‹ La corde du penduChapitre 4 sur 12 · LXVII · texte numérisé non relu

LXVII

A peine le révérend Patterson était-il parti que M. John Bell s’empressa de retourner au préau où il avait laissé sir Arthur.

Mais sir Arthur n’y était plus.

* n était remonté dans sa chambre. •

M. John Bell avait trop hâte de le revoir pour ne pas

l’y rejoindre.

Certes, si en ce moment le lord maire de Londres fût venu visiter Bedlam et qu’il eût rencontré le second directeur, il n’aurait peut-être pas émis la même opinion qu’à la première visite.

M. John Bell était écarlate.

Sa physionomie, sa démarche saccadée, la fièvre qui brillait dans ses yeux, tout en lui annonçait la folie et une folie incurable.

Il entra chez Marmouset comme un ouragan.

Le prétendu sir Arthur était fort tranquillement assis

devant une table et écrivait.

— Eh bien! dit-il en regardant M. John Bell qui hale-

tait, je gage que vous m’apportez uue nouvelle importante? '

— Une très-grande nouvelle, dit M. Johu Bell,

— Voyons?

— Rien ne s’oppose plus à notre départ.

— Vraiment ?

— Et nous pourrons emmener avec nous Walter Bruce.

— Vous voulez dire lord William?

•— Oui.

— Ah! c'est que, dit Marmouset toujours calme, j’ai une fantaisie singulière.

— Laquelle ?

— Je voudrais avoir votre opinion sur cette affaire.

— Quelle affaire ?

— Savoir si vous croyez réellement à l’histoire de lord William.

— J’y crois, dit M. John Bell. ,

— Alors, dit Marmouset, convenez que vous vous êtes fait l’instrument d’une horrible spéculation de famille.

— Non pas moi, dit John Bell. -

— Qui donc alors? , . .

— Le lord chief-justice.

— Auquel vous obéissez?

— Forcément, hélas!

— Alors le lord chief-justice vous permet de i’emmener avec vous dans ce voyage ?

— Oui, ou plutôt c’est le révérend Patterson.

— Ce qui est absolument la même chose.

— Vous avez raison, dit M. John Bell.

Marmouset ouvrit négligemment son paletot et, M. John

Bell put voir une fois de plus la fameuse corde roulée autour de ses reins.

Cette vue acheva de le surexciter.

— Vous savez que nous partons ce soir? dit-il.

ftOCAMBOLE

— Ah! fit Marmouset avec flegme,

— Par l’express de Liverpool...

— Vraiment?

— C’est la route la plus courte pour aller en Irlande. — Cela dépend du comté dans lequel on se rend.

— C’est juste, mais cette voie est la plus courte.

— Soit, dit Marmouset.

Et il reboutonna son paletot.

— Ohl reprit M. John Bell, je crois aux paroles de la somnambule comme à la lumière du soleil.

— Cherchez une autre comparaison, dit Marmouset, car à Londres vous pourriez vous tromper.

— Comment cela?

— Dame 1 on voit si rarement le soleil !

— C’est juste. Mais enfin je crois aux paroles de la somnambule...

— Ah! ceci est une autre affaire... et...

— Et je retrouverai les trésors de mes aïeux, grâce à la corde du pendu.

— J’en suis très-persuadé, dit Marmouset.

— Les trésors et les parchemins...

— Ah ! il y a des parchemins aussi ?

— Oui. Et quand je les aurai trouvés, j’aurai droit au titre de lord.

— Bravo 1

— Je siégerai à la Chambre haute, poursuivit sir John Bell avec exaltation, je parlerai en faveur de l’Irlande...

— A merveille!

— Et j’attaquerai le lord chief-juslice.

— Alors vous défendrez au besoin lord William?

— Incontestablement.

Marmouset se mordit les lèvres pour ne pas rire.

— Que me chantait donc Rocambole? pensa-t-il. A l’entendre, M. John Bell était un homme difficile à prendre et à mettre dans notre jeu... Eh bien! mais nous l’eussions créé tout exprès pour en faire un complice de notre cause qu’il ne serait pas plus réussi.

— Ainsi, reprit M. John Bell, tout cela est bien convenu, n’est-ce pas?

— Sans doute.

— Nous partons ce soir?

— Oui.

M. John Bell se gratta l’oreille.

— Il n’y a plus, dit-il, qu’une chose qui m’embarrasse quelque peu.

— Laquelle?

— Comment emmènerons-nous lord William ? Consentira-t-il à venir?

— Oh ! je m’en charge.

— Est-ce que vous tenez aussi à emmener cet ancien homme de loi ?

— Edward Gokeries ?

— Oüi.

— Je n’y tiens aucunement, moi, mais c’est une des conditions que le sacristain m’a faites en me vendant la corde.

— Nous l’emmènerons, alors. Chère corde! bienheureuse corde 1

Et le grave directeur de Bedlam se mit à danser par la chambre.

Il ne s’arrêta que lorsque les pas d’un infirmier se firent entendre dans le corridor.

•—Un joli médecin aliéniste! pensait Marmouset. II est plus fou que le plus fou de ses pensionnaires.

ROCAMBOLF.

On frappa à la porte.

M. John Bell calma sa joie subitement et alla ouvrir.

L’infirmier apportait sur un plateau la carte de lord Wilmot.

L’excellent lord était au parloir et il voulait voir son neveu et se rendre compte par lui-même de son état mental.

— Goddam! murmura John Bell après avoir écouté l’infirmier qu’il congédia ensuite, pourvu qu’il n’ait pas la fantaisie de vous emmener, à présent!

— Qu'est-ce que ça fait?

— Comment! vous me le demandez?

, — Sans doute.

— Mais, alors, vous ne partiriez pas?

— Au contraire. A huit heures précises, vous me trouveriez à la gare de Charring-Cross. %

— Vous me le promettez?

Et M. John Bell regardait Marmouset avec anxiété :

— Je vous le jure.

Et quittant M. John Bell, qui avait bonne envie de se remettre à danser, Marmouset descendit au parloir, où lord Wilmot, c’est-à-dire Shoking, l’attendait...

Shoking attendait au parloir.

Marmouset lui trouva la mine quelque peu boule versée.

Et se mettant à rire, il lui dit :

• — Je ne m’attendais guère à ta visite.

— Et moi je ne comptais pas venir, dit Shoking.

Puis il jeta un regard autour de lui, parut s’assurer

que personne ne pouvait les entendre.

— Nous sommes seuls? dit Shoking, bien seuls?

— Voyons, reprit Marmouset, de quoi s’agit-il?

— Je n’en sais absolument rien.

— Hein?

— J’ai fait hier tout ce que vous avez voulu, n’est-ce pas?

— Sans doute. Eh bien ?

— Mais je vous ai dit que j'agissais comme un instrument inconscient, que je parlais comme un perroquet et que je répétais une leçon qu’on m'avait apprise.

— Et puis?

— Mais que je ne comprenais absolument rien à tout cela.

— II n’était pas nécessaire que vous comprissiez, ami Shoking.

— C’est ce que je me suis dit, et il paraît que je dois continuer... à ne pas comprendre?

— PeuLêtre bien. Mais enfin, de quoi s’agit-il?

— Oh I d’une chose fort simple en apparance.

— Voyons?

— Tout à l’heure, je me promenais dans le Strand, lorgnant les demoiselles de boutique et examinant les étalages; tout à coup ôn me frappe sur l’épaule.

— Qui donc?

— Un homme que je voyais pour la première fois.

— Comment était-il?

— Un blond avec des lunettes; il avait des papiers sous son bras; un homme de loi, pour sûr.

ROCAMBOLE

Marmouset se prit à sourire, car dans le signalement il avait reconnu M. Burdett.

— Ah! fit-il, êtes-vous sûr aussi, Shoking, que le personnage vous fût inconnu?

— Parfaitement sûr.

— Vous ne l’aviez jamais vu?

— Jamais. Mais pourquoi me demandez-vous cela?

— Oh! dit Marmouset, je pensais que peut-être vous l’aviez déjà vu; car, au signalement que vous me donnez, je reconnais cet homme.

— En vérité? dit Shoking.

— C’est le premier clerc de M. Colcram, le solicitor.

— Ah ! fort bien. Mais je ne l'avais jamais vu.

— Soit. Et que vous a-t-il dit, M. Burdett, car il se nomme M. Burdett?

— Un mot qui m’a stupéfié. II m’a dit : Bonjour, milord.

— Vraiment?

— J'avais repris cependant mes habits ordinaires et j’étais redevenu Shoking, le pauvre diable.

— Bon ! dit Marmouset souriant toujours.

— Je l’ai regardé alors et je lui ai dit : Gentleman, vous vous moquez de moi.

— Je me moque si peu de vous, m’a-l-il répondu, que je vais vous dire votre nom.

— Je m’appelle Shoking.

— Parfaitement, mais vous vous nommez aussi lord Wilmot.

— Ah I vous savez cela?

— Et vous avez fait enfermer hier soir, à Bedlam, sir Arthur, votre neveu?

— C’est vrai. Mais comment le savez-vous?

— Peu vous importe. J’ai un message à vous donner pour lui.

— Pour sir Arthur?

— Sir Arthur ou Marmouset, c’est la même chose. Vous voyez que je suis au courant.

— Et il vous a remis une lettre?

— Oui, en m’engageant à vous l’apporter tout de suite.

— Où est-elle ?

— La voilà.

Et Shoking tira la lettre de sa poche et la tendit à Marmouset.

Celui-ci l’ouvrit.

Elle était écrite dans cette langue bizarre que M. John Bell n’avait pu déchiffrer, et que Marmouset lui avait dit être du javanais.

Marmouset lut :

cc J’ai envoyé une fausse lady Pembleton. Le révérend, effrayé, a dû autoriser M. John Bell à partir avec lord William. Si tu pars ce soir, ne manque pas, à la gare de Charring-Cross, d’acheter le Pall Mail Gazette.

» Tu reconnaîtras sans doute le libraire.

» Il te donnera un exemplaire du journal, dans lequel tu trouveras une lettre.

» Cette lettre renferme les instructions.

j> Burdett. b

Shoking aurait bien voulu savoir ce que contenait celte lettre.

Mais Marmouset jugea probablement inutile de lui en faire part, car il la mit dans sa poche fort tranquillement.

R0CAMB0LE

— C’est bien, dit-il.

— Pardon, observa Shoking, je voudrais vous faire une question.

— J’y répondrai si je peux. Parle.

— Comment se fait-il que cet homme que je n’avais jamais vu m’ait aborbé ? Il aurait fort bien pu se tromper.

— C’est que cet homme te connaissait.

— Ah bah!

— Comme tu le connaissais toi-même.

— Mais je vous dis que c’est la première fois que je le vois.

— Et moi je t’aftirme le contraire.

— Oh ! par exemple !

— Tu l’as même beaucoup connu...

- Shoking tressaillit.

Marmouset souriait toujours.

— Tu as vécu longtemps avec lui.

— Oh ! non, dit Shoking, c’est impossible.

— Quoi donc?

— Ce ne peut être... n’est-ce pas...?

— Un nom allait monter à ses lèvres...

— Chutl dit Marmouset, pas un mot de plus.

— Shoking demeura bouche béante.

— Va-t’en, dit encore Marmouset.

— Et quand faudra-t-il que je revienne?

— Ici?

— Oui.

— Tu ne reviendras pas.

— Pourquoi ?

— Parce que je n’y serai plus.

— Vous voulez sortir de Bedlam?

— Sans doute. Je m’en vais ce soir.

— Et où allez-vous?

— A la gare de Liverpool.

— Seul?

— Non, avec lord William et Edward Gokeries.

Shoking tombait d’ébahissement en ébahissement.

— Et puis? fit-ii haletant.

— A Liverpool nous nous emparquerons pour 1 Irlande.

— Mais alors, dit Shoking, Yanda... et moi...?

— Vous vous tiendrez tranquilles à Londres.

— Jusqu’à quand?

— Jusqu’à ce que je vous écrive, si je vous écris.

— Ma foi l dit Shoking un peu vexé, c’est tout de même désagréable d’avoir affaire à des gens aussi mystérieux que vous.

Marmouset ne se fâcha point.

— Je suis mystérieux, dit-il, parce que je n’en sais guère plus long que toi. J’attends de nouvelles instructions.

Shoking étouffa un cri.

— Ah! cette fois, dit-il, je comprends..... et l’homme que j’ai rencontré,.... Mais je suis donc un idiot de ne pas l’avoir reconnu?... Cet homme, c’était...

— ïais-toi 1 dit Marmouset sèchement.

Et il congédia le prétendu lord Wilmot, et reprit le chemin du préau, où il allait avertir lord William et Edward Cokeries de leur prochain départ.

ROCAMBOLE

A sept heures ce soir-là, un cab à quatre places stationnait devant la principale porte de Bedlam.

Les domestiques avaient déjà chargé dessus une demidouzaine de colis.

C’étaient les bagages de M. John Bell.

Son valet de chambre, qui était di* voyage, causait familièrement avec le cocher.

— Nous sommes de vieilles connaissances, Tobby, disait-il.

— En effet, monsieur Jack, répondit le cocher. Voici bien près de dix ans que nous nous connaissons.

— Oui, Tobby, il y a bien dix ans, .en effet.

— Dame! repritTobby le cabman, voici plus de trente fois que je vous amène.

— C’est comme une fatalité, monsieur Jack, et toutes les fois que les policemen amènent un fou à l’hospice, c’est moi qui passe en ce moment dans la rue et à qui ils font signe de s’arrêter pour le prendre.

— Et les pourboires, dans ces cas-là, sont maigres, n’est-ce pas, Tobby?

— Oh! il y a quelquefois des fous généreux.

— Eh bien! cette fois, vous ne vous plaindrez pas, Tobby.

— Mais, monsieur Jack, il me semble que je ne vais pas voiturer desfous aujourd’hui?

— Mais si...

On m’a dit cependant que j’allais conduire M. Bell,

un de vos directeurs, au chemin de 1er.

— On vous a dit la vérité, Tobby.

— EtM. Bell n’est pas fou, que je sache, monsieur Jack.

Jack se prit à sourire :

— M. Bell n’est pas seul, dit-il.

— Ah !

U emmène avec lui trois pensionnaires de Bedlam.

— Qui sont guéris sans doute?

— Oui et non.

— Je ne vous comprends pas, dit Jack.

— Écoutez-moi, Tobby, je vais vous dire la vérité

tout entière.

— Parlez, monsieur Jack.

— Vous allez conduire quatre personnes à l’intérieur

et moi sur le siège.

— Ce qui fait cinq, monsieur Jack.

— Eh bien! sur les cinq personnes, il n’y a véritable-

qu’un fou.

. — En vérité ?

Et, ce fou, je vous le montrerai quand nous arriverons à Charring-Cross.

— Pourquoi pas tout de suite, monsieur Jack?

— Non, j’ai mes raisons pour cela.

— Comme il vous plaira, monsieur Jack.

— Qu’il vous suffise de savoir, Tobby, que l’homme le plus heureux de Bedlam, en ce moment, ce n’est pas un de ces cinq personnes, comme vous pourriez le croire. — Qui donc est-ce?

— C’est M. Blount, le second directeur.

— Et pourquoi est-il si joyeux, monsieur Jack?

ROCAMBOLE

— Parce que M. Bell s’en va.

— Question de jalousie, peut-être...

— Chut! dit Jack, voici nos voyageurs.

En effet, la porte s’ouvrit et M. John Bell parut, coiffé d’une casquette à double visière, une lorgnette et une gibecière en bandoulière et un plaid sur l’épaule.

Derrière lui venait lord William, à qui Marmouset donnait le bras.

Edward Cokeries fermait la marche.

M. John Bell était toujours dans le même état d’exaltation.

Il interpella Tobby.

— Hél cabman, lui dit- il, votre cheval marche-t-il bien, au moins?

— Ahl pour ça, oui, Votre Honneur...

— C’est que je ne veux pas manquer le chemin. Songez donc, Tobby, il y va pour moi de sept ou huit cent mille livres, peut-être...

— Juste ciel! dit Tobby; mais il faudrait encore chercher pour trouver une pareille fortune à Londres.

— Et d’un titre de lord..., ajouta M. John Bell.

Jack souriait toujours.

— Les chemins de fer sont vraiment bien mal organisés, poursuivit M. John Bell. Il faut aller à Charring- Cross pour repasser ensuite la Tamise et revenir à London Bridge, puis ensuite... gagner le Liverpool railway par une voie souterraine... Oh! ça n’en finit pas.

Et M. John Bell ouvrit la portière du cab.

— Quelle heure est-il, cabman?

— Sept heures un quart, monsieur.

— Alors nous arriverons à temps?

— Plus d’un quart d’heure d'avance.

LA COUDE Dü PENDU

Marmouset, lord William et Edward Gokeries étaient déjà installés dans le cab.

— Fouettez donc votre cheval, cabman, dit alors M. Bell à son tour. Il est en bien mauvais état, votre cheval.

— Il est maigre, mais il est bon, monsieur.

• — Cabman, poursuivit M. John Bell au moment où Jack refermait la portière, si nous arrivons à temps, vous aurez une couronnne pour votre course et un shilling de pourboire; et puis, quand je serai lord, je vous donnerai un cheval pour remplacer celui-là, qui décidément a fort mauvaise façon. . .

Jack grimpa sur le siège à côté de Tobby, et le cab partit à une allure modérée, se dirigeant vers le pont de Westminster.

Et comme tout cab aime à causer pour abréger les longueurs de la route, Tobby reprit :

— Ma foi! monsieur Jack, si M. John Bell n’était pas le directeur, je croirais volontiers.,.

— Taisez-vous donc, Tobby.

— C’est que les trois autres ont tout à fait l’air raisonnable, monsieur Jack.

— Je vous ai dit, Tobby, que sur les quatre il y avait un seul fou.

— Bon !

— Et que je vous le montrerais à la gare.

— C’est bien, dit Tobby. Pour que vous me répondiez ainsi, il faut que vous ayez vos raisons.

Et il parla d’autre chose.

Vingt minutes après, le cab entrait dans la gare de Charring-Cross, laquelle, on le sait, est située à l’entrée du Strand, tout auprès de Trafalgar-PIace.

ROCAMBOLE

M. Bell s’élança hors de la voiture avant même que Tobby eût fini de tourner correctement devant le pérystile.

Alors Jack dit en souriant :

— Regarde bien maintenant, Tobby.

— Eh bien? monsieur Jack.

— Eh bien! le seul, l’unique fou, c’est M. Jobn Bell.

— Ab ! par exemple !

— Il est fou à lier, et M. Blount m’a donné ses instructions, ajouta Jack d’un ton de mystère.

Il paya le cabman et s’occupa du transport des bagages.

Pendant ce temps, Marmouset, que M. John Bell appelait toujours sir Arthur, arrivait dans la gare et cherchait des yeux l’étalage du libraire qui, en Angleterre comme en France, se trouve dans chaque station.

L’étalage était dans un coin, à gauche.

Assis à son bureau, le libraire avait la tète dans ses deux mains, des lunettes bleues sur les yeux, et paraissait lire avec une grande attention un livre ouvert devant lui.

— Pardon, monsieur, dit Marmouset, auriez-vous encore par hasard un exemplaire de PallMaü Gazette?

Le libraire tressaillit et leva vivement la tête.

Puis, avec la main gauche, il remonta ses lunettes sur son front.

Marmouset étouffa un cri.

— Milon ! dit-il.

— Tu vois, répondit le vieux compagnon de Rocambole, tu vois que moi non plus je ne suis pas mort.

Et Milon laissa retomber ses lunettes bleues sur son nez.

Milon avait laissé retomber ses lunettes sur son nez.

— Voilà le Pall Mail Gazette, dit-il.

Puis, regardant l’horloge qui se trouvait dans la gare:

— Il y a encore vingt minutes avant le départ, ajoutat-il.

— C’est vrai, dit Marmouset.

— Et nous avons le temps de causer.

— Causons, fit Marmouset.

— Tu penses bien, reprit Milon, que le maître n’a pas <5crit une lettre.

— Comment 1 dans le numéro du jouanal que tu me donnes, il n’y a pas une lettre?

— Non.

— Mais alors... ces instructions...?

— Tu les trouveras dans le journal.

— Comment ça?

— Tu trouveras de page en page un mot, une ligne, une lettre qui sont pointés au crayon bleu.

— Ah! fort bien.

— Tu les assembleras et tu sauras ce que tu as à faire. — Je comprends.

— Mais comme nous avons le temps, poursuivit Milon, je puis te le dire tout de suite.

— Ah!

— Tu seras demain matin à Liverpool.

— Fort bien.

ROCAMBOLE

— Le premier steamer qui chauffera pour Dublin se nomme la Crimée, le capitaine est de nos amis.

— Ah! vraiment? Mais nous nous embarquerons donc?

— Sans doute. . . ,

— Et nous irons en Irlande?

— Pas tout à fait.

Marmouset ouvrit de grands yeux.

— Du moment où nous nous embarquons, dit-il, je ne vois pas où nous nous arrêterions en chemin, à moins qu’on ne mette à présent pied à terre en pleine mer.

— C’est que tu ne sais pas la géographie.

-Plaît-il?

— Ce qui ne fait îpas honneur à l’éducation brillante que le maître et moi nous t’avons donnée, dit Milon, qui s’était repris à tutoyer Marmouset.

— Ah! c’est juste, fit celui-ci, j’oubliais l’île de Man.

— Sans doute, et tous les steamers touchant au port de Douglas.

— Alors, nous irons jusqu’à l’Ile de Man?

— Oui.

, — Et là, que ferons-nous?

— Ah !<iit Milon, je ne vais pas avoir le temps de tout te dire, car voici M. John Bell qui s’approche.

* — Diable!

— Qu’il te suffise de savoir qu’il y a une somnambule à l’ile de Man.

<, — Et nous irons la consulter?

— Oui, et elle vous dira où se trouve le trésor que cherche M. John Bell.

— Mais puisque nous ne devons pas aller jusqu’en Irlande...

— Chutl le P ail Mail Gazette t’apprendra le reste. Voici M. John Bell.

En effet, le directeur de Bedlam, qui trépignait d’impatience, venait droit à sir Arthur.

Sir Arthur posa un shelling sur la table du prétendu libraire.

Milon lui rendit six pence et lui dit en pur anglais :

— Bon voyage, gentleman.

Marmouset fourra le journal dans sa poche et rejoignit M. John Bell.

Celui-ci lui dit :

— Le cabman avait raison. Nous sommes arrivés un bon quart d'heure trop tôt. Il me plait beaucoup, ce cabman.

— En vérité? dit Marmouset.

— Et quand je serai lord, je lui achèterai un cheval.. Je n’ai qu’une parole, moi.

— Avez-vous fait enregister vos bagages? dit Marmouset.

— Jack s’en est occupé.

Et M, John Bell regarda l’horloge à son tour.

— Décidément, dit-il, ces chemins, de fer sont d’une lenteur intolérable.

— Soyez tranquille, nous partirons à l’heure. Où sont nos deux fous?

— Jack les surveille.

Marmouset prit le bras de M. Bell et poursuivit ;

— Je viens de causer avec le libraire, et il m’a donné un renseignement précieux.

— Que vous a-t-il dit?

ROCAMBOLE

— Que les steamers touchent à l’ile de Man.

— Encore un retard! ditM. Bell en frappant du pied.

— Mais à l’ile de Man il y a une somnambule qui fait merveille.

— Une somnambule?

— A quoi bon, puisque nous avons la corde?

— C’est égal, dit Marmouset, elle a une grande réputation, et il paraît qu’elle a retrouvé beaucoup de trésors déjà.

— En vérité?

— C’est du moins ce que le libraire m’a dit.

M. John Bell tomba dans une profonde rêverie, d’où il fut bientôt tiré par la cloche du départ.

Jack avait retenu tout un compartiment, et il s’y trouvait installé déjà avec lord William et Edouard Cokeries.

M. Bell et Marmouset y prirent place à leur tour.

Le train partit.

Pendant tout le voyage, lord William et Edouard Cokeries furent silencieux.

En revanche, M. John Bell se livra à toutes sortes de divagations.

Il ne dormit pas de la nuit et traça le programme minutieux de l’existence qu’il comptait mener aussitôt qu’il serait en possession de la fortune et des trésors de ses aïeux .

De temps en temps, Jack levait les yeux au ciel et semblait dire :

— Si cela continue, il faudra l'attacher.

Enfin, on arriva à Edimbourg à sept heures du matin.

M. Bell, grâce à son indicateur, était au courant du départ des steamers.

— C’est à neuf heures que la Crimée lève l’ancre, ditil, nous n’aurions pas le temps de déjeuner à terre.

-r- Nous déjeunerons à bord, répondit Marmouset.

Et ils se rendirent directement de la gare sur le pont.

La Crimée chauffait.

— Une fois à bord. Marmouset tira la PaU Mail Gazette de sa poche et prit connaissance de la mystérieuse correspondance de Rocambole.

Puis, quand il sut ce qu’il avait à faire, il se mit à la recherche du capitaine.

M. John Bell se crevait les yeux à regarder l’horizon, et croyait déjà voir ia terre d’Irlande lui apparaître dans le brouillard du matin.

Revenons au révérend Patterson, le deus ex machina mystérieux des persécutions dont le malheureux lord William Pembleton était la victime depuis si longtemps.

Le révérend Patterson, en quittant Bedlam, se rendit en toute hâte à Pater-Noster Street.

M. Colcram était absent.

Mais M. Burdett était dans son bureau.

Lé premier clerc de maître Colcram reçut en souriant le chef de la Mission évangélique.

Je sais par avance, dit-il, ce que vous venez m’apprendre.

92 ROCAMBOLE

— Vraiment?

— Lady Pembleton est allée à Bedlam.

— Vous savez cela?

— Je sais tout, dit M. Burdett.

— Ah!

— Mais les deux directeurs, pris d’une peur salutaire, ont refusé de lui laisser voir Walter Bruce.

. — Précisément. .

— Lady Pembleton reviendra demain.

— Oui. Mais...

— Mais Walter Bruce sera parti, voulez-vous dire?

— En effet, M. John Bell part ce soir.

— Et il l’emmène?

— Naturellement; ce qui fait que nous voilà débarrassés.

Le révérend tressaillit.

— Mon cher monsieur, continua M. Burdett, lord William n’est pas fou, vous le savez.

— Non certes, il n’est pas fou.

— Mais, en revanche, le directeur de Bedlam, M. John Bell, est fou...

— A lier.

— Par conséquent, poursuivit M. Burdett, rien ne serait plus facile pour lord William que de s'évader ?

— Pourvu qu’il ne vienne pas à Londres, peu m'importe!

— Vous pensez bien què s’il s’échappait, c’est la première chose qu’il ferait.

Le révérend Patterson fronça le sourcil.

— Mais, ajouta M. Burdett, j'ai pris mes précautions; et l’homme qui joue le rùle de sir Arthur est un garçon hardi et prudent tout à la fois.

— L’avez-vous vu aujourd’hui?

— Non, c’était parfaitement inutile, je lui ai fait tenir mes instructions. -,

Le révérend Patterson s’était assis auprès du bureau de M. Burdett.

— Maintenant, continua-t-il, laissons un moment lord William et M. John Bell tranquilles, et causons d’une autre affaire.

— Je vous écoute, dit M. Burdett.

— Lady Pembleton est allé à Bedlam?

— Vous le savez aussi bien que moi.

— C’est une preuve qu’elle essayera de ne point s’exécuter, c’est-à-dire qu’elle refusera de payer les sommes souscrites par feu lord Evandale.

— Naturellement. Mais nous saurons bien l’y forcer.

— J’y compte. Seulement, je suis moins au courant que vous des choses de la procédure.

— Et vous vous demandez si tout cela sera fort long?

— Dame 1 „ • .

— Un solicitor ordinaire demanderait deux ans.

— Et vous? *

— Je mènerai la chose si rondement que nous aurons atteint la fin en trois mois.

— Vous me le promettez?

— Je vous le jure.

Les yeux du révérend pétillèrent.

— Eh bienl dit-il, je compte sur vous, et même je vais vous laisser agir sans me mêler de rien, d’autant plus que je m’absente de Londres.

— Vous partez?

— Oui, je vais en France pour quelques jours.

ROCAMBOLE

— Excusez ma curiosité, dit M. Burdett, mais qu’allez-vous faire en France?

— Tâcher de retrouver la piste d’un homme qui est le seul que je craigne sérieusement.

M. Burdett ne sourcilla pas.

— De quel homme voulez-vous parler? dit-il.

— D’un certain chef fénian qui est, dit-on, Français d’origine.

— Et que vous appelez?

— Qu’on surnomme l’homme gris.

— Ah! fit M. Burdett, j’ai entendu parler de cela. Cet homme gris n’était-il pas à Newgate?

— Précisément.

— Et ne s’était-il pas évadé la veille même du jour fixé pour son exécution?

— Les fénians ont fait sauter une partie du mur de Newgate pour le délivrer.

— Oui. dit M. Burdett, c’est bien cela. Et vous craignez cet homme?

— C’est le seul adversaire sérieux que j’aie jamais rencontré.

— Mais qui vous dit qu’il ait quitté Londres?

— C’est ce que m’affirme un détective en qui j’ai pleine confiance.

— Et, selon lui, il serait allé en France?

— Oui.

— Eh bien I dit encore M. Burdett, allez en France, mon révérend. Pendant ce temps, nous amènerons à bien, ici, la succession de lord Evandale.

Le révérend Patterson fit ses adieux à M. Burdett et prit congé de lui.

Quand il fut parti, M. Burdett se prit à sourire.

— Tu ne tiens pas encore l'homme gris, dit-il.

Le révérend était remonté dans son cab et disait au cabman :

— Conduisez-moi dans Elgin Cressent.

C’était dans Elgin Cressent que le révérend avait son domicile particulier.

Le cab descendit Fleet Street, remonta Farington road et gagna cette longue artère qui coupe Londres dans une partie de sa longueur et qu’on appelle Oxford Street.

C’était la route la plus déserte.

Mais comme le révérend entrait dans Oxford, il croisa un autre cab, et dans ce cab un gentleman poussa un petit cri et fit un signe au révérend.

En même temps, il donna ordre à son cocher d’arrêter.

Le révérend en fit autant.

Alors le gentleman, qui n’était autre que sir Archibald, le père de lady Perableton, sauta lestement en bas de sa voiture et vint tendre la main au révérend Patterson.

Celui-ci l’accueillit assez froidement.

Mais sir Archibald n’y prit garde :

— Où allez-vous? dit-il.

— Je rentre chez moi.

— Dans Elgin Cressent?

— Oui.

— Je vous accompagne. Mon cab va suivre. Permettez que je monte à côté de vous, j’ai beaucoup de choses à vous dire.

Et sir Archibald s’installa à côté du révérend, après avoir fait signe à son cabman de suivre à vide.

ROCAMBOLE

M. Patterson, lui, n’avait absolument rien à dire à sir Archibald et il était visiblement contrarié de cette rencontre.

Sir Archibald continua :

— Figurez-vous que j’arrive d’Écosse.

— Ah!

— Où je suis allé conduire lady Pembleton, ma fille. A ces paroles le révérend stupéfait regarda sir Archibald.

— Votre fille? dit-il.

— Sans doute.

— Vous avez conduit lady Pembleton en Ecosse?

— A New-Pembleton, oui, mon révérend.

— Et quand êtes-vous partis?

— Il y a cinq jours.

— Mais vous êtes revenus aujourd’hui?

— Moi, oui.

— Et lady Pembleton aussi ?

— Non, elle est restée à New-Pembleton.

Le révérend regarda alors sir Archibald d’un air plein de défiance.

— Je crois que vous vous moquez de moi, dit-il.

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