LXXII
Sir Archibald fit un haut-le-corps.
— Et pourquoi donc voulez-vous, mon révérend, dit-il, que je me moque de vous?
— Je n’en sais rien, mais je constate !e fait.
-Plaît-il?
— Lady Pembleton n’est pas en Écosse.
— Par exemple 1
— Elle est à Londres,..
— Vous êtes dans l’erreur, mon révérend!
— Et je vous en fournirai la preuve.
Sir Archibald regarda le révérend Petterson.
— Mais, dit-il, c’est vous qui vous moquez de moi...
— Allons donc !
— Je vous répète que ma fille est à New-Pembleton, c’est-à-dire à cent lieues de Londres.
Le révérend haussa les épaules.
— Tenez, sir Archibald, dit-il, vous feriez mieux de jouer avec moi cartes sur table.
— Que voulez-dire?
— Écoutez-moi un moment.
— Bon, fit sir Archibald, parlez l
— Ni lady Pembleton ni vous ne nierez que je vous ai rendu, il y a plusieurs mois, un grand service.
— Et nous en sommes reconnaissants, mon révérend.
— Sans moi, poursuivit le révérend Patterson, vous ne vous seriez pas débarrassés aussi facilement de Walter Bruce.
Sir Archibald tressaillit à ce nom.
— Eh bien? fit-il.
— Il est vrai, poursuivit le révérend, que l’association dont je suis le chef ne travaille pas pour l'unique amour de Dieu, et que lord Evandale a contracté vis-à-vis de nous des engagements assez lourds.
— Que nous ne cherchons pas à éluder, mon révérend.
UOGAMBOLE
Et sir Archibaîd prononça ces mots avec un accent de franchise qui stupéfia Patterson.
— En vérité? dit celui-ci. .
Vous le savez, reprit sir Archibaîd, je suis riche,
fabuleusement riche. Aussi était-ce moins une question de fortune qu'une question de litres qui nous a fait traiter avec vous. Ce que nous ne voulions pas, c était un procès qui viendrait dévoiler le drame mystérieux dont New-Pembieton avait été le théâtre; ce que nous voulions, c’était que lord William demeurât éternellement Walter Bruce.
Et vous songiez à nous payer les sommes considérables souscrites à notre profit par feu lord Evandale. — Mais nous y songeons encore, dit sir Archibaîd.
— Voilà qui est bizarre... , -,
Et le révérend Patterson regarda sir Archibaîd dans
le blanc des yeux. ,
— Et nous sommes à votre disposition, ajouta ce-
,U1 — Alors, dit froidement le révérend, donnèz-rtioi une explication, sir Archibâld.
— Laquelle? , , . ,
— Expliquez-ttioi pourquoi lady Pembleton a voulu
revoir Walter Bruce, c’est-à-dire lord William.
— Je ne sache pas que cette fantaisie lui soit venue.
— Alors c’est à votre insu?
— Sans doute.
Elle s’est présentée à Bedlam.
— Allons donc 1
— Et elle a demandé à voir lord William.
— Vous m’étonnez, dit sir Archibaîd, mais quand
cela est- il arrivé?
Dioilized by
— Aujourd’hui même.
— Ah ! par exemple I s’écria sir Arehibald, voilà qui est tout à fait impossible.
— Vous croyez?
— Matériellement impossible, parce que, je vous le répète, lady Pembleton est en Écosse depuis cinq jours.
Sir Arehibald parlait avec un tel accent de conviction que le révérend Patterson fut un peu ébranlé,
— Cependant, dit-il, une femme s’est présentée à Bedlam aujourd’hui même.
— Et cette femme... ?
— A demandé à voir lord William.
— Et elle a dit se nommer lady Pembleton?
— Oui.
Sir Arehibald paraissait stupéfait.
— Je ne comprends rien à tout cela, dit-il; quelle autre femme que ma fille oserait prendre le nom de lady Pembleton?
Le rétérend Patterson ne répondit pas.
Un soupçon vague encore, mais rapide, avait envahi son esprit.
Un soupçon provoqué par un souvenir.
Le révérend se rappelait maintenant que le bon et jovial directeur de Newgate, dans l’espoir d’obtenir des aveux de l’homme gris, s’était plu à le mettre en contact avec Tom le condamné à mort.
Or, qui pouvait dire que Tom n’eût pas raconté son histoire et celle de lord 'William à l’homme gris?
Et si cela était, l'homme gris, avec son caractère chevaleresque, n’avail-il pas épousé la cause de lord William?
Du moment où une femme, disant se nommer lady
I0O .* ROCAMBOLE
Pembleton, s’était présentée à Bedlam, il y avait de par le monde des gens qui s’occupaient de lord William.
Quels étaient-ils?
"Voilà ce que le révérend ne savait pas; mais l'homme gris s’était spontanément offert à sa pensée.
Cependant, le révérend Patterson ne confia point ses soupçons à sir Archibald.
Tandis qu’ils causaient, le cab avait roulé grand train et il entrait en ce moment dans Elgin Cressent.
— Je commence à vous croire, sir Archibald, dit le révérend.
— Ah! c’est fort heureux, répondit le père de lady Pembleton.
— Mais je préférerais cent fois que vous m’eussiez trompé.
— Et pourquoi cela?
— Nous voici à ma porte; entrons, je vous dirai tout.
Le révérend Patterson était quelque peu agité.
Sir Archibald s’en aperçut.
— Mais, dit-il, que soupçonnez-vous donc?
— Venez, venez toujours.
Et le révérend s’élança hors du cab, tira une clef de sa poche et pénétra dans sa maison.
Sir Archibald le suivit.
. Un valet vint à leur rencontre.
— Monsieur, dit-il, le détective Scotowe sort d’ici.
— Ah ! dit le révérend.
— II voulait parler à Votre Honneur et il a attendu fort longtemps dans le cabinet ; mais enfin, ne sachant pas si Votre Honneur rentrerait, il est parti.
— Et il n’a rien dit?
— II a laissé une lettre pour Votre Honneur.
— Où ça?
— Sur la cheminée du cabinet.
Le révérend entra précipitamment dans son cabinet, qui était aux rez-de-chaussée.
Il courut à la cheminée, prit la lettre et l’ouvrit.
La lettre ne contenait que trois lignes :
« Victoire 1
» J’ai retrouvé l’homme gris.
» Notre homme se cache sous des lunettes bleues, une perruque blonde et le nom de Burdett.
» 11 est maître-clerc chez M. Colcram, le solicilor.
» J’attends des ordres pour agir.
W. Scotowe.
Le révérend Patterson était devenu d’une pâleur mortelle à la lecture de cette lettre.
— Ah! murmura-t-il, cet homme est plus fort que moi décidément. Voici quinze jours qu’il se moque de moi et me roule comme un enfant...
Et il se laissa tomber sur un siège et faillit s’évanouir.
Le révérend Patterson et sir Archibald se regardèrent un moment avec une égale stupeur.
Le premier paraissait anéanti.
Le second ne comprenait pas, mais il devinait quelque épouvantable catastrophe.
HOCAMBOLE
Et comme le révérend Patterson demeurait bouche béante, stupide, sir Archibald lui dit enfin :
— Mais que vous arrive-t-il donc?
Alors le révérend eut une explosion de colère.
— Ah! vous voulez le savoir? dit-il.
— Oui, fit sir Archibald.
— Eh bien! je vais vous le dire, reprit-il hors de lui. Vous m’avez pris pour un homme habile, jusqu’ici.
— Dam!
— Eh bien! vous vous êtes trompé.
Et il eut un rire nerveux effrayant.
— Que voulez-vous dire? balbutia sir Archibald.
— Je suis un parfait imbécile, un misérable niais, poursuivit le révérend Patterson.
— Oh!
— Et voici trois semaines que je suis joué, dit-il, roulé par un homme à qui j’ai donné toute ma confiance, et qui est mon plus cruel ennemi.
Sir Archibald ne comprenait toujours pas.
Le révérend poursuivit.
— Voulez-vous savoir ce qui est arrivé ?
— Parlez.
— Eh bien ! ce n’est pas lady Pembleton qui s’est présentée à Bedlam.
— Parbleu! je le sais bien.
— Et lord William n’y est plus.
Sir Archibald jeta un cri.
— Lord Wiiliam n’est plus à Bedlam?
— Non.
— Où donc est-il?
— 1) est en route pour l'Irlande.
— Mais vous êtes fou ! exclama sir Archibald.
— Pas encore. .. mais je vais le devenir.
Et le révérend enfonçait, en parlant ainsi, ses ongles dans sa poitrine, et se promenait dans sa chambre du pas saccadé et inégal d’une bête féroce enfermée dans une cage de fer.
— Mais enfin, dit sir Archibald, expliquez-vous... Comment se fait-il que lord William ne soit plus à Bedlam?
— Parce qu’on lui en a ouvert la porte.
— Mais qui donc?
— Moi! parbleu I moi...
— Vous!
Et sir Archibald regardale révérend avec une surprise croissante.
Celui-ci poursuivit :
— Depuis trois semaines je suis aveuglément les conseils d’un homme qui a certainement juré de rendre à lord William ses titres et sa fortune.
— Mais ce que vous dites là est impossible!
— C’est la vérité, vous dis-je.
El le révérend riait d’un rire nerveux, et il ajouta :
— Puisque je ne suis qu’un imbécile!...
Et comme il parlait ainsi, une sonnette se fit entendre, annonçant l’arrivée d’un visiteur.
Ce coup de sonnette calma un peu le révérend.
Il regarda sir Archibald.
— Silence ! dit-il.
Au même instant, la porte du cabinet s’ouvrit et un homme entra.
C’était le détective Scotowe.
Le révérend Patterson avait sur lui-même un empire extraordinaire.'
ROCAMBOLE
Dans les quelques secondes qui s’étaient écoulées entre le coup de sonnette et l’entrée du détective, il avait eu le temps de reprendre le masque de glace qui pesait ordinairement sur son visage.
— Ah 1 vous voilà, dit-il en regardant le détective.
— Excusez-moi, dit celui-ci. Comme je m’éloignais et me trouvais déjà à l’autre bout d’Elgin Cressent, j’ai vu une voiture qui s’arrêtait à la porte de la maison de Votre Honneur.
Alors j’ai eu le pressentiment que c’était Votre Honneur qui entrait, et je suis revenu sur mes pas.
— Et vous avez bien fait, dit froidement le révérend Patterson.
— Vous avez lu ma lettre?
— Oui, certes.
— Eh bien? «
— Eh bien I vous êtes un habile homme, à moins que vous ne vous trompiez cependant...
— Oh! je ne me trompe pas, dit le détective.
— Vous êtes sûr que l’homme gris...?
— N’est autre que M. Burdetl.
— Ah!
— Il loge à deux pas de Pater-Noster dans Sermon- Lane.
— Bon!
’ — Quand il est rentré chez lui, le soir, il ôte ses lu-
uetles, sa perruque blonde et ses favoris roux.
— Et il loge seul?
— Non; il est avec un Français, une sorte d’hercule qu’on appelle Milon, et qui est libraire à la gare de Charring-Cross.
— Ah! dit encore M. Patterson, devenu tout pensif et
qui ne paraissait pas se souvenir que sir Àrchibahl était là.
En effet, depuis l’arrivée du détective, sir Archibald n’avait ni fait un geste, ni prononcé un mot.
Il était là, assis dans un fauteuil, regardant tour à tour le révérend redevenu calme et froid et le détective qui paraissait enchanté de sa découverte.
— Alors, reprit le détective, je n’ai rien voulu prendre sur moi sans les ordres de Votre Honneur.
— Comment cela?
— On peut arrêter l’homme gris, soit dans son logis particulier, soit dans l’étude de M. Colcram.
— Toutes vos mesures sont-elles prises pour cette arrestation?
— Toutes.
— Combien avez-vous d’hommes à vos ordres?
— Huit.
Le révérend regarda la pendule.
— II est huit heures du soir, dit-il.
— Eh bien? fit le détective.
— Etes-vous sûr que son logis de Sermon-Lane n’a pas deux issues?
— Très-sûr.
— Que la maison n’a pas deux escaliers?
— Elle n’en a qu’un.
— Et la rue est facile à cerner?
— Très-facile. C’est une ruelle ; son nom l’indique.
— Eh bien! dit le révérend dont l’œil eut un fauve éclair, il ne faut pas attendre à demain.
— Vous êtes d’avis qu’il faut l’arrêter ce soir?
— Et le plus tôt possible.
ROCAMBOLE
— Avant minuit, dit ie détective Scotcwe, nous l’aurons réintégré à Newgate.
— Et après-demain il sera pendu, ajouta le révérend Patterson.
— Mais de qui donc parlez-vous? demanda enfin Archibald.
— D’un homme qui a un nom bizarre, — l’homme gris.
Et le révérend Patterson murmura :
— Allons! tout n’est pas perdu encore... puisque l’homme gris sera pendu.
C’était, en effet, dans Sermon-Lane que logeait Rocambole, ou plutôt M. Burdett, le maître -clerc de M. Colcram le solicitor de Pater-Noster.
Pourquoi avait-il choisi cette rue?
Par une raison toute simple; c’est que dans cette rue il y avait une maison qu’il connaissait, et dans cette maison une chambre qu’il avait occupée quelques heures.
Cette chambre était celle que miss Ellen avait louée, au temps où elle était dame des prisons, et dans laquelle elle venait changer de costume, quand elle avait accompli ses douloureux devoirs envers les prisonniers.
Rocambole en avait conservé une clef.
Cette clef, on ne la lui avait jamais ôtée pendant son séjour à Newgate.
Le bon directeur, espérant toujours qu’il ferait des révélations, s’était, on s’en souvient, montré pour lui plein d’égards.
Donc, le jour, ou plutôt la nuit où le maître et Milon recouvrèrent leur liberté en se jetant résolument à la nage dans la Tamise, Rocambole se souvint de la clef et de Sermon-Lane.
Nageurs vigoureux tous les deux, Milon et lui avaient traversé la Tamise comme s'il se fût agi d’un ruisseau, et ils s’étaient assis un moment, le fleuve passé, sur la berge de la rive droite, qui fait face à la Cité.
Alors Milon avait dit à Rocambole :
— Nous sommes libres, c’est vrai, mais nous ne sommes pas hors de danger.
— Que veux-tu dire?
— Nos habits sont ruisselants.
— Crains-tu donc les rhumatismes?
— Ce n’est pas ce que je veux dire.
— Alors explique-toi.
— Pour faire sécher nos habits, il faut que nous allions quelque part.
— Sans doute.
— Dans une taverne, une maison de nuit, un boarding quelconque, enfin.'
— Continue.
— Et comme nous ne sommes pas dans la saison des bains froids, nous pouvons fort bien éveiller l f àlièntion d'un policeman.
— C’est puissamment raisonné, dit Rocambole d'un ton railleur; mais, entre nous, mon vieux, nous èn avons vu bien d’autres.
— Ah! dame ! c’est vrai.
ROCAMBOLE
— Mais, poursuivit Rocambole, nous n’aurons même pas à faire des frais d’imagination en cette circonstance.
— Plaît-il? fît Milon.
— Nous avons un logis tout trouvé.
— Le bateau à vapeur de miss Ellen?
— Non pas.
— Cependant ce bateau doit nous attendre?
— Oui, mais tu sais bien que nous restons à Londres maintenant.
— Ah! c’est juste.
— Nous avons donc un logis.
— Où ça?
— Dans la Cité.
— Et... on nous attend...?
— Non.
— Alors qui nous ouvrira?
— Cette clef.
—i Et Rocambole tira la clef de sa poche et la montra à son fidèle compagnon.
Puis il regarda le ciel toujours noir.
— Nous avons deux heures devant nous, dit-il. Allons nous-en !
Ils remontèrent au pont de Londres, gagnèrent la Cité et entrèrent dans Sermou-Lane.
La ruelle était déserte; la maison dans laquelle était la chambre de miss Ellen était ouverte toute la nuit, c’est-à-dire que la porte avait un petit secret, un loquet dissimulé.
Ce qui permettait aux locataires de monter à toute heure.
Rocambole et Milon prirent donc possession de la chambre de miss Ellen, et le maître dit en souriant :
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— Ce n’est pas ici qu’on viendra nous chercher.
A Londres, personne ne s’occupe de son voisin.
Les gens qui habitaient la maison rencontrèrent le lendemain Milon et Rocambole dans l’escalier et se bornèrent à cette réflexion :
— Tiens, il paraît que nous avons de nouveaux locataires.
Et ce fut tout.
Huit jours après, Milon et Rocambole avaient chacun une profession différente.
Milon était allé toucher une traite de mille livres sur la maison Davis, Humphry et C ie ,dont il s’était muni en quittant Paris.
Puis il avait acheté une place d’étalagiste à la gare de Charring-Cross.
Rocambole était devenu M. Burdett.
Tous les matins Milon partait à sept heures; Burdett, à huit.
Ce dernier ne rentrait jamais dans la journée.
A six heures, après avoir congédié les clercs de l’étude, M. Burdett descendait Fleet Street et le Strand et se dirigeait vers la gare de Charring-Cross.
A ce même moment, le nouveau libraire fermait son étalage et quittait la gare.
Tous deux se rencontraient sous le péristyle, se prenaient sous le bras, et, traversant Trafalgar square, ils se dirigeaient tantôt vers Leycester square, tantôt vers Haymarkett.
Ils prenaient un verre de sherry au café de la Régence pour l’unique plaisir d’entendre parler français.
Puis ils allaient dîner, tantôt dans une taverne, quelquefois chez un pâtissier, le plus souvent chez un maru. 7
ROCAMBOLE
chand de poisson qui se trouvait à l’angle de Picadilly.
Jamais ils ne rentraient avant dix ou onze heures du soir.
Or, pr'cisément, ce jour-là même où le détective Scotowe apprenait au révérend Patterson que l’homme gris n’était autre que le clerc M . Burdett, Rocambole et Milon sortaientvers neuf heures de leur restaurant habituel.
lisse tenaient par le bras et descendaient Haymarkett.
Milon dit à Rocambole :
— Avez-vous remarqué un homme qui a dîné en face de nous?
— Oui, c’est quelque employé de solicitor.
— C’est un mouchard, dit Milon.
— Bahl
— Et un Français encore. ^
— Comment le sais-tu?
— Je le connais de Paris.
— Eh bien 1 il aura fait de mauvaises affaires à Paris, et il est venu chercher de la besogne à Londres.
— Et c’est nous qu’il moucharde.
— Allons donc! 0
— J’en suis sûr, dit Milon.
En ce moment il se retourna :
— Tenez, dit-il en serrant le bras de Rocambole, voyez plutôt.
Rocambole, sans cesser de marcher, tourna la tête à demi.
— Tu as raison, dit-il.
En effet, l’homme les suivait.
— Alors, dit Rocambole, nous allons nous amuser un peu. Pressons le pas.
— J’àimerais bien m’en débarrasser, dit Milon.
— C’est ce que nous allons faire. Tu vas voir. Et Rocambole continua à entraîner Milon.
Rocambole était parfaitement méconnaissable pour tous ceux qui avaient connu l’homme gris.
Milon s’était fait pareillement une tête, et on sait que Marmouset l’avait regardé à deux fois, ce même jour-là, avant de savoir à qui il avait affaire.
Tous deux avaient un air bien anglais, et Rocambole eut quelque peine à adopter l’opinion de Milon.
Et tandis qu’ils descendaient Haymarkett :
— Ecoute donc, fit-il, parlant français tout bas.
— Allez, dit Milon.
■ — Je ne dis pas que tu n’aies pas reconnu cet homme...
— - Je l'ai parfaitement reconnu.
— Je ne dis pas que ce ne soit pas un mouchard...
— C’en est un.
— Mais es-tu bien sûr que ce soit après nous qu’il en ait?
— Dame! il nous suit...
— Ce n’est pas une raison.
— Écoute-moi jusqu’au bout.
— Parlez, maître.
— Lg police est à nos trousses depuis mon évasion, je le sais; ou plutôt elle n’y est plus.
— Comment cela?
ROCAMBOLE
— A Scotland yard, qui est la préfecture de Londres, il y a deux opinions sur mon sort, et toutes deux ont de chauds partisans.
— Ah ! fit Milon.
— Les uns, et ce sont les plus nombreux, disent que j’ai été enseveli sous les ruines du souterrain.
— Bon 1 Et les autres?
— Les autres prétendent que je ne suis plus à Londres.
— Eh bien ! dit Milon, puisque cet homme nous suit, il faut croire qu’il y a une troisième opinion, qui consiste à supposer que l’homme gris se cache sous la perruque et les lunettes de M. Burdett, le premier clerc du solicitor Colcram.
— Non, dit froidement Rocambole.
Milon secoua la tête.
— Celte troisième opinion, si elle existait, aurait pour représentant un homme qui est bien autrement à craindre pour moi que tous les policemen du Royaume-Uni.
— Et... cet homme?...
— C’est le révérend Patterson.
— Qui vous dit que ce n’est pas lui qui vous fait suivre?
— Il est possible qu’on me recherche par ses ordres. Mais ce n’est pas lui, tu penses bien, qui soupçonne l’homme grisîous la pelure de M. Burdett.
Milon ne répondit rien, mais il se retourna de nouveau.
Le mouchard, comme il disait, descendit Haymarkett comme eux.
Seulement il avait passé sur l’autre trottoir.
Alors il pressa légèrement le bras de Rocambole.
— Vous voyez bien... fit-il.
Rocambole fronça le sourcil.
— Nous allons bien voir, dit-il.
Ils prirent Sauton Street, qui est toujours une rue moins encombrée, et entrèrent dans le magasin de cigares qui est en face de Sauton hôtel.
Le mystérieux personnage entra pareillement dans Sauton Street.
— Il me prend une fameuse envie, dit Milon, tandis que Rocambole allumait un cigare.
— Laquelle?
— J’ai envie de marcher sur lui et de l’assommer d’un coup de poing.
— Tu es un imbécile! dit Rocambole.
— Ah! dit Milon, vous croyez?
Et le colosse baissa humblement la tête.
Rocambole sortie le premier du magasin de cigares. L inconnu s était arrêté sur le trottoir opposé.
Alors Rocambole traversa la rue et marcha droit à lui. L’inconnu ne bougea pas.
Rocambole lui dit en anglais :
— Qu’est-ce que tu fais donc à Londres, toi?
. L’inconnu tressail it.
— Excusez-moi, répondit-il en mauvais anglais, je cherche à gagner ma vie.
— Tu es Français?
— Oui.
— Pourquoi nous suis-tu?
On me donne une guinée par jour pour cela.
Et qui donc te paie si généreusement?
Un détective du nom de Seotowe.
Milon, qui avait suivi Rocambole, écoutait ébahi.
ROCAMBOLE
Milon ne comprenait pas, et certes, un autre que lui n’aurait pas compris davantage ce singulier homme de police qui vendait son secret du premier mot.
Mais Milon oubliait une chose, la puissance fascinatrice du regard de Rocambole.
Et Rocambole avait subitement relevé ses lunettes et il fixait sur le mouchard devenu tout tremblant son œil clair et dominateur.
— Alors, dit-il, tu sais qui je suis?
— Il paraît que vous êtes l’homme gris qui s’est évadé de Newgate.
— Fort bien, dit tranquillement Rocambole.
Il mit la main dans sa poche et en retira une poignée de souverains.
— Tiens, dit-il en tendantcet or au mouchard, prends cela et va-t’en.
Celui-ci balbutia quelques mots d’excuse, prit l’argent et se sauva.
Alors Rocambole se mit à rire.
— Tu vois, dit-il à Milon, ce n’est pas plus difficile que cela. Allons-nous-en.
— Je ne comprends rien à ce qui vient de se passer, dit le colosse.
— Tu n’as pas besoin de comprendre, viens.
Et ils continuèrent..
Chaque soir, ils avaient coutume de s’en aller à Evans taverne dans Covent-Garden, boire de l’ale ou du porter.
— Ne changeons rien à nos habitudes, dit Rocambole.
Et ils passaient leur soirée à Evans taverne, écoutant
chanter cet horrible chœur d’hommes en habit noir qu 1 fait les délices de ce lieu bizarre.
A dix heures, Roeambole mit dans sa poche le journal qu’il avait parcouru.
— Je suppose, dit Milon, que nous n’allons pas retourner dans Sermon-Lane?
— Pourquoi pas?
— Mais- puisque la police sait...
— La police ne sait rien, dit Roeambole avec flegme.
— Après ça, dit philosophiquement Milon, comme j’ai coutume d’aller partout où vous allez, cela m’est bien égal.
Et ils rentrèrent dans Sermon-Lane.
Quand ils furent dans la petite chambre de miss Ellen, Roeambole ôta sa perruque, sedébarrassa de se» lunettes, fit tomber ses favoris postiches et redevint lui-même.
Milon, pendant ce temps, avait allumé une pipe et s’était mis à la fenêtre.
Mais tout à coup il se rejeta vivement en arrière.
— Qu’est-ce qu’il y a donc? dit Roeambole.
— Ah I maître, dit le colosse, cette fois, vous en conviendrez, je crois que nous sommes pinces.
— Bah ! dit Roeambole.
Il s’approcha de la fenêtre et se pencha dans la rue.
La rue était pleine de policemen.
— Et pas moyen de s’échapper!... murmura Milon avec désespoir...
ROCAMBOLE
On le voit le révérend Patterson n’avait pas perdu de temps.
11 était allé en toute hâte chez le lord chief-justice et lui avait fait part des révélations du détective Scotowe.
Puis il avait couru à Newgate.
Le pauvre directeur, qui riait toujours autrefois, ne riait plus.
Il était même devenu mélancolique et tressaillait des pieds à la tête chaque fois que retentissait la sonnette qui annonçait l'arrivée d’un visiteur.
Il croyait sans cesse voir arriver un homme vêtu de noir lui apportant sa révocation.
Le révérend Patterson s’était donc présenté à Newgate et avait demandé à le voir.
Le bon directeur était seul dans son cabinet, la tête penchée et le front rembruni.
• Le révérend entra.
— Àhl mon cher monsieur, dit le directeur, vous venez m’accabler de vos reproches, et certes vous en avez bien le droit; peut-être même m’apportez-vous ma révocation?
~ Nullement, dit le révérend Patterson.
Cette affirmation ne ramena point un sourire sur les lèvres du bon directeur.
— Le jour où elle m’arrivera, dit-il, je m’inclinerai. J’ai mérité mon sort. Ah! cet homme gris m’a bien trompé... Et moi qui le croyais un vrai gentleman...
Ici le directeur poussa un nouveau soupir.
— Savez-vous, poursuivit-il, que ces misérables m’ont bâillonné et garrotte comme un criminel?
— Je sais cela, mon cher monsieur.
— Que ces brigands de fénians ont voulu faire sauter Newgate et toute la Cité?
— Je sais encore eela.
. — Oh ! je donnerais tout ce que je possède pour qu’on me ramenât ce misérable.
Un sourire vint aux lèvres du révérend.
— Je gage, dit- il, que vous ne le traiteriez plus avec tant d’égards?
— Je le ferais mettre aux fers jusqu’à l’heure où il serait pendu, monsieur.
— Et la cellule, l'avez -vous conservée?
— Sans doute.
— Il n’y a personne dedans?
— Absolument personne.
— Tant mieux I dit froidement le révérend.
Et comme le bon directeur le regardait avec étonnement, le révérend poursuivit :
— Consolez-vous, cher monsieur, cette cellule, vide à cette heure, sera habitée cette nuit même.
— Que dites-vous? exclama l’honorable directeur.
— Je vous dis qu’elle sera occupée...
— Par qui?
— Mais par l’homme gris.
Le directeur jeta un cri.
— Vous l’avez donc repris?
— Pas encore, mais nous le reprendrons.
La joie qui avait un moment illuminé le visage du bon directeur s’évanouit.
11» ROGAMBOLE
— Je crains, dit-il, que vous ne vous fassiez encore des illusions.
— Faites toujours préparer la cellule et disposez tout pour le recevoir, dit le révérend.
Et il s’en alla sans vouloir s’expliquer davantage.
Cependant le révérend garda son cab et se fit conduire devant Saint-Paul.
Là il mit pied à terre et parut chercher quelqu’un.
Six heures sonnaient en m moment.
Un homme qui se promenait sur la place vint à lui.
C’était le détective Scotowe.
— Eh bien? dit vivement le révérend.
— Nos deux hommes, le prétendu clerc et le libraire, ont été suivis par nos agents toute la soirée, dit-il.
— • Boni et où sont-ils maintenant?
— Us ne sont pas rentrés encore.
— Mais rentreront-ils?
— J’en suis sûr.
— Comment le saurez-vous?
— On me préviendra.
Comme Scotowe disait cela, un homme déboucha sur lu place et parut chercher quelqu’un.
— Ah! ah! fit le détective, je crois que voilà ce que j’attendais.
Le nouveau venu se dirigea vers lui.
— Sont-ils rentrés? demanda le détective.
— A l’instant.
Eh bien ! s’ils reviennent, il ne faut pas perdre un seul instant.
— Oh! tout est prêt, dit Scotowe.
— Où sont vos hommes?
J en ai placé six dans le bas de Sermon-Lane. Us
sont cachés dans un public-bouse. Il subira d’un coup de sifflet pour les faire sortir.
— Et les autres?
— Les autres sont sous Doctor’s Commouns.
— Eh bien, marchons.
Le détective dit quelques mots à l’oreille de son agent qui partit comme un trait.
Un quart d'heure après, Sermon-Lane était investi par les policemen, et Milon, qui fumait un cigare à la fenêtre, se rejetait vivement en arrière.
Le détective Scotovve avait pris toutes ses précautions.
La rue était pleine de policemen et toutes les issues étaient gardées.
Le révérend ne s’était pas éloigné, comme on aurait pu le croire.
Il s’était approché avec les policemen, et il dit :
— Êtes-vous bien sùr que la maison n’a qu’une issue?
— Parfaitement sùr, répondit le détective. D’ailleurs il y a un de mes hommes dans l’escalier.
— Mais la porte est fermée.
— Oh! ça ne fait rien. Tenez...
Et Scotowe fit mouvoir le loquet habilement dissimulé.
— Vos hommes sont-ils armés?
— Oui.
— Alors, montons, dit le révérend.
Une partie des policemen demeura dans la rue; l’autre suivit Scotowe et le révérend, qui marchait le premier.
Dans l’escalier, ils trouvèrent l’homme apposté par Scotowe.
Cet homme était sur le carré, à ta porte même de la chambre.
— Ils sont là, dit-il tout bas.
RDCAMBOLE
Et il montra la porte.
Scotowe frappa.
On ne lui répondit point.
— Ils y sont cependant, dit encore le détective.
Et il montra un filet de lumière qui passait par la porte.
Scotowe frappa de nouveau.
On ne répondit pas davantage.
— Enfoncez la porte ! ordonna le révérend.
— C’est inutile, la clef est dessus.
— En effet, la clef était dans la, serrure.
Scotowe tourna cette clef et la porte s’ouvrit.
Mais soudain, le révérend Patterson jeta un cri de rage et de désespoir.
La chambre était vide.
Une lumière brûlait sur la cheminée. Sur la table la pipe de Milon était encore chaude.
Mais Milon et Rocambole avaient disparu...
Qu’était devenu Rocambole?
Où avait passé son compagnon le libraire deCharriug- Cross?
Le révérend Patterson, stupéfait, pâle de colère, était sur le seuil de la chambre et ne comprenait pas.
Le détective Scotowe s’élança au dehors et dit à l’homme qui était resté dans l’escalier :
— Mais tu as dû le voir sortir?
— Non, répondit le policeman, je vous jure que je n’ai rien vu et que la porte ne s’est pas ouverte.
Le détective descendit dans la rue.
Il questionna les policemen qui s’y trouvaient.
L’un de ceux-ci avait vu un homme à la fenêtre et fumant.
Puis un autre homme s’était approché.
Puis encore tous les deux s’étaient rejetés en arrière.
Le détective remonta.
Il y avait un placard dans la chambre, il l’ouvrit.
Armé d’une lumière, il examina le placard.
Il était vide et les murs étaient pleins.
Un minutieux examen des quatre murs, du plancher et du plafond démontra qu’il n’y avait dans cette chambre ni issue mystérieuse, ni cachette d’aucune sorte.
Et cependant Rocambole et Milon n’étaient plus là.
Et le policeman placé en faction dans l’escalier jurait qu’il avait vu la porte de la chambre se fermer sur eux, et que cette porte ne s’était point rouverte.
— Ce ne sont pas des hommes, s’écria alors le détective, ce sont des démons !
— Ou plutôt, murmura un des policemen, des fantômes qui s’évanouissent en soufflant dessus.
Le révérend Patterson ne disait rien.
11 était comme atterré.
Enfin, cependant, il parut sortir de cet état d’hébéternent.
— Monsieur, dit-il au détective, il est impossible que ces deux hommes ne soient pas sortis par la porte?
Le policeman protesta.
ROCAMBOLE
— S’il en est ainsi, dit le détective, ils sont dans la maison.
— Il faut la visiter tout entière.
— Mais, mon révérend, hasarda le détective, vous savez bien qu’en Angleterre le domicile des citoyens est inviolable.
— Bah! répondit le révérend, suivez-moi, j’en fais mon affaire.
Et il frappa à la porte voisine.
Le locataire vint ouvrir.
— Monsieur, lui dit le révérend Patterson, nous sommes à la recherche d’un malfaiteur de la pire espèce, un de ces maudits fénians qui ont voulu faire sauter la Cité de Londres il y a quelques jours.
— Vous ne le trouverez pas chez moi, répondit le locataire, je suis tout seul.
— N’importe! dit le révérend, voici une banknote de cinq livres, permettez-moi de visiter votre domicile.
En Angleterre, l’argent ouvre les. portes que la loi ne saurait ouvrir.
Grâce à ce talisman, le révérend Patterson et le détective Scotowe visitèrent toute la maison depuis le rez-dechaussée jusqu’au comble.
Nulle part, ils ne trouvaient trace de l’homme gris ni de son compagnon.
Ils revinrent alors dans la chambre et ne furent pas plus heureux.
Le révérend était au comble de la stupeur.
Cependant il ne perdait pas aisément la tête, et il dit au détective.
— L’homme nous échappe, mais il y a des papiers qui ne doivent pas nous échapper.
» — Ah! fit M. Scotowe.
Le révérend Patterson avait fait ce raisonnement bien simple :
— Du moment où M. Rurdett et l’homme gris ne font qu un, celui-ci est nanti de celte fameuse déclaration signée parle lieutenant Percy et visée par l'ambassade anglaise de Paris.
Or, cette pièce doit être dans les paperasses de l’étude
de M. Colcram, le solicitor. H nous la faut donc à tout prix.
— Mais où prendrez-vous ces papiers? demanda le détective.
— Venez avec nous et emmenez vos hommes, répondit le révérend Patterson.
Ils abandonnèrent tous la maison de Sermon-Lane et prirent le chemin de Pater-Noster Street.
C’était là, on le sait, qu’étaiopt les bureaux de M. Colcram, le solicitor.
Mais M. Colcram habitait hors de la Cité, dans Elgin- Cressent, à deux pas de la maison du révérend.
La maison où était l’élude, comme presque toutes celles de la Cité, n’avait pas d’habitants, la nuit, et était confiée à la garde d’un concierge.
Le concierge ouvrit la porte d’entrée.
Mais M. Patterson eut beau lui exhiber un ordre du lord chief-justice, et le détective Scotowe décliner sa qualité, le concierge refusa de laisser le révérend pénétrer dans les bureaux, en l’absence de M. Colcram.
Le révérend Patterson ne se tint pas pour battu.
— Faites cerner la maison, dit-il à M. Scotowe, veillez à ce que personne n’entre ou ne sorte, et attendez-moi.
ROCAMBOLE
Le révérend monta lestement flans un cab qu'il envoya chercher à la station, et dit au cabman :
— Conduisez-moi dans Elgin-Cressent.
Trois quarts d’heure après, le révérend arrivait chez M. Coirram.
Le solicitor travaillait et n’était pas encore au lit.
Il connaissait le révérend et savait quel pouvoir occulte et mystérieux il possédait.
Aussi n’avait-il pas hésité à repousser d’abord la malheureuse Betsy et ensuite à la charger des intérêts de la Société évangélique dans la succession de lord Evandale Pemhleton.
Le révérend Patterson n’avait donc pas à lui faire mystère de la situation.
Il lui avait appris que son maître-clerc, à qui il avait accordé toute sa confiance, n’était autre que l’homme gris, ce qui stupéfiait M. Colcram.
II lui raconta l’expédition infructueuse de Serriton- Lane, et finit par lui dire:
— Il est impossible que les papiers que nous cherchons ne soient pas chez vous.
M. Colcram ne fit aucune difficulté pour accampagner le révérend.
Tous deux remontèrent dans la voiture et prirent le chemin de la Cité.
Le détective Scotowe avait fidèlement exécuté la consigne que le révérend lui avait donnée.
Personne n’était entré dans la maison, personne n’en était sorti.
M. Colcram et le révérend se livrèrent alors à une perquisition minutieuse, et firent un véritable inventaire de tout ce qui se trouvait dans l’étude.
Non-seulement ils ne retrouvèrent pas la fameuse pièce, mais encore ils constatèrent que tous les papiers relatifs à l’affaire de lord William avaient disparu.
Le révérend Patterson écumait.
Le jour les surprit dans cette besogne.
Quand le révérend, ivre de rage, se décida enfin à se retirer, un commissionnaire, qui était assis au coin de la rue, vint à lui et lui remit une lettre qu’un gentleman lui avait confiée.
La lettre était à l’adresse du révérend.
Il l'ouvrit et lut :
« Vous vous êtes donné bien de la peine pour rien, cette nuit.
» Vous n’avez pas trouvé les papiers, pas plus que vous ne m’avez arrêté.
» Mille compliments de condoléance.
» l’homme gris. »
Le révérend poussa un cri de rage.
Rocambole le raillait après lui avoir échappé.
Comment donc était-il parvenu à échapper au détective Scotowe et à ses policemen?
C’est ce que nous allons vous dire.
ROCAMBOLE
Reportons-nous donc au moment où Milon avait crié à Rocambole :
— Nous sommes pincést
Rocambole s’était approché de la fenêtre et avait jeté un regard rapide dans la rue.
La rue était encombrée de policemen.
— Et pas une arme pour nous défendre I dit Milon, pris d’un accès de désespoir.
— Tu te trompes, dit Rocambole.
Il tira de sa poche deux révolvers et en donna un à Milon.
— Mais il est probable, ajouta-t-il, que nous ne nous en servirons pas.
— Nous nous laisserons prendre sans nous défendre?
Et Milon, ahuri, regarda le maître.
Rocambole haussa les épaules.
— Imbécile! dit-il.
Milon était bouche béante.
— Je n’ai point le temps de te donner des explications, poursuivit le maître; cependant, comme tu pourrais faire quelque bêtise, écoute-moi vite, car les minutes valent des heures en ce moment.
— Parlez, dit Milon.
— Ce qui arrive je l’avais prévu.
— Ahî dit Milon, et vous avez voulu rentrer tout de même?
— J'avais mes raisons pour cela.
— Enfin nous sommes piucés.
— Pas encore.
— Cependant...
— Tais-toi, et écoute.
Milon attendit.
— Tu n’as donc rien vu en venant ici?
— Mais... je ne me rappelle pas... la rue était déserte...
— 11 y avait un homme sous une porte, en faco .de cette maison.
— Et cet homme?
— 11 s’est glissé dans l’escalier quand nous sommes entrés.
— Et c’est... un ami?
— Non, c’est un policeman. Tiens, il est là, derrière la porte.
— Alors il nous barrera le passage?
— Non... Tu vas voir... Pose ta pipe et filons !
Et Rocambole ouvrit la porte et se plaça de manière à être dans la pleine lumière de la lampe qui se trouvait sur la cheminée.
Le policeman qui, en effet, allait ouvrir la bouche pour appeler à son aide, et avait déjà un révolver au poing, le policeman tressaillit.
Rocambole venait de lui faire un signe mystérieux, un signe qui consistait à tracer une croix sur son front avec l’index de la main gauche.
Et le policeman, muet, s’effaça.
Alors Rocambole lui dit tout bas :
— Je suis l’homme gris.
Le policeman ne broncha pas.
Rocambole se tourna vers Milon stupéfait.
ROCAMBOLE
— Suis-moi, dit-il.
Milon sortit de la chambre à son tour.
Rocambole tira la porte, la ferma sans bruit, et laissa la clef dans la serrure. •
Puis il monta lestement l’escalier.
Milon le suivit.
Ils arrivèrent ainsi tout en haut.
Milon suivait toujours le maître et comprenait que ce n’était pas le moment de le questionner.
En haut de l’escalier, il y avait une porte entrebâillée.
Cette porte donnait sur une chambre veuve de tout meuble et de tout locataire, et qui prenait jour sur les toits par une de ces fenêtres qu’on appelle tabatières.
La fenêtre était ouverte.
— Sers-moi de marchepied, dit alors le maître. Après je te tendrai la jambe.
Et il monta lestement sur les épaules de Milon, atteignit la tabatière et grimpa sur le toit.
Puis il laissa pendre sa jambe, et comme il était d’une force peu commune, il hissa Milon à son tour.
Une fois qu’ils furent tous deux sur le toit, Rocambole laissa retomber sans bruit le châssis vitré, et la tabatière se trouva fermée.
— A présent, dit-il, il s’agit de ne pas avoir le vertige. Suis-moi toujours.
Le toit était en pente raide, couvert d’ardoises et fort glissant.
Rocambole marchait avec une sûreté de pied et une souplesse que lui eût envié un couvreur de profession.
Quant à Milon, il avait été entrepreneur de bâtisse, comme on sait.
Et quand il se mit à suivre Rocambole, il murmura :
Bon! ça me connaît... je suis du bâtiment.
De toit en toit, car ils passèrent sur plusieurs maisons, ils arrivèrent à l’extrémité méridionale de Sermon- Lane.
Alors Rocambole s’arrêta.
Est-ce que nous allons rester ici ? dit Milon.
— Non certes.
Et Rocambole, se baissant, frappa trois petits coups sur le toit.
Alors un trou se fit devant eux; une planche qui avait la couleur de l’ardoise bascula comme le battant d'une porte, et Milon vit au-dessous de lui une mansarde au milieu de laquelle il y avait un lit sur lequel ils tombèrent l’un après l’autre.
Puis Rocambole ferma la trappe et ils se trouvèrent dans une obscurité profonde.
— Où sommes-nous? demanda alors Milon.
— Chez un ami qui ne tardera pas de rentrer.
— Un des nôtres?
— Non, un ami à moi. Tu penses bien que j’ai des amis à Londres.
— Qui donc nous a ouvert, alors?
— Personne. C’est moi.
— Cependant vous avez frappé...
— J’ai fait mouvoir un ressort en tapant dessus trois petits coups secs.
— Aiiw nous sommes en sûreté?
— Parfaiiement; et maintenant, ajouta Rocambole, nous pouvons causer.
— Alors vous allez m’expliquer pourquoi le policeman nous a laissés passer ?
ROCAMBOLE
— Sans doute. Le policeman, que j’avais reconnu en passant, est un Irlandais.
— Ahl
— Et un fénian.
— Vous lui avez fait le signe des fénians?
— Boni je comprends... C’est égal, dit Milon, nous avons joué gros jeu.
— Je ne dis pas non, mais c’était nécessaire.
— Pourquoi?
— Je veux prouver au révérend Patterson que je ne le crains pas.
— Ah ! c’est différent, dit Milon. Mais les papiers...?
— Quels papiers?
— Ceux qui sont à l’étude de M. Colcram?
— Ils n’y sont plus. Je les ai emportés le soir, en m’en allant.
Et Rocambole ouvrit son paletot et montra une serviette en maroquin qu’il avait placée dans la poche intérieure de côté.
Milon respira bruyamment.
— Mais, dit-il tout à coup, le révérend sait maintenant qui vous êtes?
— Sans doute.
— Et il va transmettre ses ordres en Irlande pour faire arrêter Marmouset?
Un sourire vint aux lèvres de Rocambole.
— Nous tâcherons de parer le coup, dit-il. J