de l’entreprise — se chargeraient de l’écoulement de la marchandise, au nom des producteurs réunis. Cette séparation de la direction et du labeur manuel rendrait l’œuvre plus une, plus agissante, plus disciplinée, garantirait mieux le travail productif de tous. La bonne qualité aidant, la marque s’impose-

EP ON rait vite et obtiendrait bien une place sur le marché.

L'expérience fut décidée. Les prêts consentis par les coopératives de crédit facilitèrent ses débuts. Elle devait réussir.

Constatation importante: une nécessité angoissante et urgente détermina seule la naissance de la coopération danoise de production — type de la coopération rurale, Ses propagandistes ne semblent pas avoir songé, comme certains de leurs confrères de France, à modifier radicaiement la structure économique du monde. Loin de là. l'andis que les militants français et anglais aspiraient à rendre la coopération maîtresse du commerce, puis de l’industrie, et enfin de l’agriculture, les Danois prenaient un chemin inverse: ils commençaient par l’agriculture.

En tous pays, on a, vu — et on voit encore souvent — des coopératives pousser au hasard des circonstances locales et poursuivre, sans ordre, des buts différents, cherchant à soustraire leurs membres aux exactions d’un groupe de commerçants, ou à fonder des réunions de famille, où à organiser des institutions de prévoyance, ou à distribuer des dividendes, ou à améliorer l’existence par un surcroît de revenus, ou même à soutenir un parti politique.

La coopération danoise de production, elle, est fille naturelle d’une crise. Elle se présentait, au début, comme un simple remède à un mal dangereux. Le remède, produisant son effet, continua à

servir avec d’autant plus de facilité qu'il ne bouleversait rien, ne guérissait pas en tuant.

Guère révelutionnaire, en effet, la coopération rurale !

Qu'’est-elle, sinon le renouvellement sur des bases modernes de l’union laborieuse qui groupait les ruraux dans la société d’autrefois, avec cette différence qu’elle n’est plus un agrégat imposé et servile, que la liberté est son essence et qu’au seigneur, unique bénéficiaire de la production et de la consommation en commun, elle substitue la collectivité de ses membres, et, en dernière analyse, chaque membre en particulier?

Elle obtint un succès brillant — nous l’analyserons dans un chapitre ultérieur — un succès tel qu’en 1887, lors de l’interdiction par l’Allemagne de l’importation des pores vivants sous le fallacieux prétexte d’une épidémie, en réalité par protection de ses éleveurs, on en vint tout naturellement à chercher dans la coopération le moyen d’annihiler l'effet désastreux de cette mesure. « L’Allemagne boycotte nos pores vivants, suggéra M. P. Bojsen. Tuons-les. L’abatage, dans les établissements industriels privés, coûterait trop cher et prélèverait une dîme trop importante sur le prix de vente. Organisez-vous, producteurs. En commun, édifiez des abattoirs coopératifs. Outillez-les bien et la mesure prise par notre voisine ne nous causera aucun préjudice. » On écouta le conseil. Quelques. semaines après, un abattoir coopératif s’ouvrit à

DAT re

Horsens. Ses résultats ne décurent probablement pas ses fondateurs puisque, en onze mois, le Danemark s'enrichit de six établissements similaires.

Le mode d’organisation qui assurait le développement de l’industrie laitière et sauvait l’industrie porcine risquait fort — n'est-il pas vrai? — de favoriser l’essor du commerce des œufs.

Une fois de plus, on le mit à contribution.

Personne ne songea à s’en repentir.

Voici quelle était, au 15 juillet 1909, — c’est-àdire peu de temps après la première expérimentation coopérative — la place que tenaient les principales catégories de la forme « production » dans l’activité agricole du Danemark.

Laiteries

Propriétés ninaux

Affiliés aux coopératives .... 194602 1.059.359 Affiliés aux laiteries exploi-

Les ETCOMINs ha. à. 12.536 113.834 Non aAfflésee erne uURE, 12.667 98.953 Sans renseignement -....... 2.568 9.828

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TOUR EST be 188.335 1.467.822

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Affiliés aux coopératives .... 8.303 193.923 Non affiliés aux coopératives. 172.608 2.043.410 Sans renseignement ....... 2.710 16.649

PO ERA ES OSERSe 183.621 2.253.982

Sociétés d'exportation d'œufs

Affiliés aux coopératives .. 48.172 3.008.059 Non affiliés aux coopératives. 216.619 8.269.086 Sans renseignement ....... 23.071 938.638

TOLAUR PR Se Neon 287.862 11.815.783

Sociétés d’élevage de chevaux

Affiliés aux coopératives .... 23.191 148.090 Non affiliés aux coopératives. 136.285 377.659 Sans renseignement ....... 4.114 9.269

MOLA Ne Re 163.590 539.018

Sociétés d'élevage de bestiaux

Affiliés aux coopératives .... 29.777 532.955 Non affiliés aux coopératives. 151.134 1.704.378 Sans renseignement ....... 2.170 16.649

DO AURAS ne 183.621 . 2.253.982

HOQÔLE

Sociétés d’élevage de porcs

Propriétés Animaux

Affiliés aux coopératives .... 6.824 94.412 Non affiliés aux coopératives. 174.928 1.355.715 Sans renseignement -....... 6.583 17.695 LOAUXS SERRES AUS 188.335 1.467.822

Actuellement, à côté des 190.000 membres des 1.300 coopératives rurales de consommation, 1.200 laiteries coopératives groupent 170.000 adhérents ; 100.000 agriculteurs entretiennent une quarantaine d’abattoirs coopératifs ; 52.000 forment neuf coopératives d’exportation d’œufs; 9.000 confient la vente de leurs bestiaux à des coopératives ad hoc; tous les propriétaires, tous les fermiers, tous les exploitants tendent à devenir coopérateurs.

La coopération est un article de foi pour les agriculteurs danois. Une laiterie coopérative recueille la traite de leurs vaches. Une coopérative d’exportation centralise les œufs de leurs poules. Un abattoir coopératif tue et sale leurs pores. Les étalons, les verrats, les taureaux des coopératives d'élevage couvrent leurs jumients, leurs truies, leurs vaches. Ils achètent épicerie et drogues au magasin coopératif, engrais, tourteaux, fourrages et grains à une coopérative spéciale. Ils sont encore membres d’une boulangerie coopérative... Combien

Ce

nn ire n’y a-t-il pas de cultivateurs adhérents à cinq ou six coopératives, parfois même à davantage!

Retenons un fait.

En 1880, l’agriculture danoise paraissait avoir un avenir sérieusement compromis. Jamais elle ne fut aussi florissante que depuis cette date.

Qui a réalisé ce miracle?

En grande partie, la coopération — sous ses trois aspects: crédit, consommation et production.

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