II. ' T
ROCAMBOLE
— II est certain, dit Bob, qu’il est aux mains de l’homme gris.
— Ou d’un parti de fénians quelconque, fit sir Edmund.
— Mais alors, dit M. Ascott, l’homme qui sort d’ici n’est pas M. Bury?
— Assurément, non.
— C’est ce qu’il faut savoir.
— Comment.
— Par le télégraphe. Je vais adresser une dépêche à M. Bury, à Glascôw. Si M. Bury ne répond pas, c’est qu’il est à Londres.
— Je ne suis pas de votre avis, observa respectueusement sir Edmund.
— Pourquoi cela?
— Vous allez voir. De deux choses l’une, — ou l’homme qui sort d’ici est bien M. Bury, ou c’est un imposteur qui prend son nom, de concert avec ceux qui ont dicté cette lettre.
— Bien.
— Dans le premier cas, M. Bury nous aurait trahis.
— Cela est certain.
— Dans le second, il faut éviter de donner l’éveil à nos ennemis, si nous voulons leur arracher M. Patterson.
— Cependant il faut savoir à quoi s’en tenir.
— Sans doute. ' ,
— Comment, alors?
— Je vais partir pe soir. Demain, à midi, je serai à Glascow, et à quatre heures au plus tard, vous aurei une dépêche chiffrée de moi.
— II sera trop tard, dit Bob.
— Pourquoi donc?
— Parce que vous avez, monsieur Ascott, pris rèndezvous pour demain matin avec le prétendu M. Bury.
Bon!
— Et que vous lui avez promis un chèque de trente mille livres.
— Cela ne fait absolument rien, dit sir Edmund.
Bob fit un soubresaut sur sa chaise.
— Comment! s’écria-t-il, vous donneriez une pareille somme à un homme qui, — maintenant nous en sommes sûrs, — est un agent de l’homme gris?
Sir Edmund se prit à sourire.
— Vous oubliez une chose, Bob.
— Laquelle? monsieur.
— Vous oubliez que lorsqu’un chèque est de cette importance, la Banque paye à un jour de vue.
— Ah! c’est juste, dit Bob en respirant.
— Eh bien ! M. Ascott donne le chèque.
— Fort bien!
— La Banque à qui on le présente remet au lendemain pour payer. Mais, dans l’intervalle, j’ai eu le temps d’expédier une dépêche à M. Ascott, et M. Ascott va former opposition au payement du chèque.
Bob respirait bruyamment.
M. Ascott, calme et froid, trahissait à peine sa préoccupation par -un léger froncement de sourcils.
— Vous avez raison, sir Edmund, dit-il. Il faut partir ce soir mêipe et ne pas perdre une minute. Tant que vous n’aurez pas vu le vénérable M. Bury il nous sera impossible d’agir.
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— Ah! monsieur, dit Bob, qui, après avoir eu un moment de joie en songeant qu’on sauverait l’argent, retombait dans son anxiété à propos de M. Patterson, nous allons peut-être nous donner un mal inutile.
— Que voulez-vous dire, Bob ?
— M. Patterson est peut-être déjà mort !
— Non, dit M. Ascott.
— Qu’en savez-vous?
— Mathématiquement cela est impossible.
— Comment cela ?
— Suivez-moi bien. Bob, et vous aussi, sir Edmund, et vous allez comprendre.
Tous deux regardèrent M. Ascott avec avidité.
M. Ascott reprit :
— Ce n'est pas d’hier que nous sommes en lutte avec le personnage mystérieux qu’on appelle l’homme gris.
— Certes, non, dit Bob, et nous nous sommes même joliment échauffé la bile pour le faire mettre à Newgate.
— Or, nous avons un dossier assez complet sur lui.
— Cela est vrai, monsieur.
— Et ce dossier, qui nous révèle une foule de choses, sauf son nom véritable, nous apprend que l’homme gris a horreur du sang et qu’il ne le verse qu’à la dernière extrémité.
Donc M. Patterson est prisonnier, sans doute, mais il n’est pas mort.
— C’est égal, dit Bob, ceci n’est qu’une supposition. J’aimerais mieux une preuve.
— Je vais vous la fournir, Bob.
— Ah!
— Supposons que M. Patterson ait écrit cette lettre de son plein gré, certainement il nous écrirait encore dans quelques jours pour nous donner de ses nouvelles.
— Naturellement, monsieur.
— Et si nous devons obéir à M. Bury, c’es^ à la condition que, de temps en temps, une lettre nous parviendra pour nous expliquer son absence prolongée.
— Eh ! dit Bob, ceci est assez logique, monsieur.
— Donc, M. Patterson est prisonnier, mais il est vivant et il s’agit de le retrouver.
— Et nous le retrouverons, dit Bob.
» Sir Edmund se leva. .
— Vous comprenez que si je pars ce soir, dit-il, il faut que je m’occupe de certains préparatifs.
— Naturellement, dit M. Ascott, allez, sir Edmund, et ne regardez pas au prix de la dépêche.
— Elle aura la longueur d’une lettre et sera détaillée fort clairement, répondit sir Edmund.
Et le gentleman serra la main à M. Ascott et 4 Bob et sortit, les laissant en tête à tête.
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Après avoir donné certains ordres à Bob, M. Ascott quitta à son tour le bureau d’Oxford-street.
M. Ascott était quelque peu soucieux; mais c’était un homme d’une rare énergie, et il ne s’effrayait jamais par avance des difficultés les plus insurmontables.
~ Il n’y a qu’un homme, se disait-il, qui ait pu tou-
cher à M. Patterson, et c’est l’homme gris; mais je me sens de force à lutter avec lui, nous verrons bien.
M. Ascott demeurait dans Piccadilly.
Il habitait, à lui seul, une petite maison à laquelle était attenant un bout de jardin.
Il était garçon, vivait au dehors et ne rentrait jamais que pour se coucher. .
Un groom était son unique domestique.
M. Ascott rentra donc chez lui et fit sa toilette pour aller dîner en ville.
Et, tout en s’habillant, il se livra à une méditation profonde.
L’objet de la lutte entre M. Patterson et l’homme
gris, disait-il, n’est plus comme autrefois le neveu de lord Palmure, l’enfant de Jenny l’Irlandaise.
Non, l’homme gris a pris une autre cause en main.
II veut restituer au fou Walter Bruce la fortune et le titre de lord William Pembleton.
Or donc, pour avoir une trace quelconque, un point de départ qui me permette d’agir, il faut que je cause avec sir Archibald, le père de lady Pembleton.
Car, tandis que M. Patterson disparaissait, sir Archibald a dû être le but de quelque tentative.
r M. Ascott, on le voit, devinait une partie du jeu de son adversaire.
Il était d’un club, dans Pall-Mall, où il dînait presque tous les jours.
Or, ce club était précisément celui que fréquentait sir Archibald.
RI. Ascott s’en alla donc dans Pall-Mall.
Quand il y arriva, on allait se mettre à table, et RI. Ascott entendit un nom qui lui fît dresser l’oreille.
Deux membres du cercle causaient à mi-voix, et l’un d'eux prononçait le nom de sir Archibald.
RI. Ascott écouta.
— Riais sir Archibald est un vieillard, disait l’un.
— A peu près, répondit l’autre.
— 11 a au moins soixante ans...
— N’en eût-il que cinquante, sa conduite n’en serait pas moins une folie.
— De quoi s’agit-il donc? pensa RI. Ascott, de plus en plus attentif,
— Oui, mon ami, reprit l’un des deux interlocuteurs, il faut que ce pauvre Archibald soit fou.
— Dame! si cette femme l’a ensorcelé; est-elle belle au moins?
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— Splendide.
— Et ils sont partis?
— Pour la France. A l’heure qu’il est ils sont en mer.
M. Ascott s’approcha, il salua les deux gentlemen et
leur dit:
— Vous m’excuserez, n’est-ce pas? Mais sir Archibald est un de mes bons amis.
— Eh bien ! vous savez ce qui lui est arrivé ? v
— Sans doute, il est parti.
— Oui.
— Avec une femme.
— Une aventurière, une Française... ou une Russe, on ne sait pas au juste.
M. Ascott n’eut pas besoin d’en savoir davantage.
Il était fixé.
La Société évangélique, dont il connaissait tous les secrets, avait' faiOfaire un vrai travail sur l’homme gris. Son évasion, d’abord incompréhensible, avait fini par être expliquée, et si on n’avait pu le reprendre, du moins on savait quelles personnes avaient favorisé sa fuite.
Et parmi ces personnes, il y avait une femme trèsbelle, Française selon les uns, Russe selon les autres.
M. Ascott n’eut pas un seul instant de doute et d’hésitation.
La femme qui emmenait sir Archibald en France était bien celle qui avait aidé l’évasion de l’homme gris.
La conclusion était donc toute naturelle.
Tandis qu’il s’emparait de M. Patterson, l’homme gris se débarrassait de sir Archibald.
M. Ascott rentra chez lui, tout pensif, vers onze heures du soir. Il y trouva un billet qui venait d’arriver.
Ce billet était signé : Buhy.
Le représentant écossais de la Société évangélique écrivait :
« Une affaire imprévue m’empêchera de vous at- • tendre demain matin à Santon hûtel.
ù Mais vous m’y trouverez sûrement à huit heures du soir. Venez, j’ai besoin de vous. »
Une joie visible se peignit sur le visage de M. Ascott, qui fit ce calcul :
— Sir Edmund, à cette heure, roule vers l’Ecosse.
Demain, à midi, il sera à Glasgow.
En admettant qu’il ne m’adresse un télégramme qu’à cinq heures, j’ai le temps de le recevoir avant huit.
Et M. Ascott se mit au lit, souffla sa bougie et, au lieu de s’endormir, se mit à rêver dans l'obscurité au moyen de battre un adversaire aussi redoutable que l’homme gris.
Le lendemain, M. Ascott se rendit dans Oxford Street.
Bob fronça le sourcil en le vo/ant entrer.
— Vous venez prendre le chèque? dil-il.
— Oui, dit M. Ascott.
— Trente mille livres 1 murmurait Bob en soupirant et prenant d^ns la caisse le livre de chèques, sept cent cinquante mille francs d’argent de France... S’ils allaient nous voler cela, ces gredins de féniansl...
— Ils nous le voleront peut-être, dit froidement M. Ascott.
Bob fut si vivement ému que ses lunettes, qu’il avait
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relevées sur son front, retombèrent brusquement sur son nez.
— Mais, monsieur...
— Mon cher Bob, dit froidement M. Ascott, l’argent de la Société est-il donc à vous?
— Ma foi l monsieur, à vous parler franc, je vous dirai que, quand je paye, ça me fait cet effet-là.
— II faut vous corriger, Bob.
Et M. Ascott prit le chèque et retourna chez lui.
A six heures moins un quart, le télégramme attendu arriva.
C'était une page de chiffres.
L’employé du télégraphe ne put, en faisant signer son reçu, retenir cette exclamation :
— Une dépêche de cinq livres, peste 1
M. Ascott, l’employé parti, s’assit devant une table, prit la plume et se' mit à traduire la dépêche chiffrée de sir Edmund, qui écrivait non pas de Glascow, mais d’Edimbourg.