ANGLAIS ET ESPAGNOL
Après avoir joyeusement enterré le Mardi-Gras au bal voluptueux et fashionable de Favier , à la Courtille, Galuchet regagnait pédestrement son domicile, la tête empanachée, et sous l'habit un peu élégant d'un Espagnol, contemporain de Fernand Cortès. Sauf les taches et les altérations qu'une nuit, passée entre les brocs et la gibelotte, avait dû nécessairement apporter au costume, Galuchet n'en avait pas moins l'air et la bonne tournure d'un Infant ou tout au moins d'un de ces tendres ménestrels que l'on voit, en tête des romances, soupirant au pied des tourelles, avec un luth sur le dos. Toutes les traditions du costume avaient été soigneusement étudiées : Galuchet était Espagnol des pieds à la tête.
Arrivé à la hauteur de la rue de Lancry, Galuchet fut accosté par un gentleman matinal, désireux sans doute d'assister aux horribles saturnales
de la descente de la Courtille. Le gentleman qui ne savait dans quelle direction marcher, interpelle Galuchet dans son idiome britannique. Or, pour Galuchet, corroyeur de son état, l'anglais est une langue savante qu'il ne possède non plus que le sanscrit. Interrogé d'une façon aussi inusitée , un jour où les mystifications courent les rues , le peu tolérant Galuchet se croit le point de mire de quelque mystificateur, et, sans délibération préalable, fond sur l'Anglais et le houspille de la bonne sorte... Un étranger inoffensif maltraité par un Français!... ô courtoisie française, qu'êtesvous devenue! .. Que dis-je ? l'honneur du nom français est sauf: Galuchet, comme nous venons de le dire, était Espagnol pour le quart d'heure.
Un sergent de ville, témoin des voies de fait, intervint et déposa sans plus de façon le farouche Espagnol au corps de garde du Chàteau-d'Eau.
Galuchet vient rendre compte aujourd'hui devant le tribunal des actes de violence exercés sans provocation envers sir Simpton.
Le plaignant est obligé de se servir d'un truchement pour faire entendre aux juges qu'il fut fort étonné de voir Galuchet, auquel il demandait son chemin, prendre une attitude hostile et répondre à sa demande par une partie de boxe.
Le sergent de ville Bernier vient ensuite faire connaître les faits dont il a été témoin.
La déposition la plus accablante est celle du jeune Soufflet, qui se trouvait sur le théâtre de l'événement.
« Quand Y Anglais s'est approché de Galuchet, dit-il, celui-ci s'est posé et s'est écrié: « Le v'ià le Galuchet demandé!... Une, deux!... parez-moi çà, gros farceur; je tape dessus, dessous et partout... le reste n'en est pas !.. .» Et sans attendre la réponse, il vous retourne l'ancien à l'envers, et lui enlève le ballon à coup de pied... 11 l'a joliment endommagé tout d'méme! »
« C'est fièrement tannant, dit le corroyeur, de se voir z'insulté, z'entre qualre z'yeux... Quand j'ai vu que l'ancien le prenait sur ce ton-là, moi, qui ne suis pas de beurre, je me suis fondu sur lui... Tiens! tant pire... Au fait, pourquoi que l'Anglais m'a z'insulté !
M. le Président. Il n'est guère présumable qu'un homme de l'âge du plaignant et de mœurs aussi douces, se fût permis une provocation à votre égard... Dites plutôt que vous vous êtes mépris.
Le prévenu. Du mépris... voilà juste ce qu'il ne faut pas... On ne doit jamais mépriser personne.» (Hilarité dans l'auditoire).
Le tribunal, passant quelque chose à la fierté castillane de l'Espagnol Galuchet, le condamne, attendu les circonstances atténuantes, seulement à 25 francs de dommages-intérêts, 50 francs d'amende et aux dépens.