LA FAMILLE PASTOUREAU
Trois jeunes gens, uniformément vêtus de jaune, se présentent devant le tribunal de police correctionnelle, assistés d'un avocat. Ce sont les trois frères Pastoureau, trois Albinos parfaitement caractérisés: peau d'un blanc mat, les poils argentés et cotonneux, la pupille rose. La présence de ces trois individus excite une indiscrète curiosité dans l'auditoire. Sur le banc opposé siège le sieur Landry,
Juste Bourmancé Editeur delà Correctionnelle , Place du Palais Royal, î*l.
receveur de rentes, accompagné aussi d'un défenseur. Le sieur Landry a été cité directement devant le tribunal à la requête des frères Pastoureau, sous la grave imputation d'abus de confiance.
Argument du procès. Vers la fin d'octobre de l'année dernière, les frères Pastoureau furent obligés de quitter Paris pour se rendre à Lucerne, auprès d'une tante en danger de mort. Avant de partir, les trois frères investirent le sieur Landry d'un mandat spécial à l'effet de poursuivre le recouvrement d'une créance, commune aux mandants, sur un sieur Basile ; cette créance s'élevait à la somme de 7,200 fr. Ce recouvrement ne devait souffrir aucune difficulté, dans l'opinion des frères Pastoureau, qui connaissaieut la solvabilité de M. Basile. Aussi , ce ne fu* pas sans un grand étonnement qu'un mois après leur arrivée à Lucerne , ayant écrit au sieur Landry pour le prier de tenir à leur disposition la somme encaissée, ils apprirent de celui-ci que" la créance sur le sieur Basile n'avait pas été remplie. Cependant ils patientèrent encore quelque temps; puis enfin ils écrivirent de nouveau à leur mandataire. Nouvelle missive du sieur Landry qui se plaignait encore une fois de l'inutilité de ses démarches auprès du sieur Basile. Les frères Pastoureau ne savaient plus que penser de tout cela , et décidés à faire valoir eux-mêmes leurs droits contre leur créancier, ils quittèrent Lucerne et arrivèrent à Paris. Leur premier soin fut de se transporter auprès de leur mandataire pour savoir de lui sur quels motifs le sieur Basile appuyait son refus de payer. Le sieur Landry fut d'abord un peu surpris de l'arrivée de la famille Pastoureau, et répondit en balbutiant aux questions qui lui étaient faites. Ces hésitations inspirèrent de la défiance aux trois frères qui, d'un commun accord, se transportèrent auprès du sieur Basile pour éclaircirtous leurs doutes. Là, ils acquirent la certitude que non seulement le sieur Basile s'était acquitté dans les mains de Landry, mais encore qu'il n'avait apporté aucun retard à faire face à ses engagements; en foi de quoi il présenta un récépissé signé de la main même de Landry.
Convaincu d'infidélité dans l'accomplissement de son mandat, Landry, qui avait perdu, dans des spéculations malheureuses, les fonds de ses mandants, quitta son domicile, ne pouvant restituer la somme dont il avait indûment disposé. Les frères Pastoureau firent de nombreuses et d'inutiles dé-
marches pour découvrir sa retraite. Désespérant enfin de saisir leur débiteur, ils résolurent de le poursuivre correctionnellement, commeayant abusé de leur confiance.
Tels sont les faits exposés par l'avocat des parties civiles.
« Messieurs, dit l'avocat du sieur Landry, ou a cherché à donner aux faits un caractère de gravité qu'ils n'ont pas. Avant d'examiner le fond de la question, il est essentiel de dire un mot des personnes qui ont soulevé le procès.... Qu'est-ce que les frères Pastoureau?... Les frères Pastoureau, messieurs , appartiennent à une classe d'hommes disgraciés de la nature. Il n'est personne qui ne sache combien peu les facultés intellectuelles sont développées chez les Albinos.
L'avocat des frères Pastoureau. Je ferai remarquer à mon confrère que nous sommes ici pour faire apprécier les faits et non pas les personnes.
L'avocatde Landry. Jeprétends démontrer que nos adversaires ne peuvent offrir aucune garantie d'une parfaite rectitude de jugement.
Pastoureau, 1er du nom. Je ne vois pas où tendent les étranges explications de notre adversaire. Je ne puis non plus deviner ce qu'il peut résulter de favorable pour la justification de son client, à dire que Landry a trompé des imbéciles. Il s'agit seulement, je pense, de savoir s'il y a ou non, dans le procès, un fripon.
M. le Président. Je vous engage à ménager vos termes ; de pareilles expressions ne sont pas convenables ici.
L'avocat de Landry insiste de nouveau pour démontrer l'incapacité dont les trois Albinos doivent être frappés, si rien n'est dérangé dans les observations des naturalistes. Forcé de renoncer à ce moyen de défense, il se rejette sur la justification des actes de Landry. Il soutient en fait et en droit que son client n'a pas dépassé son mandat ; que s'il n'a pas immédiatement rendu compte de la somme touchée, c'est qu'il y avait compte à faire avec les frères Pastoureau.
Ce système de défense est malheureusement en désaccord avec les termes de la correspondance et avec les faits accomplis. Aussi, après les conclusions conformes de M. l'avocat du roi, le tribunal condamne Landry à G mois d'emprisonnement, à la restitution de la somme, et aux dépens.
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I BOCRHANCÉ, ÉDITE UIl D'ESTAMPES. U\, PLACE DU PALAIS-ROYAL.