LE DRAME
Dans un salon doré, centre d'un grand domaine, Les bras sur la poitrine, un homme se promène; Ses brusques mouvemens , ses gestes indécis , D'une tête brûlante attestent les soucis ; Sa coiffure en désordre, et ses habits sans faste, Forment au sein du luxe un étrange contraste. Sa taille n'offre pas cet air de majesté
i2 LA CORBIÉRÉIDE.
Que prête aux grands du monde un vulgaire hébété';
Mais ses yeux enfoncés montrent , en traits de flamme,
Que dans un petit corps peut vivre une grande ame.
Ses pas sont saccadés; il aspire cent fois
La poudre aux grains piquans , absente de ses doigts;
Souvent même , aux reflets de la glace lointaine,
Il tressaille en voyant une figure humaine.
Il s'arrête parfois , et son oreille alors
S'ouvre pour recueillir le fracas du dehors.
D'autres fois, épiant une aiguille trop lente,
Il trahit malgré lui la fièvre de l'attente ,
Et son œil inquiet sollicitant la nuit ,
Accuse les rayons de la lune qui luit.
Ce salon où partout la bougie étincelle,
C'est le temple du lise, et cet homme est Villèle '.
Que peut-il méditer? Et quel nouveau dessein Le ministre éternel come-i-il dans son sein
CHANT PREMIER. i3
Toul-à-coup un souris contracte sa figure... ; Le roulement lointain d'une lourde voiture A fait battre son cœur... Sur l'escalier secret On entend une voix , et Corbière paraît.
villele.
Je t'ai mandé, Corbière, et cette heure avancée T'indique assez quels soins occupent ma pensée ; Écoute-moi ; demain la garde de Paris Va demander au Roi ma retraite à grands cris; Pour conjurer ce coup , la force est inutile ; Nous ne sommes que trois, ils seront trente mille. Ainsi donc que leurs cris assourdissent les airs; Mais dans la même nuit , car les momens sont chers , De ce corps factieux supprimons l'existence ; Une ligne suffit , nous forgeons l'ordonnance ,
Et tu la signes.
corbiÈre, effrayé.
Moi!
i4 LA CORBIÉRÉIDE.
VILLELE.
C'est ton département.
CORBIERE.
Et me soutiendrez-vous ?
VIl.LÈLE.
Je t'en fais le serment ; Que peux-tu redouter?
CORBIERE.
A parler sans contrainte, Je crains tout, cher Villèle , et n'ai pas d'autre crainte
VILLÈLE
Ah ! que tu connais peu mes forces et mon bras ! Je convoque au besoin trente mille soldats \ Ecoute, et prends du cœur : tu connais bien Tonnerre, Pacifique héros qui préside à la guerre...
CORBIERE.
Sî je connais Clermont !
CHANT PREMIER. i5
VILLELE.
C'est mon premier commis ; Automate docile, à mes ordres soumis, Il me livre demain les cartons de Bellone. Des guère ts champenois, des rives de l'Yonne, Tu verras accourir l'éclatant cuirassier Qui nous offre un abri sous son buste d'acier ; L'artilleur, dont Vincenne arbore la bannière ; Le dragon colossal à la noire crinière ; Le hussard gracieux; le chasseur diligent; L'équestre grenadier, aux brandebourgs d'argent ; L'impassible gendarme, émule du Cosaque, Qui porte un vaisseau blanc sur sa sombre chabraque, Et l'agile lancier , se'dentaire fléau Des maris de Melun et de Fontainebleau. Paris sera bloqué; si Villèle l'ordonne. Quinze mille chevaux garderont ta personne ; Et tu pourras montrer ce courage ingénu
i6 LÀ CORBIEREIDE.
Dont se targue un poltron quand il est soutenu. Qu'en dis-tu?
Je ne sais...
V1LLELE.
Indécis personnage !
Je n'attendais pas moins de ton douteux courage ; Ta bouche, si féconde en stériles propos, Pour répondre à ton chef n'a trouvé que deux mots. Ah ! Corbière , est-ce ainsi que ta reconnaissance Sert l'ami chaleureux qui créa ta puissance , Et crois-tu t'acquitter d'une dette sans prix En flânant tous les jours sur les quais de Paris ? Chez, toi , le ridicule a fondé son domaine , C'est bien; mais qu'as-tu fait pour mériter la haine? Tu ne suis que de loin mes gigantesques pas . Mes lauriers en donnant ne te tourmentent pas. Par des actes mesquins tn cherches à me plaire,
De petits alimens nourrissent ta colère,
Et joyeux, chaque soir tu t'endors, si ta main
Du gosier cVun savant a retire' son pain ;
Aussi les bons bourgeois qui jugent bien leurs maîtres,
Sans maudire ton nom passent sous tes fenêtres ,
Tandis que leurs clameurs, ébranlant mes vitraux,
Du destin dllion menacent mes bureaux.
Corbière s'attendrit.
Mais je vois que ces mots émeuvent ta machine; Breton, ne démens pas ta superbe origine; Montre-toi : songe bien qu'au métier des visirs Les plus rudes travaux sont mêlés de plaisirs ; Contre un sceptre de fer échange ta férule , Pour marcher mon égal sois plus que ridicule , 11 est si doux le soir de dire dans son lit : « Que béni soit le Ciel! le peuple me maudit! »
cokbiÈre, exalté.
O pouvoir du grand homme ! influence magique
Qui confond ma raison et que mon cœur explique !
Oui, Villèle, je cède à ta céleste voix,
De mon noble avenir j'accepte tout le poids;
J'abdique ma paresse , et mon ame glacée
S'échauffe au feu divin qu'exhale ta pensée.
Je t'obéis; faut-il, sur mon simple cachet,
Changer en électeurs les mouchards de Franchet,
Des the'àtres royaux clouer l'antique toile ,
Faire au niveau du sol tomber l'arc de l'Etoile ,
Immoler d'un seul coup les quarante Immortels ,
Placer l'État civil sous le dais des autels,
De be'ats Récamier inonder les écoles ,
Nommer dans les chefs-lieux des préfets en étoles?...
Parle et s'il faut mander à l'appui de mes droits
Le doux gendarme ami des peuples et des rois, Sabrons ; suivant les lois de ma philosophie , La morgue est un autel où mon cœur sacrifie.
CHANT PREMIER. rg
VILLÈLE
C'est très-bien, et jamais ta bouche n'a mieux dit ;
Villèle en un instant t'a donné de l'esprit.
D'un si grand changement ma gloire était avide ,
Tu n'en as jamais lu de plus beau dans Ovide.
Maintenant, sois instruit de mes secrets desseins :
Cette nuit , m'arrachant des bras de Desbassyns ,
Je vais au Champ-de-Mars , dans l'ombre et le silence,
Faire avec Peyronnet un pacte d'alliance ;
S'il te plaît de grossir ce conseil en plein air ,
Nous serons trois: les Dieux aiment le nombre impair.
corbière, d'un ton ferme.
Eh bien! nous serons trois !
VILLELE.
Ta réponse est subi i me , Et Corbière a déjà reconquis mon estime. Bientôt nous montrerons à ces faibles humains Le tonnerre tout prê! à tomber de nos mains;
ao LA CORBIERÉIDE.
Et si , pour dissiper ces bourgeoises recrues , Le sabre est en défaut , je lance dans les rues Ces légers canonniers qui, sur leurs palefrois, Promènent au galop la logique des rois 3. Es-tu content? tes mains sont-elles assez fortes? Puis-je compter sur toi?
conBiÈRE, avec transport.
Roi des juifs , tu remportes ! ! !
Corbière te promet , en te serrant la main , Son serment cette nuit, l'ordonnance demain ; Je vais voir un instant mon épouse fidèle, Le reste de ma nuit sera tout à Villèle.
Corbière était sorti ; mais le chef du conseil , Dans ce moment de crise écarte le sommeil. De son projet subtil il raffermit la trame ; Pourtant un noir soup* on assiège sa grande aine. Il craint, avec raison, que Corbière abattu
N'oublie en son hôtel sa récente vertu , Et que par des sanglots l'Andromaque nouvelle N'arrête son époux à la porte Grenelle ; Heureux , s'écriait— il , heureux l'homme d'Etat Qu'un divorce gascon ramène au célibat ! Soudain, Peyronnet entre, et son pas militaire Fait résonner trois fois l'écho du ministère; Il porte sur l'œil droit sa toque de velours; Sa robe, de son corps dessinant les contours, Sur son robuste flanc avec art découpée, Laisse entrevoir à l'œil la garde d'une épée. A l'aspect de Villèle il s'incline à demi ; D'un geste familier saluant son ami, Sur un divan de soie il s'assied en silence , Et son jarret nerveux, qu'avec grâce il balance , Étale fièrement quatre muscles jumeaux Dignes objets des vœux i\ea vierges de Bordeaux
Mais bientôt Peyronnet dépose avec mesure La majesté d'emprunt qui gêne son allure, Et devant son ami se montre en négligé ; Le nouveau Lamoignon en Valère est changé , C'est un franc Bordelais , aimable et joyeux hôte , Qui vient de festoyer un vin compatriote. « J'arrive de Mont-Rouge où Ronsin m'a donne » Dans la salle d'escrime un somptueux dîné ; » Voici le fait : hier une veuve isolée » Par le courrier du jour au ciel s'est envolée » En laissant à Ronsin la moitié de son bien , » Trente napoléons en or, c'est presque rien. » Sans Mont-Rouge ce bien était en déshérence ; » Demain le Moniteur contiendra l'ordonnance » Qui permet saintement à Ronsin affligé , » De recueillir ce legs que nous avons mangé : ,. On a porté des tosts an légataire en larme- .
» Et pour de profundis nous avons fait des armes.
m Loriquet m'a touché mais vous ne riez pas,
» Villèle ! )>
villele se levant.
Quel moment pour manger un repas !
Pour célébrer aux feux de vos saintes bougies , Avec vos gais amis de nocturnes orgies! Quandnous sommes bloqués, quand des soldats bourgeois Pour nous huer demain éclaircissent leurs voix! N'as-tu pas vu, parmi les guirlandes de fête, Le fer de Damoclès suspendu sur ta tête , Ou le doigt précurseur de l'aveugle destin , Tracer des mots hébreux sur les murs du festin ?
peyronnet riant.
Mais, mon cher président, quel ordre tyrannique Ce soir vous fait chausser le cothurne tragique ? Soyons nous , réservons pour un Ventre hébétr
Notre dévot pathos et notre majesté.
Sur nos coussins de soie attendons la tempête,
La veille d'un combat pour nous est une fête.
VILLELE.
Jeune présomptueux, modère ce transport :
Si je t'abandonnais aux caprices du sort,
Demain, du Moniteur l'habile sténographe
Au lieu de ton discours ferait ton épitaphe.
Ecoute-moi : Corbière à l'instant sort d'ici;
Notre plan non sans peine enfin a réussi.
J'ai dû, pour ranimer sa vieille ame engourdie.
En vers alexandrins jouer la tragédie;
Et j'ai tout obtenu; de nos adroits complots
Il se croit le témoin, il en est le héros;
Mon ton grave a séduit la crédule Excellence;
Il vient au Champ-de-Mars, il signe l'ordonnance;
Celte nuit, en jurant avec solennité,
Il croira qu'un serment doit être respect*
PEYRONNET
Ulysse du Conseil, recevez mes excuses, Votre vaste cerveau n'est qu'un foyer de ruses; J'abdique sans rougir mon abord triomphant, Devant tant de grandeur je ne suis qu'un enfant, Et je vais prendre ici cette voix doctorale Qui fait rire au Sénat quand je parle morale.
VILLELE.
Adopte un geste grave, un maintien compassé; Allons au Cliamp-de-Mars, car ton rôle est tracé.
PEYRONNET
Corbière a tous les goûts d'un écrivain antique; C'est le Grec Vadius.
VILLÈLE
C'est un niais politique.
Mais sur les boulevards, dans les drames sanglans, Ces gens-là quelquefois servent bien les tyrans.