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LA ROBE ET LES BOTTES

Me D... venait de défendre le nommé Gaillard, accusé d'escroquerie; et, grâce à sa brillante plaidoirie, toute remplie de l'apologie des solides qualités du prévenu, celui-ci avait été renvoyé des fins de la prévention. C'était un beau triomphe oratoire pour Me D... Le premier soin de Gaillard, après qu'il eut recouvré sa liberté, fut d'aller faire agréer à son éloquent défenseur les expressions de sa vive gratitude. Il se présente donc à son domicile, sollicite la faveur de lui être présenté, et obtient d'être introduit. Me D... se trouvait en ce moment dans son cabinet. Gaillard se répand en félicitations élogieuses sur le beau talent, la rare éloquence auxquels il est redevable du bénéfice de sa liberté; remercie l'avocat en termes pleins de reconnaissance et du dévouement le plus ardent; proteste de son innocence; bref, Gaillard se montre pénétré, aux yeux de Me D..., des sentiments les plus honorables et les plus vertueux. Soit qu'il ne fût pas convaincu au fond de la sincérité de ces manifestations de probité, ou qu'il voulût seulement prémunir son client contre la contagion des mauvais exemples , Mc D... prit occasion de chapitrer Gaillard et de lui présenter la vertu comme le terme de ses constants efforts. Gaillard est touché jusqu'aux larmes ; Me D... s'applaudit des heureux effets de sa mercuriale. Gaillard prend congé de sou géné-

reux défenseur... Mais, voyez la force du naturel , comme il traversait l'antichambre, Gaillard aperçoit dans un angle de la pièce une paire de bottes neuves, et qui lui paraît offrir chaussure convenable à son pied. Il oublie tout d'un coup les conseils de prud'homie de son avocat, le bienfait, la reconnaissance, toutes les solides vertus enfin dont le défenseur avait composé un tableau plein d'onction pour les juges du premier délit , et, zeste ! fait main basse sur les bottes. La ménagère de Me D..:, placée derrière le carreau dépoli de sa cuisine, vit, sans être vue, l'action de Gaillard, et, dans sa naïveté, regardant comme un vol un acte qui n'eût été sans doute, pour l'optimiste Mc D..., qu'une simple distraction, se précipite sur les pas de Gaillard et crie au voleur. Gaillard avait déjà gagné le plain-pied de la rue. Mis en émoi par les clameurs de la servante de Mc D..., le concierge sort de sa loge, Gaillard prend la fuite, et le concierge vole sur sa trace. Fort heureusement pour la vindicte publique qu'un agent de la police de sûreté se trouvait par là en ce moment, Gaillard fut mis en état d'arrestation. Et c'est sur la poursuite du ministère public qu'il comparaît aujourd'hui devant le tribunal, sous l'inculpation de vol simple.

Gaillard oppose une imperturbable assurance aux charges qui s'élèvent contre lui. Me D..., assigné comme témoin, ne peut se résoudre à accuser celui qui a trahi sa confiance d'une façon aussi noire. Tout en exposant les circonstances du vol , il s'attache à administrer des considérations atténuantes; puis enfin il passe de l'exposé des faits à une dis, cussion générale, et il se trouve devenir, par une incroyable préoccupation des devoirs de sa profession , le défenseur de son voleur.

Le tribunal et l'auditoire paraissent confondus de cet excès de zèle. Me D... s'aperçoit de l'effet fâcheux de sa harangue, et invoquant alors les grands moyens , il explique en vertu de quoi il a dépouillé tout sentiment d'animosité personnelle; il attribue l'intérêt que lui inspire le prévenu à une appréciation réfléchie de ses vertus privées... L'action de Gaillard est le résultat d'une fatalité. Me D... appelle à son aide la science de Gall pour démontrer avec la dernière évidence que son voleur est organisé de la façon la plus heureuse.

Malgré les louables efforts de l'avocat , le tribunal n'eu condamne pas moins le prévenu à un an d'emprisonnement.

Imprimerie (J'Amkdêe Gratiot et C«. rue de la Monnaie, 1 1 .

1ART1N0N, RUE DU COQ-SilMT-nOSORi, 4.

NOBLE ET PROLÉTMliE,

La diligence de Limoges venait de déposer sur le pavé de Paris un jeune homme , espèce de Pourceaugnac , tout neuf aux émotions parisiennes ; provincial épais, mais soupçonneux, rempli de précautions, et poussant jusqu'à l'exagération la crainte des embûches de la capitale. Sébastien , qui a pour occupation singulière de traquer les voyageurs dans le but de leur faire agréer ses soins officieux , soit à titre de cicérone , soit à titre de valet de pied , Sébastien aperçoit le nouveau débarqué. Témoin de son embarras, il s'approche de lui, le prend familièrement par le coude, et de ce ton hardi qui atteste chez ses pareils l'oubli des hautes positions sociales , il apostrophe ainsi notre Limousin, gentilhomme fort bien titré d'ailleurs, et des plus considérés dans sa province : « Voilà , voilà, not' bourgeois! Vous faut-il une voiture, un commissionnaire , un hôtel ?... — Monsieur, ré-

pond sur l'aigre-doux le voyageur piqué au vif par les façons un peu trop lestes du manant , ma tante la baronne, qui connaît son monde, m'a mis en garde contre trois sortes de personnes : les demoiselles qui mènent les gens par le plus court chemin , les cochers qui les conduisent par le plus long, et les officieux par celui où ils n'ont que faire... Vous voyez, mon cher monsieur, qu'on sait son Paris à Limoges. »

A cette allocution un peu sèche , Sébastien répond par des paroles brutales et grossières. Le gentilhomme, sans néanmoins sortir de sa fière dignité , morigène vertement le vilain , qui , prenant la mouche, sans plus de motifs , houspille gaillardement son dédaigneux interlocuteur. Il résulte de tout ceci une mêlée à coups de poings, et dans laquelle M. de S..., notre provincial, eût pu laisser sa vie, selon son expression, mais

d'où il rapporta seulement quelques égratignures.

Sébastien comparait devant la justice , sur la plainte de M. de S... Il y a quelque chose de rusé et de narquois dans la physionomie du prévenu. Il répond gaiement aux griefs du plaignant.

« Je suis rigolleur (rieur) tout comme un autre, et ce n'est pas moi qui se vexe facilement ; mais je n'aime pas les grands airs par-dessus l'épaule; c'est pourquoi je m'rebiffe quand on blesse mon infériorité. Le bourgeois ci-joint...

Le plaignant. L'impertinent!

Le prévenu. Le bourgeois dont je vous interpelle est fendant et pince sans rire... Il a pris des manières avec moi et m'a appelé vilain... c'est comme s*il m'avait appelé canaille en toutes lettres; c'est clair... Tiens! quand j'ai vu ça, je lui ai bassiné les yeux à coups de poings; c'est trop juste!

Le plaignant. Vous êtes un grossier, mon cher monsieur.

Le prévenu. Que voulez-vous ? c'est l'étoffe qui est comme ça : convenez du moins qu'elle est solide, si elle n'est pas moelleuse.

M. le Président. Vous semblez vous louer d'une action qui est très répréhensible ; votre assurance n'est pas de nature à alléger votre faute.

Le prévenu. Aussi je ne cherche pas à faire le capon: je dis ce qui est... Il faut que le bourgeois respecte celui qui est dans le commun... On n'a pas le droit d'insulter son semblable à cause qu'on a soi-même de la vaisselle de poche (de l'argent).

M. le Président. Nul, non plus, n'a le droit de frapper autrui.

Le plaignant. J'ai lu que c'était permis, et j'en ai usé !

Sébastien est condamné à quinze jours d'emprisonnement, 50 francs d'amende et aux dépens.

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