‹ La CorrectionnelleChapitre 136 sur 231 · UN OGRE · texte numérisé non relu

UN OGRE

Génard est un gros garçon jouflu, ventru et très porté vers la friandise. Ses petits yeux ronds semblent allumés par la sensualité. Les narines béantes, la bouche épanouie, Génard paraît flairer continuellement un bon morceau. Il possède à merveille les rudiments de la science gastronomique, mais il lui manque, pour appliquer les brillants préceptes du docte Brillât-Savarin, deux choses, presque rien : De la fortune et un cuisinier. Au reste, son

Fonder sur l'éloig-nement d'un mari les calculs les plus pervers ; se promettre, en son absence ,1a libre disposition de son bonnet de nuit^de ses pantoufles, et autres objets a son usage personnel ; C'est compter sans son hôte, et par conséquent s'exposer à compter deux fois: avec le mari et avec la Justice

Deasinép*r Civami .

Lilli Thierry freTta.Pariï

Juste Bourmancé Editeur delà Correctionnelle Plàce du P&IaÎS Royal ,24*1 .

appétit est des plus florissants : Gênard défierait les estomacs les plus gloutons en même temps qu'il peut rivaliser avec les mangeurs les plus spirituels. Quelques commentateurs du savant professeur du Goût... en matière de cuisine, affirment même que l'habile physiologiste avait en vue les spirituelles gueulardises ( Pardon du mot ! ) de l'illustre Gênard, lorsqu'il écrivait cet immortel axiome : L'homme du peuple se nourrit ; l'homme d'esprit seul sait manger. » Il est à regretter pour la gloire de Gènard que son nom soit resté sur le bout de la langue de Brillât

Quoiqu'il en soit, Gênard est un Vitellius, un Lucullus, un goinfre ; pour trancher enfin, et par un mot rempli d'une élégance attique, Gênard est un gueulard; voilà!... Mais, comme nous l'avons dit, Gênard n'est nullement en position de satisfaire convenablement ses appétits gloutons; partant, il lui fallait le plus souvent appeler la ruse à son aide... Magister artis venter! ce qui peut se traduire ici par ces mots : Le ventre enseigne l'artifice.

Or, voici de quelle façon opérait notre gastronome pour se procurer les morceaux recherchés que la médiocrité de sa position lui refusait. Gênard avait dressé une liste complète de tous les hôtels particuliers, restaurants, pâtissiers, ayant cuisine sur rue, et avait mis en exploitation réglée les différents fourneaux de son répertoire. Il s'approchait cauteleusement des fenêtres de l'officine sur laquelle il avait jeté son dévolu, et, profitant des préoccupations des gens de l'intérieur, il attirait toujours à lui quelque manger délicat. C'est ainsi qu'il manquait un jour au dîner de M. le duc un Tel un chapon Manceau; un autre jour, une gelée au marasquin à la table de la jolie duchesse de ; chez ce gros financier, une truite saumonnée; ici, un perdreau truffé; là, un pudding britannique. Enfin, Gênard faisait chère-lie et mangeait à bouche-que-veux-tu.

Ce genre d'industrie durait depuis assez longtemps, lorsqu'un jour Gènard, qui s'était adressé à la cuisine de l'hôtel du riche M. de B...., fut aperçu par un agent de police et arrêté les mains dans le plat. Gènard confessa ingénument sa faute. Il ne s'en tint pas seulement à cet aveu ; il fit en outre une confession générale de ses torts, et c'est par suite de ses aveux que la justice a retrouvé les traces de ses nombreuses volenes.

11 comparaît donc aujourd'hui devant la police

correctionnelle sous le poids d'un crime capital, je me trompe: d'un péché capital, la gourmandise.

Les faits de la prévention sont parfaitement établis, et par les témoignages qui s'élèvent contre Gênard, et par ses aveux mêmes. Le prévenu s'efforce de lutter contre les charges qu'on lui oppose par des protestations d'une honnêteté un peu contestable. C'est dans ce but qu'il a requis les déclarations atténuantes de nombreux témoins à décharge.

Mademoiselle Désirée, cuisinière, avec laquelle le prévenu a entretenu des liaisons. « Polythe est bien une crème d'homme ; mais il est sur sa bouche, c'est ce qui fait le malheur de ses jours. Moi , qui vous parle, je lui aurais donné ma montre à garder, et je ne lui aurais pas donné la queue d'une casterolle à tenir.

Madame Boccard, portière. Votre Gènard est terriblement sujet à son ventre... Ça briffe toujours!... Il ne décesse de manger, cet être-là! Il ne doit pas avoir le temps de digérer. Il vous mangerait des yeux, s'il le pouvait... C'est un estomac d'autruche... Du reste, un homme rangé , poli, et qui a toujours à la bouche quelque bonne chose... à vous dire.

Robineau, porteur de journaux. Quand j'étais corroyeur de mon état, j'avais un de mes amis qui travaillait au même râtelier que moi : il mangeait six livres de pain à son dîner... Eh bien! Gênard l'aurait avalé avec ses six livres de pain!... J'avais le plaisir d'être le voisin de Gènard , et tous les soirs il venait faire la conversation chez moi... Il me parlait cuisine. C'est un jeune homme fort doux.

Madame Postel, crémière-fruitière. Bonté divine ! a-t-on jamais vu pareille gueule!... Il mange les morceaux doubles... il avalerait la mer et les poissons. Il me doit encore pour quarante-cinq sous d'œufs durs qu'il a mangés un jour à son déjeuner... D'allieurs, c'est un monsieur fort gentil... je n'ai qu'à me louer de lui sous le rapport de la consommation.

Planlin. On ne peut pas dire précisément que Gènard soit gourmand; non, certes; mais il est un peu gouliafre... Quant à du reste, il a bien le cœur aussi bon que l'estomac, et ce n'est pas peu dire.

Malheureusement les bienveillantes attestations des témoins à décharge ne peuvent balancer les faits graves de la prévention. En conséquence, Gênard est condamné à 6 mois d'emprisonnement.

Imprimerie d'AiiËDÉF. Gratiot et C , rue de la Monnaie, tl.

S, ROMAN CE, ÉDITEUR D'ESTAMPES. .U\, PLUE BU P A L A I S îï 0 1 A L.

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