MONSIEUR TAUPINAHD EST MORT
Aussitôt que cette funeste nouvelle se fut répandue dans Paris: Monsieur Taupinard se meurt!.. Monsieur Taupinard est mort!., la rue de la Cerisaie s'emplit de gémissements etdelarmes.Onvit accourir des quatre points cardinaux tous les Taupinard en ligne directe ou collatérale, les alliés, les amis du défunt. Ce jour-là les bonnes commères du quartier Saint-Paul remarquèrent avec épouvante les inversions les plus bizarres dans l'ordre naturel des choses; les chiens hurlèrent; le soleil ne parut point dans toute la longueur de la rue Saint-
Antoine. Quel était donc cet homme extraordinaire qui s'en allait de vie à trépas au milieu de tout cet appareil de douleur et des signes éclatants des regrets de la nature entière? C'est ce que nous allons vous apprendre.
L'huissier audiencier. Monsieur Taupinard !
Une voix. Monsieur Taupinard est mort !
Une autre voix. Il est mort et enterré!
En ce moment un spectre au teint livide, les joues creuses, les yeux éteints, se présente devant le tribunal.
M. le Président. Quel est votre nom ?
Le spectre. Feu Taupinard. (Long étonnement.)
M. le Président. Quelle est votre profession?
Le spectre. Herboriste retiré.
M. le Président. De quoi vous plaignez-vous ?
Le spectre. D'être mort !
M. le Président. Expliquez-vous.
Le spectre. Je suis plus mort que vif, permetlez-moi de m'asseoir. — M. le président fait donner un siège au plaignant. M. Taupinard se dispose commodément, puis il s'exprime ainsi:
« Lorsque je vous ai dit que j'étais mort, il n'est que trop vrai, mes chers messieurs. La vérité est que ma vie ne tient qu'à un filet : ma santé a été fort dérangée par les secousses terribles que m'a occasionnées ce petit vaurien que je traduis devant vous. J'arrive au fait. Le 14 avril dernier, vers neuf heures du matin, j'étais à prendre mon café, lorsque j'entends frapper avec violence à ma porte. Au même instant une voix me crie du dehors : « Dépêchez- vous, M. Taupinard, on vient pour vous enterrer ! » A ces mots, le frisson me gagne, et je sens très distinctement la petite mort qui me galope dans le dos. Je n'osais pas ouvrir. Cependant, remis un peu de ma première frayeur, je m'achemine en tremblant vers la porte , où je trouve un squelette qui me saute au cou ; c'était madame Jolibois , ma portière. — « Bonté divine ! s'écrie cette dame en me voyant , êtes-vous fou , monsieur Taupinard, de vouloir vous faire enterrer tout vivant! » Je ne comprenais rien à cette absurdité, et priai madame Jolibois de s'expliquer. — « Il y a, répliqua celle-ci, que les croquemorts sont en bas, qu'ils sont en train de clouer leurs vilaines draperies, et qu'ils disent que c'est pour vous. » J'avoue ma faiblesse; je me tâtai à plusieurs reprises pour savoir si j'étais bien vivant. Enfin, un moment après, je vis paraître, d'abord les employés
Ma tante la Baronne, qui connaît son monde, m'a mis en garde contre trois sortes de personnes : les Demoiselles qui mènent les Jeunes gens parle plus court chemin; les Cochers qui les conduisent par le plus long; et les Officieux, par celui ^ ou ils n'ont que faire.. .Vous voyez mon cher Mrquon sait sonPans à Limoges .
essine dit Cavarni .
Lith Thierry fret»», Pan:
Juste Bcurmancé Editeur delà Correctionnelle Place du Palais Royal ,24-1 .
des Pompes-Funèbres, puis des pleureurs, des habits noirs, des crêpes noirs, des visages noirs, et puis... et puis... un long coffre en bois de sapin...»
(Ici le plaignant s'évanouit complètement.) Madame Jolibois, comme une autre Antigone , se tient auprès du défaillant et lui prodigue les soins les plus touchants. On procèdeà l'appel des témoins.
La dame Jolibois, apiès avoir dépeint, en termes apitoyants, l'état de marasme et d'hypocondrie dans lequel était tombé le sieur Taupinard à la suite de la représentation funèbre dont nous avons parlé, la dame Jolibois raconte comment elle fut mise sur les traces de l'auteur de cette odieuse plaisanterie.
« Un matin , dit-elle, M. Matasson, le cousin de M. Taupinard, était venu pour savoir des nouvelles du malade. « Savez-vous bien, lui dis-je, que le cher homme est capable de mourir... de sa belle mort!... C'est un assassinat réel!.. Est-ce que vous n'avez pas averti la police? — Si fait , que me fait M. Matasson, la police est instruite... elle est déjà parvenue à découvrir l'imprimeur qui a fourni les billets de faire part... Il paraît qu'ils avaient été commandés par un petit jeune homme blond, pas beau , et par-dessus le marché bec-de-lièvre. — C'est le petit Mijotot, que je m'écrie; c'est ce gueusard d'herboriste que M. Taupinard avait renvoyé de sa boutique... Je ne m'étais jamais trompée sur son compte , c'était un scélérat en herbe. »
M. Cayet , imprimeur, reconnaît avoir imprimé les lettres de faire part d'après l'ordre de Mijotot, dont l'individualité ne saurait être douteuse : le prévenu a la lèvre supérieure marquée d'une suture. En outre une expertise a démontré, avec la dernière évidence, que les suscriptions des lettres de convocation émanaient de la main même de Mijotot. La demande adressée à l'administration des pompes funèbres est aussi de même origine.
M. le Président. Mijotot, qu'avez-vous à dire pour votre défense ?
Mijotot. Ça ne me regarde pas... S'il s'agissait d'un bouillon aux herbes, c'est de ma partie ça... mais je n'entends rien aux fleurs , et je laisse cela à mon avocat.
Le défenseur du prévenu, jeune avocat stagiaire, se lève, pose ses conclusions et poursuit ainsi :
« Messieurs , c'est une règle de conduite proposée par tous les Pères de l'Église qu'il ne faut ja-
mais perdre de vue la salutaire pensée de la mort. Bien différent sur ce point des saints Pères , le sieur Taupinard paraît être d'avis qu'on ne saurait reléguer trop loin l'image de la mort, et tel est chez lui l'attachement à la vie qu'il se meurt à l'idée seule de mourir. Messieurs, cette excessive appréhension de la mort est condamnée par une saine philosophie. C'est cette crainte qui fait les citoyens peureux , lâches, égoïstes... »
M. le Président. Il ne s'agit pas ici d'une proposition philosophique ; veuillez parler sur le délit.
L'avocat. L'enchaînement des idées me ramènera à la question du procès.
M. le Président. Le tribunal , dont les moments sont précieux , vous verrait avec plaisir aborder résolument les faits et lui épargner les considérations accessoires.
L'avocat. Je m'empresse de déférer aux désirs du tribunal. — Messieurs , un délit a été commis ; un jeune homme est traduit devant vous comme étant l'auteur de ce délit. Le premier devoir de la justice est de compulser toutes les preuves de culpabilité ; le droit de la défense est de rétorquer cellesci , de combattre avec les armes du raisonnement et de la parole. »
Le jeune stagiaire se livre ici à des aperçus d'éloquence pratique dont on pourrait composer un manuel complet de l'avocat ; après quoi l'avocat , passant à un autre ordre d'idées, s'empare des charges qui s'élèvent contre Mijotot , et s'efforce d'anéantir tous les témoignages.
M. le Président. Avocat, vous dépassez le bu t de la défense , et sans doute aussi les voeux de votre client. Les faits dont vous attaquez l'authenticité ne sont nullement contestés par Mijotot.
L'avocat paraît étonné un moment de l'observation de M. le Président; sa voix hésite, sa langue s'embarrasse, puis il ajoute avec une extrême confusion : « Du moment qu'il en est ainsi, je n'ai plus rien à dire. Je me bornerai seulement à recommander mon client à l'indulgence du tribunal. Je puis affirmer qu'il la. mérite à tous égards : Mijotot est le soutien de sa vieille mère; il s'est acquis par l'étude une grande habileté dans l'herboristerie. »
Mais le tribunal, qui avait encore présents les tristes résultats de la conduite de Mijotot, condamne le prévenu, malgré les excellentes recommandations de l'avocat, à un mois d'emprisonnement, 200 francs d'amende et aux dépens.
Imprimerie d'AMÉDÉE Giutiot et O, rue de la Monnaie, il.
MARTLW, RLE DO COQ-SANT-MORÉ, 4,