FONDATION DE L' ACADÉMIE ROYALE DE DANSE
Lai corporation des ménétriers, créée en 1321, n'avait cessé jusqu'alors de croître et de se développer ; mais on peut affirmer qu'elle était parvenue à son apogée, lorsqu'elle eut obtenu do nouveaux
(1) Statuts et règlements des maîtres de danse et joueurs d'instruments tant hauts que bas y par toutes les villes du royaume, Paris, 1753.
Statuts en 1658. A dater de ce jour, le système de privilège, qui formait la base de son existence, allait être attaqué par rétablissement d'autres corps également privilégiés, et l'art, encore aux prises avec la passion et la routine, ne devait pas tarder à laisser bien loin derrière lui le talent modeste du ménétrier.
C'est l'institution de Y Académie royale de danse, fondée au mois de mars 1661 (1), qui commença à ébranler la puissance du roi des violons. L'usage établi depuis longtemps était que les maîtres à danser tenaient alors des salles où ils donnaient des leçons publiques de danse. Pour afficher publiquement la liaison qu'il y avait entre la danse et le violon, un de ces instruments leur servait d'enseigne, avec ces mots tracés au-dessous : Céans ou montre à danser (2).
Louis XIV ayant donc érigé une Académie de danse, composée de treize personnes, ceux qui y furent admis voulurent changer leur nom de maîtres à danser en celui d'Académiciens, qui leur paraissait plus noble. Fiers de leur nouveau titre, ils voulurent encore que la danse formât un corps libre, absolument indépendant du violon et, à cet effet, ils rédigèrent des statuts particuliers.
Le violon soutint énergiquement ses prérogatives, et un nouveau procès s'engagea. Les divers mémoires qui furent publiés à cette occasion ne sont pas seulement utiles pour l'histoire de l'art, ils sont encore curieux au point de vue littéraire et pour l'élude des mœurs. Du reste, plus d'un lecteur y reconnaîtrait la source où s'inspira Molière pour faire la scène du maître à danser et du maître de musique dans le Bourgeois gentilhomme.
Mais avant de continuer notre récit, qu'il nous soit permis d'inscrire ici les noms des premiers membres de l'Académie royale de danse. Ils méritent certainement d'être connus, à cause de la lutte qu'ils soutinrent contre Guillaume Du Manoir. Le premier de tous était François Galland, sieur du Désert, maître ordinaire à danser de la reine. Après lui venaient : Jean Renauld, maître à danser du roi, en survivance du
(1) Lettres palenles du Roy pour V établissement de V Académie royale de danse, en la ville Paris, Paris, 1663.
(2) Factum pour Guillaume Du Manoir.,., à la suite du Mariage de la Musique avec la danse, Paris, 1664, p. 100.
sieur Prévost, et maître à danser de Monsieur, frère du roi (le duc d'Orléans) ; Thomas le Vacher, qui mourut quelques jours après la constitution de l'Académie et fut remplacé aussitôt par Bernard de Manthe ; Hilaire d'Olivet, Guillaume Reynal, maître à danser du Dauphin ; Jean Reynal son frère, Guillaume Quéru, Nicolas de l'Orge, Jean-François Piquet, Jean Grigny, Florent Galland du Désert et Guillaume Renauld (1).
Les ménétriers et le roi des violons, ayant voulu mettre opposition à Tenregistrement des lettres d'établissement de l'Académie de danse, furent repoussés par un arrêt du Parlement en date du 30 août 1662 (2). Toutefois ils ne s'avouèrent pas vaincus, et exigèrent le payement des droits qu'ils prétendaient être dûs à la confrérie par les membres de l'Académie.
De nos jours, il semble vraiment étrange que la danse et la musique aient pu être un seul instant en désaccord, et pourtant la brouille fut tellement forte au xvii® siècle que les deux partis en vinrent à se dire les choses les plus insensées. Ainsi les membres de l'Académie, pour défendre leurs prétentions ne craignaient pas d'écrire, dans un long mémoire (â), que le danse n'a pas besoin des instruments de musique et qu'elle est absolument indépendante du violon. Et pour le prouver ils ajoutaient : « Le violon ne fait autre chose qu'animer les danseurs, qui demeureroient immobiles à tous ces mouvements, s'ils n'avoient auparavant appris de leurs maîtres ce qu'ils doivent faire tandis que les violons jouent
i> Que s'il falloit, disaient-ils encore, parler des qualités nécessaires aux personnes qui dansent et â celles qui jouent du violon, il ne serbit pas difficile de faire voir que les danseurs ont tout l'avantage. Ils doivent être bien faits du corps ; ils doivent avoir le corps et l'esprit souples, et ils ne sauroient s'introduire chez les personnes de
(1) On remarquera qu'il n'y a que douze "noms, quoiqu'il soit dit que cette Académie sera composée de treize des anciens et plus expérimentés audit art.
(2) Voyez cet arrêt à la suite des Lettres patentes pour rétablissement de l'Académie royale de danse , p. 27.
(3) Ge mémoire, ayant pour titre Discours académique se trouve h la suite des Lettres patentes du Roy, p. 33.
çpqditipn, SUS ainoir ou sans contracter des teintures d'honnesteté et 4e cpurtoisjLep qui supposent presque to^jours une honneste aisance» ojf. d^ mqins june bonne éducation. »
Âcela Guillaume Du Manoir répondait dans un ouvrage spécial (1), que la maîtrise qu'on recevait était beaucoup plus attribuée à la tman;ière de danser et d'enseigner la danse qu'au violon ; que le violon devait toujours rester uni à la danse ; de sorte qu'il était vrai de dire qu'il n'y avait pas même de msutrise de violon, a sans rattache et Tencbai^ement de la danse avec cet instrument ». Puis, U ajoutait que, par le titre de Roi des Ménétriers, on avait de tout temps entendu et dû Jd^tendre le titre de Roi des Ms^tres à danser, le mot seul de n^énétriar signiiiapt miaitre k iamer I
Enfin, après un long combat, soutenu des deuK côtés par des rail^ leries multipliées, qui allaient parfois jusqu'à l'injure, il intervint, en 1664 m jugement que l'on pourrait presque considérer comme une transaction. Tous les joueurs de violon et les imaitres à danser for*mèrent une seule et même comnjtunauté, à rexcq[)tion toutefois des tr^^ mepibres de l'Académie.
nnon's «ur ms iOHBims d'h^strciieni^.
FONDATION DE L'AGADÉMIE ROYALE DE MUSIOUE.
La confrérie de Saint-Julien avait été vaincue par les Académistes, comme on les appelait. Ceux-ci devei^aient libres et n'avaient plus de droits à payer à la communauté. Mais Guillaume Du Manoir, « joueur de violon du cabinet de Sa Majesté, l'un des vingt-cinq de sa grand'bande, pourvu de l'office de roi des joueurs d'instraments et des mdtres à danser de France », avait fait rayer des statuts des membres de l'Académie l'article 7 portant que tous ceux qui voudraient faire
(1) Le mariage de la musique et de la danse conienant la réponse aU)^lwrê des reize prétendu» académiciens y Paris, 1664.
DÉS MÈNÊ¥ftïERS. 35
"ptofefesioh de danse iseraîënt ténus de ftiiré enregistrer feùrs notos feur un registre tenu par eux, sous peine d'être déchus de leurs i|)rîv&èèes et dû droit d'être jamais admis pai'ml les acàdémistes.
En outre, Du Manoir restait toujoiïrs Tennemi déclaré dfe ses àiidèns sujets, et, pour se Venger de sa dëfèStë, il se rëtôûrtiâ 'côhtré les iîïnplés particuliers, auxquels il sustità des procès qui lui furent cette fois tous favorables. C'est ainsi que le roi des jôtiéùrs ii'îtisfràîmetïts fit défehdre à toutes personnes nota affiliées à la comtiluirâuté de jouer aîux noces et de donner dés sérénades. Ses prescrf^tioàs étaieSnt téllômènt sévères, quTl ne permettait lùèmè à aucun Wïàîti*è dé tnkisôïi de tenit* réunion où assemblée le dimanche avec pïtisièui's *vîbloiis. Un Èetii violon |ïâfrticulier devait suffire dans les fStès dé famille ; ist s!i Ton voulait avoir un plus grand nombre d'ihsti^uifneritl^tes, (m était tenu de les prehdre parmi les membres de la conlmuhàuté.
Tout cela fe' était accompli, sans qu'il y eût nëcessité de publier tfes factums ou des mémoires- Les ménétriers et maîtres de dàns(e Jirésèntaîent leur rèqtrête, et la justice leur accordait gàfiîi de «àuâè. Aussi, forts de leur suceès contre lès pârticftfliers, nllêsftêrëfat-îls pt^ â afctionher les joùétffs de hautbois, en iàrficuliant que ces tousîcièhs anticipaient sur leurs droits, quaiiïd Us se permettaierit de Mve danser. Le hautbois, in^runient commode pour la daûse, étaît, en efifet, assez recherché vers cette éfpoqtie, et cda s'explique d^aiitànft mieux que ceux qui s'en servaient avaient jusqu'alors 6chap]j>é au monopole des ménétriers.
Les joueurs de hautbois, fierfe de letii- crédit, essayèrent d'abord de résister aux empiétements de la communauté ; tnaîs bientôt ils âtfrônt se soumettre. Toutefois, ce ne fut p^ife satas impoîsèr leurs conditions, car les méuétriers, autorisés à confondre les joueurs de hautbois dans leurs rangs, se virent dans la nécessité d'înscrîre leur iiàtù sur la bannière de la confrérie. Le nouveau chef de la corporation, Guillaume-Michel Du Manoir, qui avait succédé à son père, le 15 août 1668, dut même prendre à dater de ce jour le titre de Bot des ménéirierSy maîtres à danser, joueurs d'instruments tant hauts ^ue bas et hautbois (1). Le titre de Roi des violons, choisi par Gûillaùtnè l^^ Du
(1) Archives nationales. Registre 1. 85, fol. 179.
Manoir, ayant paru trop ambitieux, avait été abrogé par sentence du parlement.
A peu près vers la même époque, Guillaume-Michel Du Manoir, plus hardi et plus entreprenant que son père, voulut protester contre la fondation de V Académie royale de musiqm, faite en 1672 (1) ; mais sa réclamation n'eut pas un meilleur succès que le procès intenté contre T Académie de danse. Un arrêt du conseil fit droit aux prétentions du musicien favori du roi, Jean -Baptiste LuUi, et repoussa la requête de Du Manoir (2). On sentait déjà que la corporation allait perdre tout son édat. Pendant le premier siècle de sa constitution, elle avait pu fonder un hospice, construire une église et étabhr une royauté de joueurs d'instruments. A dater de l'an 1407, jusqu'au milieu du xvii* siècle, elle s'était vue dans sa période d'accroissement, et l'on avait pu suivre son développement. Mais le moment marqué pour sa décadence était venu; sa décomposition était prochaine.
Frappé par divers arrêts et forcé de reconnaître qu'il ne pouvait pas rendre les nouvelles ac^idémies ses tributaires, Guillaume^Michel Du Manoir dut être convaincu que ses privilèges allaient successivement disparaître. Voyant alors diminuer sensiblement son autorité, et peutêtre aussi ses revenus, il n'hésita pas à déclarer qu'il était fatigué de l'exercice d'une charge devenue l'ombre d'elle-même. N'ayant pas le courage d'assister à la ruine de son pouvoir, il abdiqua ses hautes fonctions, et, par acte passé devant notaire, le 31 décembre 1685, il abandonna tous ses profits à la commuhauté, mais en conservant jusqu'à la fin de ses jours le titre de Roi (3).
En renonçant ainsi à son pouvoir, il restait simple violon du roi, et ne devait plus recevoir que 365 livres de gages annuels et 50 livres pour récompense de chaque quartier.
(1) Leltres patentes du Roy portant permission au sieur Lulli de tenir Académie royale de musique, enregistrées au parlement le 27 juin 1672.
(2) Arcbivos nationales. Sect. administrative. Minutes des arrêts du conseil. Arrêt du i4 août iOlS.
(3) BiUiolK de l'École des Chartes. Série A, t. V, p. 282.