TROUPE DU DUC D'ORLÉÀNS. — PREMIER BALLET EN FRANGE
A mesure que l'on avançait dans le xv® siècle, la profession de joueur d'instrument prenait une plus grande importance. C'est ainsi que le comte de Dunois, l'ambassadeur du roi de Naples, le maréchal de Gié, la duchesse de Montferrat, M^^ Marguerite de Flandre, et bien d'autres seigneurs avaient Içurs ménestrels, trompettes, tabourins, joueurs de musette et de rebec. Mais la meilleure troupe, celle que l'on aimait le plus à entendre, était certainement celle des ménestrels attachés à la maison d'Orléans. Les documents qui nous sont parvenus ne laissent aucun doute à cet égard.
L'époux de Valentine de Milan, mort assassiné dans la nuit du 23 au 24 novembre 1407, Louis, duc d'Orléans, dont le goût pour les arts est connu, avait eu pour successeur son fils Charles, né le 26 mai 1391 . Comme son père, Charles d'Orléans ne perdait aucune occasion d'entendre ses musiciens, et Marie de Glèves sa troisième épouse, qui
(1) Recueil des Ordonnances des rois de France, t. IX, XIV, XVIII. — Bibliothèque de l'École des Chartes. Série A, t. IV, p. 533.
(2) Arcjiiveçi nçLtionftles. Sect. judiciaire; Ordonn» de Henri III et de Henri IV.
partageait seg goiit^ e^t se? jdaisiirs, ^y?iit feitiCiboix de quelqi^çs RiéjaétrÂeti:s, parmi lesquels eUe .aimait surtout à ^entendre un jeuijie joueur de rebec dont nous ignorons le 1310m, et m tamhouria qu'elle appelait gracieusement Q^ti^Garçon .
Oa sait q<;ie le dw d'Orléans tenait p^dmçiirQip;ieïit sa cour à Bif^is. Poète lui-même, il appelait les poètes. Ceux-ci yenaient à lu^i, et ^ leur feisaîjL toujours fête. Si on li^i signalait un m,usicien renommé, le duc ne manquait jamais de le mander pour le faire jouer ou compo^ç^r en sa présence (i). Il eut ainsi Toccasion d'entendre les ménétr^çr^ des ducs de Bourgogne et de Nevers, ainsi qiie ceux de monseigneîur d'Argueil ; les tabourins de monseigneur de Clèves et du duc .dç Bretagne ; les trompettes de messeigneurs 4e Ppurbon et Dunois ; IçiS harpeurs de monseigneur de Lyon at 4u duc d'APiret, et bien d'autres joueurs d'instruments français, anglais et lombards. Toujours il se montra généreux envers les ménestrels, et M. A. Champollion- Figeac nous cite, d'après les actes qu'il a eus Sipys les yeux, quelque? dons qu'il leur fit encore, aux derniers temps de 3a vie.
1464t. — ^ Georges Legrecque, joueur de harpe, serviteur de napiiseigneur le courte de Dunois, don à lui faict pour avoir joué ^vant ma dite dame, le jour dçs noces d^ la fill^ de 1^ nourrice i^ Mademoiselle, la somme de LV sols tournoi?.
A Jehan Ycç^t, May:s^ult, Du Per^t Qt Anthoine Planchechte^ tabourins de mon dit seigneur à Blois, la somme de trois esçus d'Qr, pour don à eux fait par mojçi dit ?ei^eur le duc, pour avoir i^ué devant ma dite dame, durant sa gésijUe; pour ce III livres II sols yi deniers tpurnois.
Janvier 14j64. — Aux ménestrels de Pois qui jouèrent devant ftffonseigneur le jpur de l'an XXVII sols VI deniers (2).
Au surplus, le duc d'Orléans donnait^nai l'exemple aux seigneurs qui vivaient retirés dans leurs hôtels. Pour se distraire, en ^abseI^ce d^ spectacles, ils organisaient des fêtes muâcales, et faisaient venir, ppur les joindre aux ménestrels de leur maison, des joueurs de vielle, de luth, de musette et de tfimbourin.
(1) A. GhampoUion-Figeac, Louis et Charles, ducs d'Orléans, p, 353 ,360^ (?) GhampolUon-Fig^eac. Lpimef Ç/w^r^^, ducs d'Or^atis,^* p^irtie^ p» 36,
Après la mort de son époux, Marie de Clèves se plut sans doute aux fêtes musicales qui charmaient le duc d'Orléans, car nous relevons dans Tétat de ses comptes les dons suivants :
1475. — Aux trompettes de messeigneurs de Dunois et de Bourbon, pour leur peine d'avoir joué devant madame la duchesse^par plusieurs fois, par cp LX sols VIMeniers.
Au tabourin du duc de Bretagne, pour avoir joué devant ma dite dame XXX sols III deniers tournois ; à Conrat, joueur de lutz de
monseigneur de Bourbon, qui a joué devant madame ; autres dons
faits au harpeur de monseigneur de Lyon, au joueur deiutz du duc d'Autriche, au harpeur de monseigneur d'Albret.
1484. — A Jean Bioche, Jehan Mallet, petit Jehan Mallet, son fils, et Pierre Malaquis, tabourins et ménestrels de la ville de Paris LXVIII sols tournois.
A un des gens, de madame la princesse d'Orange, joueur de lutz, la somme de XXXV sols tournois, pour avoir joué de son métier.
Aux ménestrels de Pontoise, la somme de XXXIII ^ols.
1493. — A Conrat, joueur de lutz et à son compagnon, II florins.. »
Nous pourrions multiplier les preuves des largesses de la maison d'Orléans envers les ménétrels, tabourins, trompettes, hautbois et joueurs de cor. Nous en trouvons encore des exemples pendant les années 1493, 1494 et 1495 ; mais les citations que nous avons laites doivent suffire.
Charles d'Orléans eut pour fils celui qui devait être Louis XII, et qui partagea les goûts de ses ancêtres. Né le 27 juin 1462, et appelé au trône le 7 avril 1498, le duc d'Orléans avait précédé Charles VIII en Italie, lors de la conquête du royaume de Naples. Aussitôt après son avènement à la couronne, il passa encore une fois les monts pour marcher à la conquête du Milanais. Mais au milieu de ses triomphes, il n'oubliait pas l'art, et il fit alors venir d'Italie divers instrumentistes dont quelques-uns restèrent attachés à sa personne, tandis que les autres trouvaient facilement un emploi auprès des seigneurs de la* cour.
La mode de la musique italienne devint en peu de temps une passion. On ne tarda pas à applaudir alors Barthélémy de Florence, Pierre Pagan, Christophe de Plaisance, Marchande Milan, François de Virago, Nicolas de Brescia, François de Crémone, Sanxon de Plaisance,
DES MENETRIERS. 25
et surtout Albert de Rippe (1), célèbre joueur de luth mantouan, que Clément Marot n'a pas craint de comparer à Orphée. Du reste, cette* concurrence des instrumentistes italiens donna rapidement une impulsion nouvelle au goût de nos pères. Une révolution s'opéra dans la musique, grâce à l'invention du contrepoint, et l'on vit bientôt se former un grand nombre de compositeurs habiles^ parmi lesquels, on distingue Guillaume Dufay, Jean Ockegheim, et plus tard, Josquin Déprez, Jean Mouton, son élève, maître de chapelle de François I*^, enfin Eustache Du Caurroy, le prince des musiciens de son temps, qui dirigea la chapelle royale sous Charles IX, Henri III et Henri IV (2). Ces maîtres, indépendamment de la musique d'église, produisirent, soit pour les voix, soit pour les instruments, une foule de compositions, appelées Musique de. chambre, qui étaient fort estimées et répandirent vite le goût de l'art.
Ajoutons que l'influence exercée par les artistes étrangers sur les ménétriers français ne fut pas de courte durée ; elle se fit tellement sentir dans tout le xvi^ siècle, que Charles IX n'hésita pas, en 1570, à accorder l'autorisation de fonder une Académie de poésie et de musique. Ce fut Jean-Antoine de Baïf, l'un des poètes de la Pléiade, qui obtint ces lettres-patentes du roi, et il établit la nouvelle Académie dans sa propre maison, au faubourg Saint-Marcel (3).
Cinq ans plus tard, on vit naître la célèbre Confrérie de madame Sainte-Cécile, fondée par un grand nombre de « musiciens zélateurs et amateurs de musique ». Les statuts de cette confrérie furent approuvés le 18 mai 1575, et elle était autorisée à tenir ses assemblées dans l'église des Grands-Augustins. « Seront advertis, porte l'article 9 de ses statuts, tous bons et excellents musiciens ^ de ce royaume d'envoyer pour la feste de Sainte-Cécile quelques motets nouveaux ou autres cantiques hounestes de leurs œuvres pour être chantés, afin de connoistre et remarquer les bons auteurs, notamment
(1) Compte des menus plaisirs du roy François Z*"", du premier décembre 1528 au dernier décembre 1529, Archives nationales, K 343.
(2) A. Vidal. Les instruments à- archet^ t. II, p. 54, 64,
(3) Ibid. p. 59.