JEU DE BASCULE
sur leur silence, prétend s'attribuer exclusivement le bénéfice du pour-boire. Un vif débat s'établit entre eux. Enfin , après avoir épuisé tous les arguments d'une logique intéressée, les parties en viennent aux mains. Gachinel n'était pas le plus fort; aussi, il rapporta de la mêlée de bonnes contusions; mais de la monnaie, point. Moulu, meurtri et frustré par-dessus le marché, Gachinel songea qu'il y avait un moyen pour lui de rémédier à l'inégalité des chances du pugilat, et d'obtenir, sous une autre forme, la quote-part bénéficiaire qui lui avait été soufflée. En conséquence, il traduit aujourd'hui devant la police correctionnelle son antagoniste, afin de s'entendre condamner à 500 francs de dommages-intérêts, sauf le surplus de la pénalité.
En entendant les conclusions posées par l'avocat de Gachinel, Méginot bondit sur le banc des prévenus. Il s'écrie :
Est-tu fou, Gachinel?... 500 francs pour un pelit accroc!... faut être fièrement happe-chair, mon petit croquemort, pour oser demander tant d'argent!... Tu n'y vas pas de main morte , à ce qu'il me semble !
Gachinel. Comptons, mon vieux ! un petit écu d'eau-de-vie camphrée pour me fliclionner les épaules avec de la futaine. Idem de la graine de lin, du vulnéraire, des médecines, des journées perdues, une saignée, une culotte déchirée... cinq cents francs, c'est pour rien!... Autre idem : ma femme m'a flanqué une danse rapport à toi...
Méginot. C'est donc moi qui dois payer les violons de cette danse?
Gachinel. Je rabats cent francs sur le tout, et c'est pour t'accommoder.
Méginot. Tu me surfais, mon garçon... j'offre deux pièces de cent sous, et c'est pour en finir... ça ne vaut pas ça.
Gachinel. Nenni!... j'ai mon droit.
Méginot. Eh bien ! plaidons !
Gachinel. Plaidons!
M. le Président. Il parait que vous n'êtes d'accord que sur un point; c'est qu'il y a eu des coups donnés et reçus.
Gachinel. Et c'est moi qui les ai reçus.
M. le Président. N'avez-vous pas provoqué Méginot ?
Gachinel. Je ne l'ai pas provoqué : je lui ai dit seulement qu'il était un escroqueur.
Méginot. Voilà justement pourquoi je lui ai rabattu les coutures.
M. le Président, à Gachinel. Vous avez eu tort d'injurier le prévenu.
Gachinel. J'ait eu tort... (A part.) Diable! ça tourne mal... (Haut.) Méginot, finissons-en pour deux cents francs.
Méginot. Dam! écoule donc, si tu as tort...
Gachinel. Je te dis que j'ai raison... Cent francs! ça y est-il ?
Méginot. Faut voir... faut voir...
Gachinel. Allons ! avant que ces messieurs parlent : cinquante francs !
M. le Président. Vous, Méginot, vous êtes plus coupable encore : on ne doit point se faire justice soi-même.
Gachinel. Je te disais bien que tu étais fautif... Je demande 500 fr. ! Ah! mes pauvres côtes!
Méginot. Quelle girouette!
Gachinel. Je demande mille francs!.... ah! la la!.... les jambes !...
Méginot. Voyons, je mets cent sous de plus.
Gachinel. Je demande trois mille francs!
ouf! j'ai l'estomac défoncé!...
Le plaignant, dont toutes les blessures se sont rouvertes tout à coup, se dispose à renchérir sur ce dernier chiffre, lorsque le Tribunal prononce contre Méginot une condamnation à 25 fr. de dommages-intérêts et aux dépens.
Gachinel. Je suis refait!... Il n'y a pas de quoi payer l'apothicaire!