LA GOBPORATION DES MÉNÉTRIERS ET LES PÈRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE
On a vu plus haut que la confrérie des ménétriers avait le droit d'élire le chapelain de Féglise Saint-Julien. Tout alla bien, tant que les confrères n'eurent besoin que d'un desservant. Ils étaient les maîtres de leur chapelle ; mais ils cessèrent de l'être, dès que les besoins du service religieux en eurent réuni plusieurs. Ces prêtres usurpèrent l'autorité dans l'église ; des désordres d'une nature fâcheuse s'élevèrent, paraît-il, parmi les prêtres séculiers et, à la demande de la reine Anne d'Autriche, l'archevêque de Paris crut devoir les renvoyer, le 22 novembre 4644. Il les remplaça par des Pères de la Doctrine chrétienne, dont l'ordre avait été fondé en 1593, et qui étaient établis à Paris depuis huit ans à peine.
Un 'magistrat contemporain, Olivier d'Ormesson, écrit à cette date : « M. de Morangis nous dit qu'il venoit d'installer les Pères de la Doctrine chrétienne à Saint-Julien des ménétriers, au lieu de certains prêtres qui vivoient mal et que la confrérie des violons conférerait dorénavant à ces places des religieux de la doctrine chrétienne. Il nous dit comme il y étoit entré par force avec des archers, suivant l'ordre de M. de Paris et arrêt du conseil, sans le consentement des maîtres-violons qui en ont la nomination » (1).
Mais en instituant d'autres desservants, on avait introduit de nouveaux loups dans la bergerie. Les ménétriers ne tardèrent pas à le reconnaître. En effet, les prétentions et les exigences des Pères augmentaient chaque jour. Les ménétriers devaient tout céder, tout accorder, ou sinon ils devaient se préparer à soutenir une lutte contre des adversaires puissants et habiles ; ils avaient à résister à Tavidité d'un corps religieux qui convoitait Tentière possession de leurs biens.
(1) Journal d'Olivier d'Ormesson^ publ. par M. Ghéruel. Paris 1860, p. 125.
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Et ce n'était pas une pure conjecture. D'abord, les Pères de la Doctrine chrétienne s'étaient bornés à exercer leur ministère ; puis ils avaient demandé à s'installer dans les bâtiments de Saint-Julien, et ils y étaient parvenus ; enfin, ils s'étaient approprié les revenus de Téglise, et comme la communauté s'y opposait, en 1653, ils se firent mettre en possession de l'église « par force et avec l'aide des archers ï>. C'était, en vérité^ la fable de La Fontaine, la Lice et sa Compagne, mise en action.
On comprendra sans peine que les quatre jurés de la communauté des ménétriers et joueurs d'instruments, ordinairement si prompts à Fattâque, ne voulussent pas consentir à se laisser dépouiller de leurs biens. Ils réclamèrent énergiquement contre cette spoliation sans précédent ; mais ils avaient aflaire à des gens peu disposés à restituer ce qu'ils avaient pris, et alors commencèrent des procès sans nombre, procès pénibles, coûteux et d'autant plus terribles pour les ménétriers et maîtres à danser que Ton faisait constamment intervenir la question religieuse dans le différend (1).
Le XVII® siècle était fini, le roi Louis XIV était mort, que la guerre durait encore. Elle menaçait de s'éterniser, lorsque enfin, le 7 mars 1718, le Parlement se décida à mettre un terme à cet état de choses. Par un arrêt rendu ce jour-là, il rétablit la communauté des ménétriers dans son droit de patronage, maintint le chapelain choisi et nommé par elle, et ordonna que toutes choses fussent remises sur l'ancien pied fixé par un arrêt du 2 juillet 1658 et une transaction de 1664. Quant aux Pères de la Doctrine chrétienne, ils durent reconnaître, bien malgré eux, que, de toute ancienneté et à perpétuité, les maîtres joueurs de violon étaient les fondateurs, patrons laïques, présentateurs, gouverneurs et administrateurs de l'égUse. A ces. conditions, ils furent autorisés à se servir de la chapelle, mais seulement moyennant bail (2).
La restitution de l'église Saint-Julien aux membres de la communauté fut tellement considérée par eux comme une victoire, qu'ils
(1) Biblioth. de l'École des Chartes. Série A, t. V. p. 348-351.
(2) A. Vidal : La chapelle Saint-Julien des Ménétriers et -les Ménestrels à Paris, Paris, 1878, p. 16.
« LA; œaPORATiaN
^ulitreat: étePQÎsQP \mt triomphe et comtaten publiquemenfa kum djroitd» Ej^k ooiii$équem)€i, ih ârenl placer cbna Véglisa divi^rscs înœoi^ tÂcw sjjM^ iKiarhra nom cpu devaieal; rappeler Uml à la foist l'^poquid de; lat fojodatioQ du momimeot» et le droic de patronage des oaénaiirii^^v sm l'église.
L'uAe de ces^ iascriptionsy placée £ui-4i9S8U6 du portail de; l'éf^Usev étaiV ^iil$i coioçue :
« L'an 1331, sous le règne de Philippe de Valois, roi àà Francev ceitte chapelle et église a été bâtie et fondée par un des vingt^^pistre violons du roi et par ua des maîtres de la vtUe de Paris, doM les YÎQgit^quatre violons et les maîtres joueurs d'instrument et à danser die la ville de Paris ont été et sont de temps immémorial fondateurs, patrons laycs, seuls possesseurs, dotateurs, gouverneurs et adminis^* trateurs d'iceUe. — Cette inscriptioa a été posée du ccrnsentement de la communauté en Tannée MDCGXIX^v par les soins de Mt» François Bourdin^ Charles Goupil, Auroi et Pierre Deshayes, jurés-députés en charge i>. (1)
Une seconde inscription, recueillie également par MîiHn etplacée dons lachapeUe de la Vierge, portait ces mots. :
1 lua communauté des maîtres à danser et joueurs d'instruments dé. cette ville de Paris, lesquels sont fondateurs, et qui étaient en possession de temps^ immémorial du droit de patronage, et qui avait été troublée pendant vingt ans par la négligence de ses jurés ou autrement, a été &û&n rétabUe solennellement par arrêt du parlement rendu le 7 m»rs 1718, et ce à la poursuite et diligence de lacques Roque, Claude Mul^lard, Benoit Malle et François Bourdin, lors jurés en chaîne ; et pour' paiïpétudle mémoire, ils ont fait apposer la présente inscription laméine: amée 1718; — Posé du temps de Charles Goupil, lors juré-maître, Glaude^GharleS; Galand, pr^re bachelier de Sorbonne, nommé pari eux chapelain titulaire de cette église le 3 avril 1715, intronisé le • 9 avril 1718 t.
Qqand les prêtres de la doctrine chrétienne eurent été soumis, ce furent les chevaUers de Tordre du Mont-Carmel qui voulurent, à leur
(1) Millin» AniiquUés nationales, U lY, art. XLI. Chapelle de S. Julien des Mô^^triers, p. 16. •
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tour^ s'emparer de Yé^\m SaUil-JuUea e» 4780; (d> puis, apiîès soixante ans de tranquillité, le chapitre de S^i^^^y t^A<i9«vain;!9I90nt encore de déposséder les anciens propriéteii^$>; anfio, le 1,7 décence 1^519, Iç.s, ipénétriers £>llèrent en corps à TAssemblée naUoaalia fjwe don de leur chapelle à la nation. Un an plus tard, elle fut veiidue et dçmoliç ppujp faire placç à de nouvelles constructipus.
Ainsi, disparut la chapeUe de Saint-Julien des Ménétriers, qui pwdaptj plusieurs siècles, ay^itété le lieu de prière de tous les joueursi 4'instruments de Paris. Il n'en resta rien, pasmênie quelques-une$,des petites statuettes qui ornaient la façade et qui dataient de la fondation.
Voici, d'après un acte de la fin du xvn® siècle (2), quelles étaient Ips statues qui ornaient le portail :
« Audit portail sont trois grandes figures en pierre, dont Tune posée dans le milieu représente le Sauveur, celle à droite représente Saint-Julien, et celle à gauche saint Genès tenant d'une main un violon et de l'autre un archet (3), et dans le tour du cintre dudit portail sont insculptés en relief de pierres douze figures assises, qui sont six de chaque côté.
De cdui de droite, en entrant :
La !'• figure joue d'un instrument difficile à cognoistre, à cause de l'imtiquitf^.
La 2« figure joue d'une tronjpette marine.
La 3* figure, d'une musette.
La 4® figure, d'une fluste.
La 5® figure, de timballes.
La 6^ figure, qui est tputen haut, représente un musipieu quitieiat un papier de musique développé.
Et du costé gauche :
La i^^ figure, au dessus de la tête de S. Julien, joue d'un s^ent.
(1) Félibien. Histoire de Paris, t. I, p. 578.
(2) Archives nationales ; Papiers seqxieslrés, carton T, n» 149Î. Pièce datée du 29juUle^.l693,
(3) Quelqi;es personnes ont voulu voir dans cette figure GoUn Muset, Tun dea jongleurs de Thibaut, comte de Champagne -, mais tout nous porte à croire que les anciens ménétriers ont eu Tintention de représenter saint Genest, le second patron dalwjrchApelle.
La 2« figure joue d'un instrument à six cordes qui est un sistre. La 3« figure joue d'une harpe.
La 4® figure joue d'un luth.
La 5® figure joue d'un instrument en manière de harpe renversée dont les cordes sont en large devant luy.
La 6® figure qui est tout en hault et à costé de la clef dudit cintre, joue d'un clavessin en forme d'épinette, et au-dessous de la traverse de la dicte porte, sont deux figures de chsfque costé, qui représentent des musiciens, dont deux tiennent en main chacun un rouUeaii de papier de musique y>.
En résumé, les artistes ni les antiquaires ne sauraient regretter l'église de Saint-Julien des Ménestriers, dont Millin nous a conservé le dessin ; elle n'offrait rien de remarquable ni dans son architecture ni dans ses ornements extérieurs ou intérieurs.