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CIVILITÉ PUÉRILE

On amène devant le tribunal une femme petite, vieille et fort malpropre.

M. le Président. Comment vous nommezvous ?

La prévenue. Françoise Chiffard, dite la Petite Italienne.

M. le Président. Où êtes-vous née ?

La prévenue. A Bagnolet. (Etonnement dans l'auditoire.)

M. le Président. Pourquoi vous appelle-t-on F Italienne?

La prévenue. La Petite.'... s'il vous plaît et sans vous commander... C'est un petit nom d'amitié que l'on m'avait donné quand j'avais seize ans, de beaux yeux noirs; mais de tout ça il ne m'est resté que mon petit nom.

M. le Président. Vous êtes prévenue d'avoir volé le chapeau de Bricou. Vous allez entendre le plaignant.

Bricou. Veitugois!... une fameuse voleuse tout de même, que cette petite mère!... J'élions en train de dormir mon petit somme sur l'esplanade des Invalides, et j'avions le chapeau sur les yeux pour rabattre le grand jour. Vlà donc que je dormions,

sans comparaison, comme un petit saint de bois , quand un particulier s'en vient me frapper sur le ventre. — Vot' chapeau, qui me dit.... — Eh bien! mon chapeau... que je lui redis... — Vl'à z'une femme qui vous Fa sustilisé. (— Bah! que je fais... C'était, ma fine, vrai tout de même : la petite vieille s'en allait son petit chemin avec mon chapeau...

La prévenue. Dis donc, mon petit pochard, c'est une leçon de politesse que je voulais te donner... A-t-on jamais vu! Une femme , et une ancienne , passe à côté de toi, mon fils, et tu ne lui ôtes pas ton chapeau!... quand j'ai vu ça, moi, qui suis du bon temps, du temps où on baisait les mains aux femmes, je me suis dit : je vais t'instruire dans tes devoirs, mon petit chou... et je lui ai emporté son bolivard. Je crois que j'ai un peu bien fait : faut instruire la jeunesse.

Bricou. Vous faites là des ragots, la mère.

La prévenue. Autant dire que j'ai menti , mon cœur.

Bricou. Ah ! mon Dieu, c'est tout un.

La prévenue. Qui est-ce qui t'a coupé le filet, mon petit chou?... T'as la langue un peu bien pendue, mon amour!

M. le Président. Pourquoi emportiez-vous le chapeau de Bricou ?

La prévenue. Je vous l'ai dit : histoire de lui donner une leçon d'honnêteté.

Bricou. Ça n'était guère honnête, pourtant.

La prévenue. Bref, la leçon est donnée; me voilà satisfaite.

M. le Président. C'est une leçon qui ressemble beaucoup à un vol.

La prévenue. Mais vous ne le pensez pas , mon Président!... moi, la Petite Italienne, une voleuse !

Gouret , invalide , a vu la prévenue au moment où elle s'emparait du chapeau. Il dépose que la femme Chiffard, avant de dépouiller Bricou, avait eu bien soin de regarder si on la remarquait.

La prévenue. Dites-donc, mon brave, je vous honore , je vous aime parce que vous êtes un ancien; mais vous êtes encore un fameux vaurien... Vous êtes bien gentil... Je vous retiens pour la première contredanse!...

Le tribunal, d'ailleurs suffisamment éclairé sur le degré de moralité de la femme Chiffard , déjà reprise de justice , condamne peu galamment la Petite Italienne à un an de prison.

Imprimerie iTamédée Giutiot et Ce, rue de la Monnaie, il.

TIRÉ A OïATRE ÉPINGLES.

Frigou , plaignant , est admis à décliner ses nom, prénoms et qualité. C'est un homme de cinquante ans, d'une verte vieillesse, la tète enfoncée dans les épaules, les bras arrondis; au surplus, droit sur ses jambes et d'une physionomie renfrognée. Frigou est porteur d'un de ces cols de chemise qui viennent former un angle droit à la narine : genre suprême de 1 8 1 G !... Ajoutons enfin que le plaignant est portier.

Frigou. C'est beaucoup d'honneur pour moi , messieurs, de me présenter devant vous avec mon épouse, qui n'est jamais de trop dans mes affaires....

Une voix au banc des témoins. Frigou !... demande voir à ces messieurs si je peux parler un petit brin... Tu sais bien, petit fils , que lu fais plus de bruit que de besogne... et il ne s'agit pas ici de prendre le chemin de l'école.

Frigou. Sois tranquille, m'amour; tu ne te feras pas de mauvais sang.... Je vas conter rectà, et en bref, à ces messieurs, tous mes petits chagrins ; tu seras contente de moi, ma petite mère... Ah ça! par où est-ce que je débute ?... Ah ! je tiens le bon bout et je commence.... C'est donc pour vous dire que le jour en question c'était la fêle à Pigoteau. Sa femme m'avait z'invité à aller manger des beugnets en famille. Faut être propre quand on va z'en société , et je dis à madame Frigou de m' passer ma reguingolle n° l et la oravatte de percale blanche.... quoique portier, on peut au besoin se donner un petit genre faro.... j'étais sur mon trente-un, quoi !... Je m'avais adonisé comme un vrai petit chérubin : le gilet imprimé , le pantalon cuir-laine et le toupet cardé.

M. le Président. Jusqu'ici vous n'avez encore rien dit de la plainte.

Madame Frigou, du banc des témoins. Tu vois bien que tu bats les buissons, mon bon homme : t'as toujours un pied en l'air.

Frigou. Saperlotte ! faut bien tout dire à ces messieurs. Enfin je vais au pîus court. Vlà qu'au moment de partir je m'aperçois qu'il manque deux boutons à la pelure. Je dis à ma femme : tu vas porter ma reguingolte chez le tailleur du troisième. Un moment après, le pique-prunes (le tailleur) descend avec mon paletot... je passe le poing dans les entournures ; mais v'Ià que, sans y penser, je me trouve dans un cul-de-sac : la manche droite était cousue! je tire un peu fort; crac! je fais une boutonnière d'un pied à l'endroit de la saignée. Comme c'est régalant ! Alors la moutarde me monte au nez et je me fâche. Mon pique-prunes riait à se teair les côtes... c'était lui l'auteur de la farce... Naturellement les mots arrivent, et puis les gestes.

M. le Président. N'est-ce pas vous , Frigou , qui avez porté le premier coup ?

Frigou. Je n'ai pas été plus loin que les mots.

Le prévenu. C'était déjà bien honnête : il m'appelait banqueroutier.

Madame Frigou. Tiens! monsieur le délicat !.. avant de vous vexer , faudrait payer vos effets , monsieur d'argent-court!...

Le prévenu. On ne vous parle pas, madame crie-fort!... Prenez garde que je parle!

Madame Frigou. Allez toujours... je suis bon cheval de trompette, je ne m'étonne pas du bruit... mais parlez donc!...

M. le Président. Ces interpellations sont hors des convenances ; je vous engage l'un et l'autre à garder le silence.

On fait approcher les témoins. Collard, porteur d'eau, et Simonnin, coiffeur, déposent que Frigou avait la figure meurtrie de coups ; ils déclarent très positivement que Barjolin était l'agresseur.

En conséquence le tribunal condamne Barjolin à 50 fr. de dommages-intérêts, 50 fr. d'amende, et aux dépens.

Barjolin. Bien obligé!... (riant) Je trouve l'amende un peu amère.

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