‹ La CorrectionnelleChapitre 138 sur 231 · COLOMBE VOLE · texte numérisé non relu

COLOMBE VOLE

M. F , riche colon , nouvellement fixé à

Paris, avait fait la connaissance de la demoiselle Dumsey, jeune et jolie personne d'origine anglaise, en outre fort adroite et des plus expertes dans ces mille manèges au moyen desquels un amant devient bientôt une dupe. M. F , tout entier à

la passion que lui a inspirée sa douce colombe, ne vit d'abord en elle que ses grâces et ses caprices qu'il trouvait adorables. Son illusion fut de courte durée. La demoiselle Dumsey avait pris droit de cité dans sa maison et tout allait pour le mieux, lorsqu'un jour, rentrant à son domicile,

M. F apprit que son inconstante beauté avait

subitement déserté. C'était une perte fort sensible sans doute pour le délaissé ; mais une circonstance fâcheuse venait ajouter aux regrets que le départ de la fugitive tourterelle devait fui inspirer. L'argenterie et les bijoux de M. F

avaient disparu. La coïncidence de la double disparition fit naître des soupçons dans l'esprit de M. F , mais les recherches de la police furent vaines : |la jolie mademoiselle Dumsey avait prudemment métamorphosé son nom en celui de Mudeys. Il fallait deviner l'anagramme ; nous convenons que pour nous la chose n'eût pas été facile. Mais la police, qui a la clé de bien des énigmes, devait trouver le véritable mot de l'anagramme en question, et par suite la personne du nom.

La demoiselle'Dumsey vient aujourd'hui se défendre devant la police correctionnelle d'une prévention d'escroquerie.

M. de F fait connaître d'abord les faits

de la plainte.

M. le Président. Fille Dumsey , vous venez d'entendre le témoin, qu'avez-vous à répondre?

Mademoiselle Dumsey. Je n'avais pas juré à Monsieur de lui être éternellement attachée.

M. le Président. Ce n'était pas un motif pour soustraire au plaignant son argenterie.

La demoiselle Dumsey. Je n'ai rien pris. Les objets qui ont été trouvés en ma possession, monsieur me les avait donnés.

M. le Président. Le plaignant nie formellement qu'il vous les eût donnés. Il soutient au contraire que vous les avez volés.

La demoiselle Dumsey. C'est par esprit de vengeance... Une femme est toujours payée d'ingratitude... Il faut s'atbendre à tout de la part des hommes.

- si

Vois-tu, Puisard ,dans ce monde il ne faut s'étonner de rien Des malins, <rui a vu la Chose ;ont dit o^ue la terre tourne . . je ne °ir veux: pas contrarier leuz 'idées, mais il me semble crue je suis émobile.... Soutiens -moi , mon vieux!....

Lïtfa Thierry îreTc- 'ani

Juste Bourmancé Editeur delà Correctionnelle Piace lu Palais Royal ,84]

M. le Président. Comment expliquez-vous alors votre changement de nom ?

La demoiselle Dumsey- Je voulais mettre M. F.... dans l'impossibilité de retrouver mes traces... Il m'était devenu odieux... je ne pouvais me résoudre à continuer mes relations avec lui... Je craignais qu'il ne fit des tentatives pour renouer notre ancienne connaissance, et je désirais qu'il ne pût parvenir jusqu'à moi.

M. F..., rappelé , persiste à dire que les assertions de la prévenue sont mensongères. La plupart dos bijoux volés sont des bijoux à l'usage d'homme; ainsi, parmi les bijoux saisis entre les mains de la demoiselle Dumsey se trouvaient une pince à cigarettes en or, et enrichie d'une émeraude; une boîte à cigare, garnie en argent, etc..

Une discussion vive s'engage entre la prévenue et M. F... Mademoiselle Dumsey reconnaît que les objets dont vient déparier le plaignant ne lui avaient pas été donnés pour son usage personnel, mais bien pour en faire un cadeau à son frère, dont

M. F , redoutait l'intervention et dans le but

d'acheter sa condescendance.

M. F Voilà la première fois que j'entends parler d'un frère Dans tous les cas ,

je n'aurais jamais consenti à payer les complaisances d'un frère.

Mademoiselle Dumsey. Vous en imposez à la justice!.... car vous connaissez mon frère.

Plusieurs témoins sont entendus. Us font connaître au Tribunal que la demoiselle Dumsey mène une vie fort peu régulière ; quant au prétendu frère , ce n'était pas autre chose qu'un certain Godard , un homme mal famé et qui vivait des libéralités de la demoiselle Dumsey.

Battue sur tous les points de sa défense, la prévenue fond en larmes et proteste de son innocence. Mais, malgré ses protestations, elle est condamnée à trois ans d'emprisonnement.

contb a Eoamra debout.

On appelle la cause du sieur Léveillé.

A ce nom un homme bouffi, et dont l'obésité forme un ressaut par dessus la ceinture du pantalon, se lève, bâille, répond, baille encore, et après avoir répondu, reste debout.

M. le Président. Vous êtes accusé d'injures et de voies de fait envers la dame Colichard.

Le prévenu tend les bras et bâille.

La dame Colichard. Rasa Mathurine Colichard

est mon nom, et je suis née sous la République; c'est assez vous dire que je marche à la cinquantaine : on dit que je ne porte pas mon âge. Le fait est que je suis assez bien conservée , et pourtant j'ai eu du mal !... trois maris! quatorze enfants!...

La Dame Colichard. Je vis des petits bénéfices du cordon; c'est assez vous dire que je suis portière...

M. le Président. Expliqu-ez les faits de la plainte, et surtout soyez sobre de digressions.

Lm dame Colichard. Je n'ai rien à vous refuser, et je vais au plus court... Ce jour-là donc, j'avais mis mon petit pot au feu... Un bon bouillon est une bonne chose! moi j'ai une manière toute particulière de faire mon petit fricot... Il y en a qui vont à la boucherie et qui vous fourrent , révérence gardée, une culotte dans la marmite , d'autres une éclanche, d'autres du paleron, moi je n'y mets que des os, rien que des os... ça vous a des yeux ! c'est une gelée, quoi!... Mais faut bien que je vous parle un peu de cet oiseau - là , qui sèche sur pied comme les rosiers du Marché aux-Fleurs... Où en étais-je donc?... Ah! nous parlions de M. Léveillé... Je n'ai jamais vu de marmotte comme cet hommelà... Qu'une femme serait à plaindre avec cet être ! . . . Il vient un beau matin, comme il se levait, me demander si je n'ai pas reçu de lettres pour lui... J'étais précisément en train de ratisser mes carottes... J'aime considérablement ce légume!... M. Léveillé ne se met-il pas à me bâiller au nez; je lui observe que c'est un peu grossier, ce qu'il f.iit... Voilà pas qu'il recommence?... Alors moi, je lui lâche dans la figure ma carotte... Il se fâche; m'appelle Gotlon par -ci, Portière par-là, et de til en aiguille me lance sa clef à la tète et me fait un trou, qu'on y aurait mis les deux poings... Ce n'est que la moitié de mon mal!... Voilà qu'en me retournant, patalra, je fourre mon pied dans la marmite et je retire ma jambe toute rouge , comme une patte de homard

Arrivé à cette partie de la déposition du témoin, M. le président s'aperçoit que le prévenu dort piofondérnent. On réveille Léveillé qui part d'un bâillement immense II n'a rien à répliquer, sinon qu'il a usé de représailles.

Le tribunal, attendu que les faits de la plainte ne sont pas suffisamment justifiés , renvoie le prévenu et la [daignante se coucher !

Imprimerie (I'Amédée Gratiot cl O, rue tic la Monnaie, 1 1.

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