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LES FANTOMES

Trois femmes, d'inégale beauté, forment, dans l'enceinte du prétoire, un groupe piquant par la diversité des expressions et des attitudes. Elles appartiennent toutes trois à la profession de couturière. L'une, jeune et jolie, composant toute sa personne, affecte de petits airs minaudiers, qui lui donnent un air précieux. Une autre, moins heureusement douée sous le rapport des avantages physiques, se cache à demi ; mais on devine qu'à l'exemple de la nymphe coquette de Virgile, elle se cache avec le secret désir de se faire voir. Enfin la troisième, que la nature semble avoir oubliée dans la répartition de ses grâces, et sur la face de laquelle on remarque un nez épaté, large, volumineux , pour tout dire en un mot, un nez de Siamois qui prendrait ses franches coudées ; la troisième, disons-nous, possède l'imperturbable aplomb d'un sous-officier de cavalerie. Cet intéressant trio se

trouve là pour se plaindre en commun de deux jeunes gens qui occupent le banc des prévenus.

Sommée par M. le Président de développer sa plainte, mademoiselle Olympe déclare, avec infiniment de modestie, n'oser point s'expliquerdevant un concours aussi nombreux de personnes, et passe la parole à mademoiselle Clémence. Moins facile à interloquer, celle-ci part d'une exclamation venue du cœur.

« Hélas! dit-elle, combien les femmes étaient plus heureuses, au temps où les hommes passaient des mois et des années à jouer de la guitare sous les barreaux de leurs fenêtres!... Les hommes d'aujourd'hui n'ont plus de ces attentions-là ; ce qui fait que les femmes d'à présent sont bien à plaindre!... Les hommes sont tous des monstres ! »

M. le Président. Passez toutes ces considérations et arrivez au fait.

Mademoiselle Clémence. Ce que je dis là ne peut pas atteindre les magistrats ; j'aime et j'estime la justice : sans elle, les pauvres femmes seraient sans appui dans le monde.

M. le Président, s'adressant à la troisième plaignante. Rosalie Pichard, exposez au tribunal les faits que vos co-plaignantes ne veulent pas aborder et faites en sorte d'être plus explicite.

Mademoiselle Rosalie. J'adhère aux paroles de Clémence; les hommes d'aujourd'hui ne valent guère.

M. le Président. Il est nécessaire de vous mettre sur la voie de la plainte. Bartholin et Foissinet sont accusés par vous de tapage nocturne.

Mademoiselle Clémence. Il est certain que ce sont des voisins bien incommodes pour des demoiselles tranquilles; sans compter qu'ils sont bien hardis et bien évaporés.

M. le Président. Eh bien! voyons, expliquezvous.

Mademoiselle Clémence. Il va s'en dire que des demoiselles ne sont pas des soldats aux gardes. Dieu merci! on n'a pas comme nous la tête farcie de romans, sans qu'il vous en soit resté de belles peurs... Je l'avoue, je crois aux revenants, et quoiqu'on puisse dire, je suis certaine qu'il y a des gens assez méchants pour venir troubler ceux qui ne pensent pas à mal faire. Or, un soir que la lumière était éteinte, nous voyons apparaître deux fantômes blancs qui ouvraient des yeux, grands comme des portes cochères, et qui traînaient des chaînes ; l'un d'eux avait un merlin dans les mains... c'était affreux!.. Je crus que ma dernière heure était venue et je m'évanouis.

M. le Président. Comment avez-vous pu distinguer les deux prétendus fantômes , puisque la lumière était éteinte.

Mademoiselle Clémence. Je ne sais ; mais ce que j'ai vu, je l'ai bien vu!.... Le lendemain, je me réveillai plus morte que vive; ces demoiselles n'étaient guère plus en train de rire. Je descendis prévenir la portière de ce qui s'était passé ; elle se moqua de nous. Ce soir-là, même scène et pareille frayeur. Cette fois-là, je dis à la portière que nous allions déménager sur-le-champ : « Laissezmoi faire, poltronnes, nous dit madame Poitevin ; je vous réponds d'attrapper ce soir vos revenants, s'ils y reviennent.

« En effet, ce soir-là nous étions à peine cou-

chées que nous entendons sur le pallier un vacarme effroyable; c'était madame Poitevin qui assommait les fantômes à coup de manche de balai.... Les revenants étaient ces deux messieurs.... Il est bien juste qu'ils nous paient les révolutions qu'ils nous ont faites.

La dame Poitevin vient ensuite raconter au tribunal comme quoi elle s'embusqua dans un angle du pallier et qu'ayant vu, entre onze heures et minuit, les deux prévenus sortir de leur chambre, couverts de linceuls, et se diriger vers la fenêtre qui donne sur le toit, elle se précipita sur eux et exécuta sur leurs épaules une charge à coup de bâton.

Les prévenus ne songent point à nier les faits ; ils se bornent à dire que c'était par pur divertissement qu'ils allaient ainsi troubler le sommeil de leurs voisines.

M. le Président. Ce badinage était mauvais; car, outre qu'il constituait un tapage nocturne, il pouvait encore avoir les plus dangereuses conséquences par rapport aux plaignantes... Comment pouviez-vous vous introduire dans le domicile des plaignantes ?

Bartholin. Par les toits, sur lesquels donnait la fenêtre de leur chambre. Comme la fenêtre était fermée, nous passions le bras au travers d'un carreau de papier, et nous faisions ainsi tourner l'espagnolette.

M. le Président. C'était une véritable violation de domicile.

Mademoiselle Clémence. Et une violation de la morale... On ne s'introduit pas de la sorte chez des demoiselles endormies.

Les faits étant confessés par les prévenus, les débats sont clos. Le tribunal, après en avoir délibéré, attendu que les faits de la prévention sont constants, mais admettant toutefois des circonstances atténuantes, condamne les prévenus chacun en 60 francs de dommages-intérêts, 100 francs d'amende, et aux dépens.

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