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UNE POIGNÉE DE SOTTISES

Une femme d'une quarantaine d'années environ, les épaules couvertes d'un horrible tartan, les poings sur les hanches, se tient debout en face du tribunal. On dirait un panier à deux, anses ou une urne antique, indistinctement.

M. le Président. Femme François, vous êtes prévenue d'injures et de voies de fait envers la demoiselle Suzanne Poireau.

La Prévenue. Ha !... Si je m'attendais à cellelà, par exemple!... Je croyais, moi, qu'on m'avait fait venir ici tout au moins pour quelque grosse affaire... Ça n'était pas la peine de me déranger pour si peu de chose... {S' adressant à une commère qui siège au banc des témoins) Dites donc, la pratique, êtes-vous folle d'aller clabauder auprès de ces messieurs pour une petite poignée de sottises ?

La plaignante. Hein!... S'il n'y avait eu que des sottises !

La prévenue. Est-ce qu'on vous a vendu quelque chose qui ne voulait pas cuire, ma mie?

La plaignante. Vous ne vous souvenez donc pas que vous m'avez inondée de coups ?

La prévenue. Si fait, saperlotte!... Eh ben! après?.... Qué qu' ça fait à ces messieurs?.... Croyez-vous pas qu'ils vont me les rendre?

M. le Président. Pourquoi avez-vous frappé la plaignante ?

La prévenue. Je vas vous dire, mon bon monsieur... Ce que j'ai sur la langue ou dans la main, faut que je le lâche.

M. le Président. C'est un tort que vous avez ; on ne doit insulter ni frapper personne.

La prévenue. Oh! vous me parlez-là du grand

genre, et moi, je suis de l'halle au poisson. Chacun sait bien que chez nous il n'y a pas de langues dorées, et qu'on ne prend pas des gants beurrefrais pour habiller son monde... Tant pis, si ça choque quelques-uns !

M. le Président. Pourquoi avez- vous frappé la plaignante ?

La prévenue. Vous me demandez pourquoi?... Assurément pour la corriger; car elle est bien mal éduquée, la pauvre femme.

La plaignante. Il serait drôle qu'il fallusse aller à l'halle pour apprendre la politesse, à c'tte heure.

La prévenue. Ah! vous croyez, la petite mère?... On pourrait bien aller à plus mauvaise école... Les plus polis ne sont pas ceux qui mettent de la pommade au jasmin dans les mots.

M. le Président. Tâchez de répondre d'une manière plus précise aux faits de la prévention.

La prévenue. Je vois que vous voulez que je mette, comme on dit, les points sur les i. Voici la chose, mon bon monsieur, et c'est la vérité toute pure, foi de Marguerite, qui est bien mon nom. Voilà donc que madame s'en vient un jour me marchander des carpes ; du poisson frais comme l'œil, et qui vous avait des ouïes vermeilles comme la rose... Il n'y avait rien à dire. Cependant madame trouve moyen de margauder, et patati, et patata ; enfin mon poisson n'était pas bonàjeteraux chiens... Moi, quand on me donne des pois, je rends des fèves ; c'est pour vous dire que je ne suis jamais en reste avec personne.... Au fait, on ne doit jamais décrier la marchandise; ce qui ne convient pas à l'un convient à l'autre : on n'est point forcé d'acheler. Si j'ai dit des mots un peu salés , c'était à cause de la circonstance de la chose.

M. le Président. Vous ne vous en êtes pas tenue aux injures, et c'est là ce qui aggrave vos torts.

La prévenue. Je lui conseille d'en parler!... J'étais tout émouvée des sottises qu'elle m'avait dites , et alors, je ne sais trop comment, un barbillon que je tenais dans la main s'est mis à faire tout seul le saut de carpe, et lui est tombé sur la figure.

La plaignante. Quel affreux mensonge!.... Vous m'avez frappée trois fois de suite sur la joue avec le poisson.

La prévenue. Eh ben! qué qu'j'ai dit?... on sait ben qu'un barbillon n'a pas assez de connais- j

sance pour giffler tout seul une impertinente.

M. le Président à la plaignante. Tâchez d'expliquer plus clairement vos griefs.

La prévenue. Ça n'est donc pas clair qué qu'j'ai dit?

La plaignante. Je ne trouvais pas le poisson de madame François assez frais pour moi, et je lui dis que je n'en voulais pas. Elle se mit alors à m'accabler d'injures, et me frappa au visage avec un poisson qu'elle tenait dans la main, en me disant ces propres paroles: Qué mal qu'y vous a donc fait, c' poisson-là?..- En me débattant, je renversai un seau tout rempli de petits poissons rouges. Madame François se mit dans une colère épouvantable en voyant ses poissons qui nageaient sur le pavé, et me lança de toutes ses forces un tabouret qui m'altrappa à la tête. Voici encore la marque.

La prévenue. Çà fait que vous ne l'oublierez pas, ma chère, et que vous vous souviendrez une autre fois qu'il ne faut pas déprécier les coquilles d'une marchande.

Un garde municipal, de service ce jour-là à la Halle aux Poissons, le même qui s'interposa entre la plaignante et la prévenue, vient faire connaître au tribunal les faits dont il a été témoin. Ces faits sont tous à la charge de la mère François. Pendant le cours de cette déposition, la prévenue interrompt à plusieurs reprises le témoin. C'est à grand'peine que M. le Président parvient à contenir la loquacité de la femme François.

Enfin le tribunal, suffisamment éclairé par les débats, condamne la prévenue à cinq jours d'emprisonnement et 50 francs de dommages-intérêts.

En entendant la condamnation prononcée contre elle, la mère François s'écrie : « Cinq jours de prison pour un petit coup de langue!... Il faudra donc, dorénavant, que les dames de la halle soient muettes comme des poissons?... Elles vont pousser de beaux cris ! »

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