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LE PARADIS DES GIJ EUX

Ce soir-là, le paradis du théâtre national des Funambules était eu liesse; il était peuplé de vrais démons. Les joyeux propos volaient, les apostrophes burlesques se croisaient et couvraient la voix des acteurs: la véritable comédie était aux troisièmes galeries. Cependant on réclamait le silence des parties basses de la salle ; mais ces injonctions, loin de ramener le calme, n'avaient fait qu'accroître le désordre. Il fallut que l'autorité, protectrice des plaisirs de la mullitude, s'interposât pour contenir les interrupteurs.

Un garde municipal, placé au centre de la fomentation, luttait vainement contre l'orage; les brocards les plus piquants pleuvaient sur sa tète. Outré des interpellations un peu vertes dont il était l'objet, il prit directement à partie le jeune Béguin, l'un des plus ardents promoteurs du trouble. Mal lui en vint. Comme il saisissait au collet le petit diable, une nuée de gamins fond sur lui et le harcelle de si bonne sorle, que le pauvre défenseur de

l'ordre faillit succomber sous les coups des assaillants. Mais doué d'une vigueur peu commune, il parvint à se soustraire enfin à la mêlée, emportant avec lui le malheureux Béguin, la source et la cause du tapage. L'autorité, venue en force sur le champ de bataille, parvint à arrêter trois des plus mutins. Ceux-ci furent joints au premier pris, et tous les quatre comparaissent aujourd'hui devant le tribunal de police correctionnelle, sous la prévention connexe de tapage, rébellion et voies de fait sur la personne du garde municipâl Raguet.

Le garde municipal est à la barre.

M. le Président. Reconnaissez-vous dans la personne des prévenus les auteurs du désordre qui éclata le 20 mars dernier au théâtre ?

Raguet. Je ne puis pas les connaître tous ; mais quant à Béguin, je ne puis m'y tromper.

M. le Président. Racontez l'origine de la rixe.

Raguet. Je n'avais jamais vu un paradis aussi mal composé... tous ces petits anges-là criaient qu'on ne s'entendait plus... J'avais beau leur dire de se taire, rien n'y faisait... J'empoignai alors l'un des tapageurs pour le conduire au bureau de l'officier de paix, mais, au même instant, je fus empoigné à mon tour par les reins, par les pieds, par la tête, par les bras...

M. le Président. Béguin vous a-t-il frappé ?

Raguet. Ça lui était défendu : je le tenais trop bien pour qu'il pût jouer des coudes.

Béguin. Je crois bien ! il me serrait si fort que j'en ai eu un bracelet rouge autour des poignets.

31. le Président. Ainsi, Raguet, vous ne pouvez désigner aucun des prévenus comme étant de ceux qui vous ont frappé ?

Raguet. Non, monsieur.

Un officier de paix vient ensuite rendre compte de l'arrestation des complices de Béguin. Us poussaient des vociférations et des hurlements; mais, du reste, il ne les a pas vus frapper.

M. le Président. Vous êtes certain que les prévenus étaient de ceux qui troublaient le spectacle?

L'officier de paix. Très certain : je les ai pris en flagrant délit.

Béguin. Moi, je ne criais pas... j'avais reçu une pomme de terre dans l'œil... je me plaignais.

Le tribunal, écartant la prévention de rébellion et de voies de fait, mais attendu que le délit de tapage est suffisamment établi, condamne les co-accusés à trois jours d'emprisonnement.

Imprimerie d'AMinËE Op.atiot et C*. rue de la Monnaie, II.

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