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CASSE-COU

Simon Gribouillé est très versé dans les belleslettres. Qu'est-ce à dire?... Gribouillé serait-il orateur, rhéteur, ou poète ? — Non, Gribouillé est peintre d'enseignes. Un jour que notre artiste décorait le frontispice du magasin du sieur Morveteau, épicier, et que son pinceau léchait avec amour les pleins de ses majuscules pompeuses, Gribouillé hésite tout à coup sur son échelon, perd l'équilibre et se laisse choir sur le pavé. La chute fut rude. Elle avait été occasionnée par une sorte de lacet, passé méchamment au pied du malheureux Simon. L'état de l'artiste chu était assez grave pour nécessiter le transport de Gribouillé à PHûtel-Dieu.

Quel était donc l'auteur de ce quasi-délit ? L'opinion publique, représentée par la très respectable madame Fleury, verdurière, accusait hautement de cet attentat, Gatereau (Antoine-Narcisse), épicier néophyte, au service du sieur Morveteau. A cette

première accusation vinrent se joindre les déclarations des sieurs Coutinelle et Planchet, et il est résulté de cette concordance de témoignages un gros faisceau de charges contre le jeune Gatereau. Fort des allégations des témoins que nous venons de citer, Gribouillé, encore tout perclus, vient demander au tribunal une réparation civile de l'espièglerie du charmant Narcisse.

La dame Fleury, premier témoin, est entendue. Elle éclaire d'abord le tribunal sur la perversité du jeune Narcisse, gamin fieffé, qui ne possède aucune des qualités honnêtes et tranquilles qu'exige le commerce de l'épicerie. Elle a vu très positivement le disciple indigne du sieur Morveteau passer un lien autour des jambes de Gribouillé.

M. le Président, au plaignant. Comment ne vous êtes-vous pas aperçu que vous aviez les jambes attachées ?

Gribouillé. J'étai t'à mon affaire... une mauvaise liaison est sitôt faite... il faut beaucoup d'attention dans notre partie.

Coutinelle et Planchet ont vu, de leurs propres yeux vu , le prévenu au moment où il enlaçait les jambes du plaignant. « Ace sujet même, ajoute Planchet, je me dis à moi-même: c'est fort bête ! »

M. le Président au prévenu. Dans quel but aviez-vous attaché les jambes du plaignant?

Narcisse , comme frappé d'une idée lumineuse. Ah! la v'ià la raison!.... Gribouillé est un soiffeur et qui perd tout son temps au cabaret... Pour l'empêcher d'aller boire, je l'ai attaché à l'échelle ; c'était pour son bien (hilarité dans l'auditoire).

M. le Président. Vous n'aviez pas le droit d'agir de la sorte. Vous voyez d'ailleurs quelles ont été les conséquences de votre badinage ?

Narcisse. Je ne savais pas que \ebadigeonneur n'était pas plus solide que ça sur ses ergots... il parait que je n'avais pas serré assez fort !

M. le Président. Vous deviez bien prévoir qu'en embarrassant les mouvements du plaignant vous pouviez amener une chute.

Narcisse. A preuve que je ne voulais pas faire tomber le barbouilleur , c'est que je l'avais attaché.

M. le Président. Il n'en est pas moins vrai que Gribouillé est tombé , qu'il a eu des blessures graves, dont il n'est pas encore rétabli, puisqu'il boite encore.

Narcisse. Je crois bien qu'il boit encore ; il boira toujours... il est incorrigible! (Rire dans l'auditoire.)

Gribouillé. Dis donc , mon petit épicier , tu ne connais pas la valeur des lettres. On te dit que je

suis boiteux tiens, regarde mes pieds!... ils

sont incapables de toute chaussure. (Le plaignant montre ses pieds chaussés de larges chaussons de lisière).

Narcisse. Vous avez encore une drôle de téte avec vos chaussons!... (Nouvelle hilarité.)

Le tribunal met fin à ce débat en condamnant Narcisse Gatereauà 100 fr. de dommages-intérêts, 50 fr. d'amende et aux dépens.

LE HASARD Af. '3ABET.

Il est, pour tout marchand de vin , un ustensile presque aussi indispensable que les brocs et las

verres; nous voulons parler de ces petites roulettes au moyen desquelles les buveurs jouent leur écot . C'est de cet usage même qu'un savant étymologiste fait dériver le mot tournée , qui , dans le langage populaire, sert à exprimer une libation entre plusieurs. Il est plus probable que cette locution vient, par affinité , de cette autre expression, boire à la ronde. Quelle que soit, au surplus, la provenance réelle du mot tournée , il n'en est pas moins vrai qu'il y a une parenté incontestable entre le mot et la chose dont nous parlions plus haut , car le plus souvent l'une procède de l'autre, et que la roulette en question engendre la tournée.

Certes cette petite roulette est d'un usage assez bénin et assez inoffensif pour qu'elle dût trouver grâce aux yeux du législateur. Et en effet , la loi qui a frappé les jeux de hasard a , par une tolérance dont les buveurs lui savent gré , maintenu la roulette sur le comptoir des marchands de vin. Mais il se trouve des hommes qui font abus de tout. Cet instrument est devenu, chez le sieur Laurent , un instrument pernicieux. Détourné de sa destination originaire , il a été converti en un véritable jeu de hasard. Plus d'une fois, au lieu de servir à déterminer la chance d'une tournée , il a servi à jouer de l'argent ; et cela avec l'assentiment même du sieur Laurent , qui se faisait le plus souvent le banquier de cette espèce de tripot improvisé.

Cet abus, dégénéré en habitude chez le sieur Laurent, devait éveiller un jour les susceptibilités de la police. Une descente fut opérée chez le marchand de vin. Le délit bien et dûment constaté , Laurent vient répondre devant la police correctionnelle à la prévention d'avoir tenu un jeu défendu, et d'avoir donné à jouer dans son établissement.

Plusieurs habitués du comptoir du sieur Laurent viennent confirmer les faits de la prévention , quelques-uns d'entre eux pour avoir été témoins oculaires , d'autres pour avoir pris part au jeu. 11 résulte de l'ensemble des dépositions qu'il était perdu quelquefois des sommes assez fortes, et que Laurent ne facilitait pas seulement le jeu, mais encore qu'il le provoquait.

M. le Président. Laurent, qu'avez-vous à répondre aux faits qui vous sont imputés ?

Laurent. Tout ce qu'on vous a dit est la vérité. . . I: ne croyais pas faire mal... La roulette n'est pas

plus traître que {'impériale ou le piquet... Au contraire ! Il ne faut pas être fort pour jouer ce jeu-là... Puis d'ailleurs c'était pour s'amuser qu'on jouait... là, entre deux verres de vin... et de bonne amitié...

M. le Président. Vous ne deviez pas ignorer que les jeux de hasard sont prohibés.

Laurent. Je croyais qu'il n'y avait que le trenteun de défendu. .. aussi je n'ai jamais permis qu'on le jouât chez moi... Quant à l'argent qui se perdait, c'était peu de chose, on ne jouait jamais plus de vingt sous à la fois.

M. le Président. La mise était assez élevée pour qu'on pût perdre des sommes importantes.

Laurent. Ça n'arrivait pas tous les jours... Un bon marchand doit bien faire quelque chose pour plaire à ses pratiques... Si je ne les avais pas laissé jouer, ils seraient allés ailleurs...

Le tribunal, attendu qu'il résulte de l'instruction et des débats que Laurent a donné à jouer chez lui, et qu'il a tenu un jeu dit de hasard, condamne le prévenu à 15 jours d'emprisonnement, 150 francs d'amende, et aux dépens.

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