BON PÈRE, MAUVAIS GARDE NATIONAL
Une infraction au bon ordre amène devant le conseil de discipline le nommé Moquet( Hector), fabricant de peignes, et dont la tendresse pour son fils Auguste ne le cède ni à la tendresse de l'alcyon pour ses petits, ni à la vive sollicitude du pélican, le symbole le plus éclatant de l'amour paternel.
Ce n'est pas que Moquet ue soit un citoyen zélé, un garde national rempli d'enthousiasme et de patriotisme; mais chez lui, les vertus civiles sont affaiblies par une exagération des vertus domestiques : il est père avant d'être garde national. Si Brutus avait possédé la plus mince partie du cœur aimant de Moquet, Rome pouvait être perdue, mais son fils du moins aurait été sauvé !...
Moquet comparaît devant le conseil, tenant son jeune fils par la main.
M. le Président. Vous êtes prévenu d'avoir manqué au bon ordre en introduisant votre fils dans les rangs de la garde nationale.
Moquet. Quel mal pouvait donc faire ce petit ange, en marchant à côté de son père? Il ne marche pas au pas, c'est vrai, mais personne n'y marche dans notre compagnie.
M. le Président. C'est défendu ; cela devait suffire... Mais vous avez eu un autre tort. Lorsque l'officier vous a fait observer que la présence de votre fils dans les rangs de l'armée était contraire à la bonne tenue de la garde nationale, et vous a engagé à congédier votre enfant, vous vous y êtes opposé et vous vous êtes rendu coupable d'un acte d'insubordination, plus grave encore que votre première faute.
Moquet. Il ne faut pas avoir d'entrailles pour vouloir séparer un père de son enfant... Ces choses-là ne se sont jamais vues, même dans les plus atroces mélodrames de la Gaité.
M. le Président. Mais vous pouviez fort bien vous séparer de votre fils pour quelques heures, sans qu'il en dût coûter à votre cœur, quelle que soit votre affection pour lui.
Moquet. C'est plus fort que moi ; et puis d'ailleurs ça l'amuse tant, ce petit innocent, déjouer aux soldats !...
M. le Président d'un ton sévère. Est-ce que votre intention serait de déverser le ridicule et l'épigramme sur l'institution de la garde nationale ?
Moquet. A Dieu ne plaise !
M. le Président. Vous avez répondu avec vivacité à l'officier.
Moquet. Je suis vif, très vif !... mais les intentions sont bonnes.
M. le Président. Rien ne saurait vous justifier... la soumission est la base de l'état militaire.
Moquet. C'est parfaitement juste!... mais je n'ai pu oublier que le ciel et ma femme m'avaient rendu père... Quand j'ai vu que l'officier attirait rudement mon fils hors des rangs, je lui ai parlé un peu vertement, sans attaquer ses épaulettes.
M. le Président. Monsieur, nous sommes pères aussi, mais nous savons allier nos devoirs de famille avec les devoirs du citoyen.
Moquet. Je les liais très bien aussi... puisque je ne voulais pas séparer mon fils de la garde nationale.
Le Tribunal , fort mécontent des moyens de justification présentés par Moquet, condamne celui-ci à 48 heures de prison.
Imprimerie d'Am:i>EE Gratiot et Ce, rue de la Monnaie, il.