CALOMNIEZ!... CALOMNIEZ
Les sieurs Chicot et Beuvard sont émules dans l'art illustré par Désirabode. C'est déjà un sujet pour eux de se jalouser ; ajoutons qu'ils sont voisins, et l'on comprendra sans peine que les deux rivaux doivent être animés l'un envers l'autre d'une animosité profonde, implacable. Cette haine s'accroît encore d'un troisième grief : c'est que Beuvard et Chicot sont tous deux inventeurs , selon l'usage, d'un spécifique unique, incomparable, pour la guérison des maux de dents. Cette dernière rencontre a reculé les bornes de leur ressentiment mutuel.
Il faut voir avec quel acharnement les deux antagonistes se font la guerre. On en est venu d'abord aux médisances sourdes, aux attaques ténébreuses, puis à la calomnie imprimée, puis à la diffamation rendue publique. Chicot, le premier, dans une sorte de prospectus , avait trouvé le moyen de glis-
ser quelques insinuations malveillantes, mais seulement malveillantes, contre l'eau divine de son concurrent Beuvard. Celui-ci, justement courroucé , élabora sous ce titre : Réponse à M. Chicot, un faclum , sous forme de placard, qu'il fit afficher jusque sur les murs mêmes du sieur Chicot. L'écrit du sieur Beuvard portait le caractère d'un libelle et du libelle le plus noir. Il y était dit non seulement des choses peu flatteuses sur le savoir et l'expérience pratique de Chicot , mais encore l'écrit s'attaquait à des actes de la vie privée. Ainsi , par exemple, le pamphlétaire accusait hautement son adversaire , et sur le ton de l'ironie , d'être.... dandiné par madame son épouse. Ces sortes de choses ne se disent guère, et surtout ne s'impriment et ne s'affichent jamais. Le sieur Beuvard avait donc tort.
On devine bien quelle dût être la surprise de
( hieot en lisant sur sa porte une affiche où il était vilipendé d'une aussi étrange façon. Il paraît néanmoins qu'il n'en conçut pas un aussi vif déplaisir qu'on pourrait se l'imaginer; et s'il ne restait à l'époux offensé aucune fiche de consolation à espérer, le dentiste entrevit une bonue aubaine dans cette publication. Raisonnant à l'inverse de don Basile, Chicot se dit à part lui : « De la calomnie... bien ! .. j'intente un procès en diffamation... bon ! Que je perde ou que je gagne, mon nom a du retentissement , mon spécifique est connu , mes drogues se débitent... bravo !... Calomniez, calomniez , confrère , il m'en restera quelque chose. »
Et en effet, le sieur Chicot actionna le sieur Beuvard devant le tribunal de police correctionnelle. Le libelliste refusa de faire connaître le nom de l'imprimeur et de l'afficheur qui, aux termes de la loi, s'étaient rendus ses complices. Il a préféré assumer l'entière responsabilité de son écrit.
II vient soutenir aujourd'hui devant le tribunal sa non-culpabilité; non qu'il désavoue l'écrit, mais il allègue qu'il n'est que la conséquence d'un premier écrit de Chicot, dans lequel lui et son spécifique étaient fort maltraités. Il donne lecture au tribunal du prospectus de son concurrent, dans lequel en effet son eau merveilleuse est nominativement attaquée et lui-même repris d'hérésies en matière de dentologie.
Chicot défend les termes de son prospectus et met en opposition la modération de l'attaque et la violence brutale de la riposte. Il énumère les nombreux travaux qu'il a faits, les services utiles qu'il a rendus à la science, en substituant aux matières d'or et d'argent fort coûteuses, le fer galvanisé et rendu inoxidable dans l'établissement des râteliers artificiels. Il rappelle que c'est à lui qu'est due l'introduction du marbre blanc dans la confection des molaires et de la cire vierge pour l'imitation des gencives. Quant à la partie du factum qui fait allusion aux prétendus écarts de madame Chicot, il se renferme dans son manteau philosophique, et se borne à citer les vers suivants :
A de pareils malheurs tous hommes sont sujets : Tel qui s'en croit exempt est tout seul à le croire;
Tel rit d'une ruse d'amour,
Qui doit devenir à son tour Le risible sujet d'une semblable histoire.
Nous regrettons sincèrement que la nature des
faits ne nous permette pas d'entrer plus avant dans une cause qui est devenue infiniment piquante par les détails.
Beuvard a été condamné à trois mois d'emprisonnement et 500 fr. de dommages-intérêts.