DE L'HISTOIRE
Garçons, le roi Salomon a dit : «Une belle femme est l'ennemi le plus dangereux de son mari. » A la vérité, la commune expérience nous apprend qu'il y a des dangers non moins grands à courir avec une femme de médiocre beauté ; d'où nous concluons que c'est très sagement faire que de rester— garçon. A moins toutefois que l'envie ne vous vienne de prendre une moitié d'une rassurante laideur; et alors, voici ce qui pourra advenir. Écoutez bien.
Dantin est l'époux titulaire d'une femme parfaitement disgracieuse ; il le reconnaît lui-même. Certes, en voyant un type défigure aussi grimaçant, il n'est pas un mari, je parle des plus marris, qui ne se dit : « Heureux l'époux possesseur de tant de difformité ! La paix et la concorde habitent avec lui!... » Erreur, grave erreur! Dantin, s'il faut l'en croire, n'a pas échappé à la loi générale. Moins
heureux que Sganarelle et d'autres... malades imaginaires, Dantin ne peut pas rejeter son malheur sur les trop faciles erreurs d'un esprit prompt à s'abuser ; son infortune est trop bien constatée, comme on va le voir.
Le 17 février dernier au matin , Dantin annonce à sa femme qu'il est obligé de se rendre àDammartin pour le recouvrement d'une créance en retard. Il prie sa tendre moitié de ne point s'inquiéter s'il n'est point de retour dans la soirée. Il part. L'absence de Dantin devait se prolonger beaucoup moins que ne l'avait espéré son épouse. Arrivé à la moitié de la route qu'il avait à parcourir, Dantin trouve son créancier qui se rend à Paris. Il traite son affaire entre deux relais, prend la voiture et rebrousse chemin. Il arrive fort satisfait de la rencontre et regagne, sans la moindre appréhension, le domicile conjugal , où une scène étrange
l'attendait. 11 frappe à la porte; sa femme ne répond pas. Il frappe de nouveau et à plusieurs reprises ; cette fois encore personne ne vient ouvrir. Il a cependant la certitude que sa femme n'est pas sortie. Alors, pour la première fois depuis son mariage, une idée affreuse lui monte à la tète. Il fait ouvrir la porte de son appartement, et pendant qu'il en franchit le seuil, il entend une porte dérobée, donnant sur un second escalier, se refermer en criant sur ses gonds. Le premier mouvement de Dantin , fut de se transporter auprès du lit de sa femme. La dame Dantin était tranquillemeni endormie. Dantin n'est point la dupe de ce feint assoupissement. Toujours sous l'empire de ses sinistres pressentiments , il scrute du regard les diverses parties de la chambre de sa femme. Bientôt à travers les teintes douteuses d'un clair - obscur, ses yeux, tournés vers la sortie dérobée, sont frappés par un objet d'un blanc de plomb , qui s'échappait intérieurement par l'entrebâillement de la porte. Un examen plus approfondi montre à l'infortuné Dantin, que ce pan flottant n'est rien autre chose qu'une partie de ce léger vêtement que des amplificateurs pudibonds appelleraient volontiers: « le dernier rempart de la pudeur. » Dantin, n'écoutant que sa juste indignation , arrache la dame Dantin de son lit, et l'enferme à clé dans une pièce voisine, de façon à couper toute communication avec le dehors. Il descend précipitamment par l'escalier principal, requiert l'assistance du sieur Lambert , portier de la maison, et de deux autres témoins, gravit en toute hâte le second escalier, et parvenu sur le palier qui conduit à son appartement , il trouve le nommé Gallifet, malgré les rigueurs de la saison,
Dans le simple appareil D'un charpentier qu'on vient d'arracher... au sommeil.
Les récriminations de l'époux outragé furent aigres ; cela se devine. Il ne pouvait y avoir de méprise par rapport aux intentions de Gallifet, d'autant plus qu'une recherche minutieuse fit découvrir sous le lit le costume au grand complet du charpentier. 11 n'y avait pas d'équivoque possible.
Dans cette triste conjoncture , Dantin n'a pas craint de livrer sa mésaventure à la publicité d'un débat judiciaire et de réclamer une satisfaction légale de l'atteinte portée à son honneur et à sa considération.
Traduits devant le tribunal de police correctionnelle, sous la prévention d'adultère, Gallifet et sa co-prévenue siègent côte à côte. Les débats , malgré le voile pudique dans lequel sont enveloppés les faits, offrent des détails tellement épineux , que nous ne saurions les reproduire d'une manière convenable, même en employant toutes les délicatesses de la langue.
Nous extrairons seulement du procès la pièce suivante , pièce curieuse et que nous livrons sans commentaire à la méditation de nos lecteurs. C'est une lettre écrite par la dame Dantin à Gallifet. Cette lettre , retrouvée par Dantin à la place même où le galant charpentier avait caché ses vêtements, figure comme un des éléments les plus accablants de la culpabilité des prévenus.
« Mon chère Allesandre Dantin et partit ace ma tin? Je serait libre acessoire? Si l'amour de tonneu gcni ne tai points indiféran, tu peut voilé dans ces brats à lu beurre ou et démit aux plutart. Mon pauvre bichons tu doit avoire bésoin d'argens, jaime reproche sous van de naitre pas pluriche pour te fair un sors digne de mona lesandre : co mentes que je pouret te peiller toute ton amoure, mon pauvre bichont. Je tenvoit 5 fran pour te fair un peut deu bon san ; hà pour quoi esque tu n'et pas mo épou au lieur de ce célé rat de Dantin que jexercre. à ce soire, mon bichont. Soie fil dèle à la voi qui te suplie. Ce n'ait pas tout les jour fêtes. Toncu géui qui tadorre. »
En présence des charges qui s'élevaient contre les prévenus, le Tribunal, faisant application de la loi , condamne les deux amants chacun à trois mois d'emprisonnement. M. le président fait observer à Dantin qu'il est le maître de reprendre sa femme, s'il le désire.