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LE TABLIER DE SOIE

M. le Président, s'adressant à une jeune fille qui occupe le banc des prévenus. — Zoé Didier, vous êtes prévenue d'avoir dérobé un tablier de soie à Pascaline Tensin.

Zoé. Je ne l'ai jamais vu, son idbelier... Je n'sais pas comment que ça s'mène, mais il y a quelque chose là-dessous qui n'est pas clair.

M. le Président. Il paraît positif cependant qu'on vous a vue avec le tablier de Pascaline.

Zoé. C'est mam' Leufroi qu'a dit ça; c'est une rnenterie comme on doit en attendre de cette vipère... Car, en fait de mensonges, elle a un vieux fonds de magasin qui n'en finit pas.

M. le Président. D'autres témoins, qui vous ont vue au bal du Chàlet, disent avoir reconnu le tablier que vous portiez alors comme appartenant à Pascaline.

Zoé. Vous ne pensez pas bonnement qu'on n'avait levé sur la pièce que le tdbelier de mademoiselle Pascaline.

M. le Président. Vous n'avez pu indiquer le marchand qui vous l'aurait vendu, selon vous.

Zoé. On sait bien qu'une ouvrière se fournit plus souvent au Temple qu'au prix fixe-

Mademoiselle Pascaline. Ce sont des raisons.

Zoé. Tiens! v'ià mamzelle Tala, la mère à noire chat, à c'tte heure!...

M. le Président à Pascaline. Comment ce tablier vous a-t-il été pris?

Pascaline. Je ne puis le savoir. Cependant je suppose que mademoiselle, qui est ma voisine, aura profité de ce que j'étais descendue chez la portière, en laissant ma clef sur la porte ; qu'elle sera entrée dans ma chambre, et qu'elle aura enlevé le tablier qui se trouvait sur une chaise.

M. le Président.'^ Êtes-vous bien sûre que le tablier se trouvât sur une chaise ?

Pascaline. Je l'avais mis la veille , qui était un dimanche, pour aller à Romainville.

M. le Président. N'étiez-vous pas liée avec Zoé?... Ne venait-elle pas quelquefois chez vous?

Pascaline. Deux ou trois fois seulement. Mais je m'aperçus bientôt que Zoé avait un vilain genre; qu'elle fréquentait les étudiants et qu'elle découchait fort souvent. Alors, comme je ne veux pas faire jaser sur mon compte, je pris le parti de la prier de rester chez elle.

Zoé. Vous faites bien votre Rébecca! .. mais vous ne dites pas que vous recevez la visite d'un clerc de notaire.

Pascaline. Moi, c'est bien différent... Ce jeune homme n'a que de bonnes intentions... Il m'a bien dit que, si ça ne fusse la volonté de ses parents, il m'aurait épousée légitimement... D'ailleurs, on n'a rien à dire sur notre compte, car il n'est jamais resté plus tard que minuit.

La femme Leufroi est appelée. M. le Président lui demande si elle persiste dans sa déclaration.

La femme Leufroi. J'y persiste. Quant à vous dire comment que le tabelier a été escoffié, ça me passe; mais pour sûr, il a été volé .

Zoé. Retournez donc à votre cordon, portière!

La femme Leufroi. Qué que tu parles de cordon, petite malheureuse?... Le médecin qui t'a pris du ventre de ta mère aurait bien dû alors te le passer autour du cou et serrer ferme , effrontée !

M. le Président. Toutes ces interpellations sont hors de propos.

La femme Leufroi. Je n'en fais jamais sur personne, des propos ; mais quand on me donne un coup de langue, j'en donne deux.

Le tribunal, mal édifié d'ailleurs par l'assurance dont la prévenue a fait preuve dans le cours des débats, condamne Zoé Didier à six mois de prison.

Imprimerie d'AMÉDÉE Gratiot et O, rue de la Monnaie, 11.

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